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31 juil. 2026 · 5 min

Émile Borel : comment reliait-il science, Europe et politique ?

Dans cet épisode, suivez ses arguments pour financer la recherche, unir l’Europe, puis passer du radicalisme au libéralisme.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on entame une nouvelle plongée dans nos archives et on va s'intéresser à un mathématicien assez fascinant.

  2. Intervenant 2

    Ah oui, Émile Borel. Et je suis ravie qu'on aborde ce sujet parce que l'article de Michel Pinault sur lui est vraiment, il est très éclairant.

  3. Intervenant 1

    Tout à fait. Mais attention pour ceux qui nous écoutent, on ne va pas du tout faire de théorème pur aujourd'hui.

  4. Intervenant 2

    Non, on laisse la craie et le tableau noir de côté.

  5. Intervenant 1

    Le but de cette exploration, c'est plutôt de comprendre comment un esprit mathématique structure sa vision de la société, comment il applique la froideur des statistiques à des enjeux très humants.

  6. Intervenant 2

    C'est un véritable changement de paradigme. Essayer de modéliser l'avenir d'une nation avec les mêmes outils qu'un jeu d'édé, ça force à repenser entièrement la décision publique.

  7. Intervenant 1

    C'est clair. Et prenons un problème très concret qui le hantait en 1925, le financement de la recherche.

  8. Intervenant 2

    Vaste sujet.

  9. Intervenant 1

    Oui, et Borel fait un constat brutal. Il dit qu'il est strictement impossible de deviner à l'avance quelle découverte fondamentale va changer le monde. Oui, on ne peut pas anticiper le génie. Donc sa solution, c'est de confier des fonds massifs pour financer des centaines de jeunes chercheurs à l'aveugle en pariant qu'un seul deviendra le prochain grand savant.

  10. Intervenant 2

    En fait, il applique simplement la loi des grands nombres. Si l'issue d'une recherche individuelle est imprévisible, le résultat global d'un grand nombre de recherches devient statistiquement prévisible. Les retombées d'un seul pasteur ou d'un seul point carré rembourseront au centuple l'investissement, même si 999 autres chercheurs ne trouvent rien.

  11. Intervenant 1

    Mais attends, financer 1000 chercheurs en espérant qu'un seul réussisse, surtout dans la France des années 20 avec une économie post-guerre complètement exsangue, ça devait ressembler à un gaspillage d'argent public monumental pour les gens de l'époque.

  12. Intervenant 2

    D'un point de vue purement comptable à court terme, la critique s'entend complètement. Mais l'esprit mathématique de Borel ne résonne pas sur un bilan annuel.

  13. Intervenant 1

    Il modélise le risque.

  14. Intervenant 2

    Exactement. Et ce qui est fou, c'est que ce que nous appelons aujourd'hui le capital risque, dans la Silicon Valley par exemple, ça fonctionne sur ce modèle exact.

  15. Intervenant 1

    On accepte un taux d'échec massif pour une seule réussite extrême.

  16. Intervenant 2

    Voilà. Ce n'est pas du gaspillage, c'est vraiment l'optimisation statistique du progrès.

  17. Intervenant 1

    C'est fascinant. Et si ce modèle d'investissement risqué fonctionne pour un labo, Borel essaie de l'appliquer à l'échelle d'un continent entier,

  18. Intervenant 2

    non ? Oui, à l'Europe, qui est profondément fracturée à ce moment-là. En 27, il plaide pour une coopération européenne totale.

  19. Intervenant 1

    Il va même jusqu'à comparer l'Europe à la Grèce antique, vouée à disparaître intellectuellement sans union. C'est pas un peu forcer le trait pour dramatiser la situation, ça ?

  20. Intervenant 2

    On pourrait le croire, mais cette comparaison repose sur une logique mathématique, la masse critique.

  21. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  22. Intervenant 2

    Un système isolé qui se fragmente, il perd son potentiel. Si l'Europe reste divisée, les capitaux, les cerveaux, les ressources s'annulent dans des frictions internes.

  23. Intervenant 1

    Ah donc l'union n'est pas juste un idéal humaniste romantique ?

  24. Intervenant 2

    Pas du tout. C'est la seule variable d'une équation qui permet de maintenir une influence face aux nouvelles puissances émergentes.

  25. Intervenant 1

    Donc pour éviter l'effondrement du système, il faut regrouper les variables. La coopération devient un impératif de survie.

  26. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  27. Intervenant 1

    Et cette obsession pour l'équilibre des forces et la gestion du risque, ça finit par dicter sa propre trajectoire politique, ce qui est rapporté de manière très neutre dans les archives.

  28. Intervenant 2

    Oui, on le voit chercher un juste milieu entre les blocs conservateurs et les mouvements révolutionnaires au début.

  29. Intervenant 1

    Puis glisser progressivement vers le libéralisme autour de 1937.

  30. Intervenant 2

    Tout à fait. Et là où ça devient intéressant pour nous, analystes, c'est son argument principal. Il justifie les bienfaits du capitalisme par son alliance avec,

  31. Intervenant 1

    je cite, « le goût du risque ». Toujours le risque.

  32. Intervenant 2

    Le risque, c'est la clé de voûte de sa pensée politique. Revenons à la loi des grands nombres. Pour qu'elle fonctionne, il faut un échantillon gigantesque. Et en politique ou en économie, cet échantillon, c'est l'initiative individuelle.

  33. Intervenant 1

    Ah je vois, donc un système très centralisé, ça limite le nombre d'initiatives.

  34. Intervenant 2

    Et ça réduit drastiquement les chances statistiques d'innovation. Le libéralisme, en démultipliant les initiatives, il maximise mathématiquement les probabilités d'un bon temps en avant.

  35. Intervenant 1

    Tout en voulant corriger les injustices sociales choquantes que l'article souligne aussi, pour être tout à fait complet sur sa position.

  36. Intervenant 2

    Oui bien sûr. L'idée c'est que la liberté d'entreprendre devient le moteur rationnel de la statistique.

  37. Intervenant 1

    C'est vertigineux de voir une doctrine politique entière découler d'un besoin d'élargir un échantillon probabiliste quoi.

  38. Intervenant 2

    C'est la matrice de Borel. Embrasser l'incertitude et la modéliser pour en tirer un profit collectif.

  39. Intervenant 1

    Ça laisse une sacrée interrogation sur notre propre époque.

  40. Intervenant 2

    Ah ça oui. Si la vision d'un mathématicien des années 20 a pu définir l'architecture du capital risque moderne, on peut se demander si nos outils actuels, comme l'intelligence artificielle et ses algorithmes prédictifs,

  41. Intervenant 1

    Est-ce que leur façon de concevoir le risque aujourd'hui n'est pas déjà en train de décrire en secret notre futur modèle politique ?

  42. Intervenant 2

    C'est une énigme provocatrice parfaite à méditer pour nos auditeurs. On va s'arrêter là-dessus pour cette plongée au cœur des archives. Merci à tous et à très bientôt pour une nouvelle exploration.

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