
17 mai 2018 · 20 min
ADFGVX : le code plus complexe qui s’est révélé plus faible
Dans cet épisode, suivez les indices qui permettent à Georges Painvin de reconstituer la permutation d’ADFGVX et de localiser l’offensive allemande.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on entame une exploration vraiment fascinante d'un moment charnière du printemps 1918. Ouais,
Intervenant 2
un moment qui a littéralement basculé sur un détail.
Intervenant 1
Exactement. L'armée allemande, à ce moment-là, est convaincue qu'en ajoutant une seule et unique lettre à son code secret, le système va devenir totalement impénétrable. Et cette lettre, c'est le fameux V.
Intervenant 2
Le fameux V du code ADFGVX, c'est ça.
Intervenant 1
Et de façon assez ironique, c'est justement cette petite mise à jour, ce petit ajout technique qui va offrir à la cryptanalyse française sa plus grande victoire de la guerre.
Intervenant 2
C'est le paradoxe de la sécurité. Souvent, en voulant trop bien faire, on crée une faille.
Intervenant 1
C'est comme rajouter un verrou supplémentaire sur une porte et, sans faire exprès, faire s'effondrer le mur tout entier. Du coup, notre mission pour cette plongée dans les archives, qui se base sur le très bon article de Tangente du décryptement du chiffre ADFGVX à la victoire, c'est vraiment de comprendre la mécanique, à la fois mathématique et humaine, de ce fiasco allemand.
Intervenant 2
Alors pour bien saisir l'enjeu, il faut vraiment se replonger dans le contexte de ce printemps 1918, parce que ça donne toute sa dimension à l'affaire.
Intervenant 1
Oui, l'Europe est complètement épuisée par la guerre de tranchées pour le coup.
Intervenant 2
Tout à fait. Et les Allemands préparent ce qu'ils espèrent être le coup de grâce, c'est-à-dire une série d'offensives massives pour percer les lignes françaises. Et tout ça avant l'arrivée en masse des troupes américaines. L'enjeu est colossal. Paris est directement menacée.
Intervenant 1
L'urgence absolue, quoi.
Intervenant 2
Voilà. Et pour coordonner des mouvements de troupes d'une telle ampleur, ils ont besoin de communications radio qui soient à la fois hyper rapides et surtout parfaitement sécurisées. C'est dans ce climat de tensions extrêmes qu'ils déploient, en mars 1918, un système redoutable que les Français vont baptiser le chiffre ADFGX.
Intervenant 1
ADFGX. C'est quand même un nom assez étrange. Je veux dire, s'il n'y a que ces cinq lettres, ça veut dire que les messages interceptés par les Français ne ressemblaient à rien de connu, non ?
Intervenant 2
Exactement. C'était juste des suites infinies de A, de D, de F, de G et de
Intervenant 1
X. C'est perturbant. On est habitué au code classique où, par exemple, un A est remplacé par un C. Mais là, le fait de n'avoir que cinq symboles pour exprimer l'intégralité d'un vocabulaire militaire, ça demande une gymnastique particulière.
Intervenant 2
La mécanique derrière cette réduction, elle repose sur un outil qui est en fait très ancien. C'est ce qu'on appelle le carré de polybe, du nom de l'historien grec de l'Antiquité. Le principe de base, c'est d'utiliser une grille. Pour le système de mars 1918, on parle d'une grille de 5 cases sur 5, donc 25 cases au total.
Intervenant 1
25 cases, bon, c'est presque suffisant pour ranger les 26 lettres de l'alphabet 1.
Intervenant 2
Oui, c'est ça. Il suffit de fusionner par exemple le I et le J dans la même case, ce qui ne pose pas vraiment de problème à la lecture, vu que le contexte de la phrase permet de deviner la bonne lettre.
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu tout ça. Si je visualise bien le concept, c'est un peu le principe de la bataille navale, non ? C'est
Intervenant 2
exactement
Intervenant 1
ça. On a une grille avec des lignes et des colonnes. Sauf qu'au lieu d'avoir les numéros de 1 à 10 et les lettres de A à J sur les bords, les Allemands ont nommé leurs 5 lignes et leurs 5 colonnes avec les fameuses lettres A, D, F, G et X.
Intervenant 2
C'est la bataille navale appliquée à la fin de Béoui. Chaque lettre du message d'origine, ce qu'on appelle le message en clair, est repérée par ces coordonnées.
Intervenant 1
Ok, je vois.
Intervenant 2
Donc, si on place par exemple la lettre A à l'intersection de la ligne F et de la colonne X, l'opérateur radio va taper F puis X à chaque fois qu'il voudra transmettre un A. Et bien sûr, l'ordre des lettres dans la grille n'est pas simplement alphabétique. Il est mélangé de façon aléatoire grâce à un mot de passe.
Intervenant 1
Un mot de passe qui change souvent, j'imagine.
Intervenant 2
Très régulièrement, oui.
Intervenant 1
Donc, si je comprends bien, une lettre en clair devient deux lettres chiffrées. Le texte, il gonfle. Il double de volume carrément. Oui, il double et il devient cette soupe géante de A, D, F, G et X. Jusque-là, on a un système à 25 cases qui semble faire le boulot. Mais notre point de départ pour cette analyse, c'est le 1er juin 1918. Qu'est-ce qui se passe ce jour-là, Evelyne ?
Intervenant 2
Eh bien, l'État-major allemand décide que ce n'est plus suffisant. Ils ajoutent cette fameuse sixième lettre, le V. Le code devient donc le
Intervenant 1
ADFGVX. Passer de cinq à six lettres, ce n'est pas juste pour faire joli. Qu'est-ce que ça change structurellement à notre petite grille de bataille navale ?
Intervenant 2
Le cryptanalyste français qui est en charge de ce dossier, Georges Pinvin, un homme qui s'épuisait littéralement à la tâche, jour et nuit d'ailleurs, quand il voit apparaître ce V dans les interceptions du 1er juin, il comprend tout de suite la logique géométrique du truc.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Eh bien, si on ajoute une ligne et une colonne au carré de Polybe, il passe d'un côté de 5 à un côté de 6. La grille fait donc désormais 36 cases.
Intervenant 1
36 cases, ok.
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