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20 avr. 2022 · 5 min

Quand un graphe mathématique fait bifurquer un récit

Dans cet épisode audio, suivez les bifurcations des récits de l’Oulipo et découvrez comment un arbre binaire organise les choix du lecteur.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie d'accueillir toutes les personnes qui nous écoutent pour cette nouvelle exploration. Imaginez un instant ouvrir un roman policier, mais au lieu de juste avancer page par page, passivement, l'architecture du livre se métamorphose selon un schéma géométrique.

  2. Intervenant 2

    C'est clair que ça change de nos habitudes de lecture.

  3. Intervenant 1

    Ouais, parce que d'habitude, quand on pense aux mathématiques, on voit surtout la rigueur, les lignes droites, les théorèmes bien carrés, quoi.

  4. Intervenant 2

    Tout à fait.

  5. Intervenant 1

    Et à l'inverse, la littérature, c'est plutôt l'émotion, un foisonnement un peu sauvage. Mais alors, qu'est-ce qui se passe quand on force ces deux mondes à se rentrer dedans ?

  6. Intervenant 2

    Eh bien, c'est tout le paradoxe de la contrainte créative. Ça démontre que s'imposer des règles très strictes, paradoxalement, ça permet d'élargir complètement l'imagination.

  7. Intervenant 1

    C'est fou ça !

  8. Intervenant 2

    Ouais, et ça date pas d'hier. Dès 1960, on a des écrivains et des mathématiciens comme Raymond Queneau et François Lullionnet qui fondent l'Oulipo, l'ouvroir de littérature potentielle.

  9. Intervenant 1

    Ah, un grand classique.

  10. Intervenant 2

    Exactement. Et le groupe a intégré des scientifiques vraiment pointus, dont Claude Berge. C'est le mathématicien qui avait introduit en 1958 la notion de graphe parfait.

  11. Intervenant 1

    Un graphe parfait, c'est-à-dire ?

  12. Intervenant 2

    Pour faire simple, c'est une manière de modéliser des réseaux d'interconnexion où l'organisation des nœuds est vraiment optimisée sur le plan structural.

  13. Intervenant 1

    D'accord.

  14. Intervenant 2

    Et l'ambition Loulipo, c'était justement de prendre cette optimisation mathématique et de la transposer à la création littéraire.

  15. Intervenant 1

    Donc, au lieu d'attendre gentiment l'inspiration sous un arbre, l'écriture devient un vrai système.

  16. Intervenant 2

    C'est ça.

  17. Intervenant 1

    Ça me rappelle vachement l'architecture d'un code informatique. Ou même, tu sais, ces arbres de compétences qu'on a dans les jeux vidéo modernes.

  18. Intervenant 2

    Ah oui, la comparaison est super bonne.

  19. Intervenant 1

    Sauf que là, c'est carrément un algorithme qui dicte la structure du roman.

  20. Intervenant 2

    Et cette hybridation, elle s'est révélée tellement puissante qu'elle a fait des petits un peu partout. François Le Lyonnais a d'ailleurs poussé à la création des Zuxpo pour décliner la formule.

  21. Intervenant 1

    Les Zuxpo ?

  22. Intervenant 2

    Ouais, on remplace juste le X. Donc on applique ces mêmes graphes mathématiques à la peinture, à la bande dessinée, à la musique. La contrainte devient un moteur pour forcer le cerveau à sortir de ses réflexes artistiques habituels en fait.

  23. Intervenant 1

    Je saisis bien l'intérêt de l'exercice pour la personne qui écrit, c'est sûr. Mais concrètement, pour nous, au niveau de l'expérience de lecture, comment ça se matérialise cette architecture ?

  24. Intervenant 2

    La dynamique bascule complètement. Lire, ça devient une action directe sur le graphe narratif. Le Lyonnais avait initié le mouvement en 67 avec une nouvelle policière en arbre.

  25. Intervenant 1

    En arbre, oui, je vois l'image.

  26. Intervenant 2

    Et le principe s'est vraiment affiné, notamment avec Paul Fournel qui sort Timothée dans l'arbre en 2003. Son œuvre repose sur un arbre binaire, donc un concept mathématique, où chaque point de décision se sépare systématiquement en deux branches.

