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16 mai 2023 · 6 min

Alain Desrosières : pourquoi le chiffre n’est jamais brut

Dans cet épisode, suivez son parcours entre Insee et sociologie pour comprendre comment catégories et usages politiques entrent dans la fabrication des statistiques.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bonjour et bienvenue à toutes et à tous pour cette nouvelle exploration. C'est le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va parler d'un truc qu'on voit souvent comme une évidence. Vous savez, une radiographie médicale, la fracture, elle est là, c'est net, c'est binaire.

  2. Intervenant 2

    Ouais, on a vraiment cette impression d'objectivité pure.

  3. Intervenant 1

    Voilà. Et on a tendance à voir un chiffre statistique exactement de la même manière, comme le reflet parfait et totalement neutre d'une réalité.

  4. Intervenant 2

    Et c'est naturel. Le chiffre, ça rassure par son côté impartiel. Sauf que si on regarde les travaux d'Alain Desrosières, c'est un statisticien qui est passé par l'INSEE juste après l'effervescence de mai 68. Eh bien, cette illusion vole complètement en éclats.

  5. Intervenant 1

    Ah oui, parce que toute une génération a soudainement refusé de voir les mathématiques, statistiques comme une vérité tombée du ciel, c'est ça ?

  6. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Il y a eu une prise de conscience.

  7. Intervenant 1

    Ce qui pose une question assez vertigineuse au final. Parce que si les chiffres ne poussent pas sur les arbres, comment est-ce qu'on les fabrique ?

  8. Intervenant 2

    C'est la bonne question.

  9. Intervenant 1

    Moi, j'aime bien l'idée que ce n'est pas comme une pomme qu'on ramasse, c'est plutôt une recette complexe. Il faut s'interroger sur les ingrédients en fait.

  10. Intervenant 2

    Une recette de cuisine ou une carte.

  11. Intervenant 1

    Oui, une carte géographique, celui qui la dessine fait des choix subjectifs, quelle route mettre en valeur ou quelle forêt ignorer. La statistique fait exactement la même chose avec la société.

  12. Intervenant 2

    L'analogie de la carte est très juste, mais il faut aller encore un peu plus loin. La statistique ne fait pas que simplifier le territoire social, elle le modifie en retour. Et c'est là que Desrosières a commencé à travailler avec des sociologues comme Pierre Bourdieu.

  13. Intervenant 1

    Donc on sort des mathématiques pures, là.

  14. Intervenant 2

    Absolument. Prelait son ouvrage de 1988 « Les catégories socio-professionnelles ».

  15. Intervenant 1

    Ah, les fameuses CSP. Le fait de mettre les travailleurs dans des cases, genre les cadres ou les ouvriers.

  16. Intervenant 2

    Voilà, exactement. En créant la case-cadre, on ne fait pas juste compter des gens de manière passive. On donne littéralement vie à une nouvelle identité sociale.

  17. Intervenant 1

    Ah, je vois, les gens finissent par s'y identifier.

  18. Intervenant 2

    C'est ça. Des syndicats se créent autour de cette catégorie, des lois spécifiques sont éligées pour elle. Bref, la façon de classer l'information mathématique va structurer la réalité qu'elle prétendait juste observer au départ.

  19. Intervenant 1

    Mais attendez, si définir ses catégories, ça revient à façonner la société. C'est un pouvoir qui est

  20. Intervenant 2

    immense. Qui tient le stylo pour dessiner cette carte ? J'imagine que l'État n'est jamais très loin. Historiquement, c'est indissociable. C'est l'idée centrale d'un autre de ses livres, La politique des grands nombres, paru en 1993. Dès le XVIIe siècle, il y a vraiment une coproduction historique entre la statistique, la construction de l'État moderne et l'économie.

  21. Intervenant 1

    D'ailleurs, la racine du mot statistique, ça ne vient pas de l'allemand pour dire science de l'État.

  22. Intervenant 2

    Exactement. Les outils mathématiques ici, ce sont vraiment des instruments forgés spécifiquement pour gouverner les populations.

  23. Intervenant 1

    D'accord, mais faisons un petit saut dans le temps. Aujourd'hui, on entend partout parler de benchmarking.

  24. Intervenant 2

    Ah, le fameux benchmarking, oui.

  25. Intervenant 1

    L'évaluation permanente par les indicateurs, que ce soit à l'école ou en entreprise. Sauf qu'il y a un paradoxe fascinant que Desrosières aborde dans l'argument statistique en 2008, c'est que mesurer un comportement, ça le modifie.

  26. Intervenant 2

    C'est le cœur de son analyse moderne. Dès qu'un indicateur devient un objectif à atteindre, il perd souvent sa valeur d'indicateur objectif.

  27. Intervenant 1

    Juste pour que ce soit bien clair pour tout le monde, c'est comme un hôpital qu'on évaluerait uniquement sur son taux de réussite chirurgicale. L'établissement pourrait juste refuser les cas les plus graves et prendre que les opérations faciles pour gonfler ses statistiques.

  28. Intervenant 2

    C'est précisément le risque. Et l'analyse va encore plus loin quand on observe l'essor des politiques publiques basées sur des expériences qu'on appelle

  29. Intervenant 1

    randomisées.

  30. Intervenant 2

    C'est très utilisé aujourd'hui notamment pour évaluer les programmes de lutte contre la pauvreté.

  31. Intervenant 1

    Attendez, ça veut dire quoi concrètement ? On tire à pile ou face pour savoir qui reçoit une aide ?

  32. Intervenant 2

    Dans la mécanique, c'est un peu ça. On s'inspire directement des essais cliniques en médecine.

  33. Intervenant 1

    Ah ouais, d'accord.

  34. Intervenant 2

    Aux premières populations, on tire au sort un groupe qui reçoit une aide sociale et un groupe témoin qui reçoit rien. Ensuite, on compare mathématiquement les deux. Le but revendiqué, c'est d'isoler la cause unique d'une amélioration.

  35. Intervenant 1

    Sauf que la société c'est pas un laboratoire stérile où on peut isoler une variable parfaite. Enfin, est-ce que ça donne pas une espèce d'illusion de certitude absolue aux décideurs ?

  36. Intervenant 2

    C'est exactement la critique, exposée de manière très objective dans ses travaux d'ailleurs. En cherchant des causalités mathématiques binaires du genre « ça marche » ou « ça marche pas », on occulte totalement l'extrême complexité du monde social.

  37. Intervenant 1

    On prétend dépolitiser un choix public en se cachant derrière la rigueur apparente d'une équation.

  38. Intervenant 2

    Tout à fait. C'est vraiment l'esprit de son livre « Prouver et gouverner » de 2014.

  39. Intervenant 1

    Donc si on résume, la grande leçon de notre exploration, c'est que la statistique publique est tout sauf un miroir passif du monde. C'est une action directe sur celui-ci.

  40. Intervenant 2

    Ce qui nous ramène à notre radiographie du début.

  41. Intervenant 1

    Ah oui, la fracture évidente.

  42. Intervenant 2

    Sachant que l'acte même de mesurer transforme si profondément la réalité d'une société, une question vertigineuse s'impose. Est-il encore mathématiquement possible d'être un simple observateur neutre ou bien chaque mesure est-elle par nature une intervention politique ?

  43. Intervenant 1

    Une réflexion fascinante à garder en tête. Un grand merci de nous avoir accompagnés dans cette analyse et on se retrouve très bientôt pour une nouvelle émission avec Tangente.

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