
2 févr. 2021 · 6 min
Quand un pavage de Penrose inspire un motif Kleenex
Le podcast suit Roger Penrose, de la découverte du motif sur des rouleaux Kleenex à son action en justice, puis distingue les versions contradictoires de l’issue.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, il faut imaginer un truc un peu fou. Genre, tu consacres des années de recherche fondamentales pour découvrir une forme géométrique pure d'une élégance rare. Et puis un beau matin, bam !
Intervenant 2
Tu la retrouves imprimée en relief sur des rouleaux de papier toilette.
Intervenant 1
Ouais, exactement du papier toilette. Et c'est vraiment le choc inattendu qu'a vécu le très grand mathématicien britannique Roger Penrose.
Intervenant 2
C'est clair que c'est un grand écart assez brutal entre la noblesse absolue de la science et l'usage le plus trivial qui soit. Du coup, notre mission aujourd'hui dans cette exploration, c'est de creuser ces archives un peu improbables pour bien comprendre où se situe la frontière exacte entre la découverte purement scientifique et la propriété commerciale.
Intervenant 1
Pour resituer un peu le contexte à ceux qui nous écoutent, dans les années 70, Roger Penrose fait des travaux majeurs sur ce qu'on appelle des pavages apériodiques. En gros, c'est des formes géométriques ultra complexes qui s'emboîtent à l'infini pour recouvrir une surface, mais sans jamais répéter le même motif global.
Intervenant 2
C'est ça, et c'est tellement unique comme concept mathématique qu'il décide carrément de les breveter. Il va même jusqu'à fonder une petite société, Pentaflex, pour gérer tous ses droits.
Intervenant 1
Et ça nous amène en 1997, où tout bascule. L'épouse de Penrose rentre des courses avec du papier hygiénique de la fameuse marque Kleenex.
Intervenant 2
Une marque fabriquée par la gigantesque Kimberly Clark Corporation, faut-il le rappeler. Et là, surprise, le motif embossé sur le papier, c'est ni plus ni moins qu'un pavage de Penrose. Il est utilisé à l'échelle industrielle, sur des millions de rouleaux, et bien sûr, sans la moindre autorisation.
Intervenant 1
J'imagine que le sang de Penrose n'a fait qu'un tour. Il attaque direct la multinationale en justice. Mais honnêtement, les juges ont dû s'arracher les cheveux avec cette affaire, non ? Je veux dire, le droit d'auteur ou les brevets, c'est fait pour des machines, des logiciels ou des œuvres d'art. C'est pas vraiment conçu pour des théorèmes géométriques fondamentaux.
Intervenant 2
Ah bah, le système judiciaire était totalement désarmé face à un tel débat philosophique. Et c'est d'ailleurs pour ça que l'issue de ce procès historique reste hyper entourée de mystères aujourd'hui.
Intervenant 1
Mystères, comment ça ? Y'a pas un verdict public ?
Intervenant 2
En fait, on a deux versions. Selon certaines sources, Penrose aurait remporté une victoire éclatante, ce qui aurait obligé Kimberly Clark à retirer immédiatement tous les rouleaux des rayons et à changer leurs énormes machines industrielles.
Intervenant 1
Ouais, sauf que, connaissant un peu le monde de la propriété intellectuelle et des grandes entreprises, il est hyper probable qu'un accord silencieux ait été signé aux coulisses.
Intervenant 2
C'est exactement ce que suggèrent pas mal d'archives récentes. Un bon vieux règlement à l'amiable, bien confidentiel, pour étouffer l'affaire sans faire de vagues. Mais bon, le verdict précis importe presque moins que le précédent que ça crée. Ça pose vraiment la question des limites de la propriété intellectuelle.
Intervenant 1
Bah oui, parce que si on accepte le fait qu'un motif géométrique puisse être privatisé, on met le doigt dans un engrenage. La pente devient hyper glissante. On pourrait finir par breveter des concepts abstraits de plus en plus fondamentaux, juste pour faire du profit.
Intervenant 2
Et cette limite a justement été testée peu de temps avant l'affaire du papier toilette. En 1995, l'informaticien américain Roger Schlafly a obtenu un brevet. Le brevet américain numéro 5, 373-160. Et là, écoute bien, il n'a pas breveté un objet physique, ni même un algorithme de calcul. Il a breveté très spécifiquement deux nombres premiers géants. L'un faisait 150 chiffres et l'autre 300.
Intervenant 1
Ah ouais, les nombres premiers géants, on s'en sert parce qu'ils agissent comme des cadenas mathématiques incassables pour nos ordinateurs actuels. C'est vraiment la clé de voûte de la sécurité sur Internet et de la cryptographie moderne.
Intervenant 2
Tout à fait, c'est le fondement du codage de nos données bancaires, de nos messages privés. Mais le détail le plus croustillant de cette histoire, c'est que Roger Penrose a pris la parole publiquement à l'époque pour dire que ce dépôt de brevets sur des nombres, c'était totalement abusif.
Intervenant 1
Attends, là il faut que tu vite expliques parce qu'il y a une contradiction immense. Comment Penrose peut traîner une multinationale en justice pour défendre son pavage géométrique bec et ongles et en même temps condamner un informaticien qui fait exactement la même démarche avec des nombres premiers ? C'est quoi la vraie différence de nature entre ces deux concepts mathématiques au final ?
Intervenant 2
Comprends que ça paraisse paradoxal, mais la nuance se trouve vraiment dans l'intention créative. Pour le pavage de Penrose, il y a un assemblage très spécifique. C'est une vraie démarche de l'esprit humain pour agencer des formes dans un but technique. Alors qu'un nombre premier, ça préexiste dans la nature même des mathématiques. Schlafly n'a rien créé du tout en fait. Il a juste identifié et isolé une propriété arithmétique naturelle pour un usage industriel.
Intervenant 1
Ah d'accord, je saisis bien la différence. Au fond, c'est un peu la différence fondamentale entre sculpter une statue hyper complexe à partir d'un bloc de marbre et juste revendiquer la propriété exclusive du bloc de marbre brut, simplement parce qu'on l'a trouvé en premier au fond d'une carrière.
Intervenant 2
Ouais, c'est ça. Cette image résume parfaitement le cœur de l'enjeu. Et tu vois, ce débat, il dépasse largement les années 90. Aujourd'hui, avec l'explosion de l'intelligence artificielle et les enjeux de cybersécurité, les méthodes mathématiques ont une valeur commerciale qui est juste inestimable. Déterminer ce qui relève du patrimoine commun de l'humanité et ce qui peut devenir une propriété privée, c'est vraiment avancer sur une ligne de crête extrêmement fine.
Intervenant 1
C'est fou, et tout ça nous ramène direct à notre point de départ. La recherche mathématique pure n'est finalement jamais déconnectée de l'économie mondiale, ni même des rayons de nos supermarchés. Ce qui nous laisse avec une question assez vertigineuse pour clore le sujet. Je t'écoute. Si on admet que les mathématiques sont un territoire naturel qu'on explore petit à petit, plutôt qu'une matière qu'on invente de toutes pièces, est-ce que le tout premier explorateur à cartographier un concept abstrait devrait réellement avoir le droit d'en bloquer l'accès au reste de l'humanité ?
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