  27. Intervenant 1

    Toujours deux choix.

  28. Intervenant 2

    Voilà. Pour prendre un exemple précis du livre, le jeune Timothée croise dans un bus un personnage des fameux exercices de style de Queneau.

  29. Intervenant 1

    Et là, on doit choisir.

  30. Intervenant 2

    C'est ça. Si on choisit qu'il accepte le bonbon, paf, la lecture saute au chapitre 2.1. Et en cas de refus, on est renvoyé au chapitre 2.2.

  31. Intervenant 1

    C'est marrant, on retrouve la mécanique des livres dont on est le héros.

  32. Intervenant 2

    Exactement.

  33. Intervenant 1

    Mais du coup, j'ai quand même un doute. Cette logique très mathématique du choix 1 ou choix 2, très explicite, est-ce que ça finit pas par briser l'immersion ?

  34. Intervenant 2

    C'est la grande question, oui.

  35. Intervenant 1

    Parce que l'approche a l'air super clinique. On prend le risque d'étouffer complètement l'émotion littéraire sous l'exigence de la formule mathématique, non ?

  36. Intervenant 2

    Ah bah l'écueil existe vraiment, si la mécanique prend trop de place, c'est raté. Mais l'outil mathématique peut aussi devenir totalement invisible. La preuve magistrale de Saint, c'est avec Shamboula, un autre livre de Paul Fournel sorti en 2007.

  37. Intervenant 1

    Et ça parle de quoi, Chamboula ?

  38. Intervenant 2

    C'est l'histoire d'un village africain qui est soudainement bousculé par l'arrivée de la modernité. Genre l'arrivée d'un réfrigérateur ou de la télévision. L'arbre binaire est là, c'est le moteur du livre. Mais cette fois-ci, il n'y a ni chapitre numéroté, ni questions explicites pour rompre le quatrième mur.

  39. Intervenant 1

    Ah, donc les choix se font directement dans la narration en fait.

  40. Intervenant 2

    Exactement, c'est très fluide.

  41. Intervenant 1

    Donc on décide implicitement, par exemple, si le personnage de Boulot ira étudier à Sciences Po ou s'il partira jouer au foot à la S. Saint-Étienne.

  42. Intervenant 2

    Ouais, et les bifurcations sont même techniques parfois. Ça permet de glisser vers une prose très courte ou bien de basculer d'un coup vers un dialogue.

  43. Intervenant 1

    Mais attends, sans numérotation claire, comment on évite de se perdre là-dedans ?

  44. Intervenant 2

    Mais justement, la perte de repère fait partie de l'expérience. En dissimulant le graphe, l'arbre binaire génère paradoxalement une impression de désordre généralisé.

  45. Intervenant 1

    Ah oui, malin !

  46. Intervenant 2

    Ce chaos organisé reflète parfaitement le modernisme mal préparé que subit le village dans l'histoire. La formule mathématique modélise des mondes incompatibles, mais de manière totalement invisible.

  47. Intervenant 1

    La rigueur des graphes ne sert plus à mettre de l'ordre, mais à structurer le vertige des personnages en somme.

  48. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça.

  49. Intervenant 1

    Les graphes mathématiques permettent donc littéralement de cartographier la complexité des destins humains. On est loin, mais alors très loin, de l'image austère du début.

  50. Intervenant 2

    Et petite précision fascinante, dès les années 60, ces textes houlipiens s'inspiraient ouvertement de la présentation des lignes d'instruction pour les tout premiers ordinateurs.

  51. Intervenant 1

    Ce qui amène une réflexion finale assez vertigineuse quand on y pense. En codant physiquement ces arborescences avec des contraintes mathématiques il y a 60 ans, ces auteurs, c'était un peu de véritables algorithmes humains.

  52. Intervenant 2

    C'est clair.

  53. Intervenant 1

    Ils ont anticipé la littérature générée par intelligence artificielle des décennies avant l'heure. De quoi se demander si l'acte créatif n'a pas toujours caché, au fond, une petite part de pur calcul abstrait.

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