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24 août 2024 · 27 min

Cauchy : les substitutions qui annoncent les groupes

À écouter : suivez Cauchy du changement d’ordre des objets au calcul des substitutions, puis découvrez comment ces outils préfigurent la théorie des groupes.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente, un accueil super chaleureux à toutes celles et ceux qui nous écoutent pour cette nouvelle exploration. Aujourd'hui, on a un programme franchement hallucinant.

  2. Intervenant 2

    Oh oui, je confirme. Bonjour à tous, on va plonger dans une histoire vraiment fascinante.

  3. Intervenant 1

    En fait, c'est simple. Chaque fois qu'un ordinateur crypte des données bancaires sensibles ou qu'une équipe de physique quantique calcule l'état d'une particule, on utilise un outil conceptuel très précis. Un outil qui a été inventé en 1815 par un tout jeune homme de 25 ans.

  4. Intervenant 2

    Augustin-Louis Cachi, pour ne pas le nommer.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Et le détail le plus fou dans cette histoire, le vrai rebondissement, c'est que ce jeune chercheur ne s'intéressait ni à la cryptographie, qui de toute façon n'existait pas vraiment sous cette forme à l'époque, ni à l'algébre abstraite.

  6. Intervenant 2

    Pas du

  7. Intervenant 1

    tout, non. Non, lui, il essayait simplement de résoudre un vieux casse-tête arithmétique. Un truc impliquant des figures géométriques et des petits caillots. C'est un bonheur absolu d'explorer ça aujourd'hui, parce qu'on va vraiment plonger au cœur même de la sérendipité scientifique.

  8. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça. C'est ce grand écart conceptuel qui rend l'histoire des mathématiques aussi belle en fait.

  9. Intervenant 1

    L'objectif de notre épisode, de notre mission d'aujourd'hui, c'est de comprendre comment une tentative pour, et je cite, « substituer pour compter », a carrément posé les fondations massives de la théorie des groupes et de l'algèbre linéaire moderne.

  10. Intervenant 2

    Ce qu'on va décortiquer ensemble, pas à pas, c'est l'invention de ce qu'on appelle le calcul des substitutions. Et l'idée de départ, elle semble d'une banalité affligeante.

  11. Intervenant 1

    Genre vraiment basique.

  12. Intervenant 2

    Vraiment. On prend une liste d'objets et on change leur ordre. C'est tout. Sauf qu'en décidant de regarder cette action très triviale avec une loupe d'une précision inédite, Cauchy a bâti une véritable machinerie.

  13. Intervenant 1

    Une machinerie qui ravit aujourd'hui autant les néophytes curieux de logique pure que les gros passionnés de théorèmes complexes. Mais parce qu'il y a un mais, il va falloir qu'on décortique tout ça tranquillement. Parce que passer du changement d'ordre d'une liste de nombres à la physique quantique, le saut est gigantesque.

  14. Intervenant 2

    C'est clair, on ne fait pas ça en un claquement de doigts.

  15. Intervenant 1

    Du coup, avant de plonger dans les outils vertigineux forgés par Cauchy, il est indispensable de poser le décor. Que se passait-il concrètement dans le paysage mathématique à la toute fin du XVIIIe siècle, juste avant que ce jeune prodige débarque ?

  16. Intervenant 2

    Alors si on remonte aux années 1770, une grande partie de la communauté mathématique en Europe est complètement obnubilée par une quête unique. Ils veulent trouver des formules générales pour calculer les racines des équations algébriques complexes.

  17. Intervenant 1

    Donc on parle de gros algèbre, la résolution d'équations polynomials corsées.

  18. Intervenant 2

    Voilà. Et des esprits brillants comme Edward Waring ou Alexandre Théophile Vandermonde commencent tout juste à manipuler ce qu'on appelle des permutations.

  19. Intervenant 1

    D'accord. Et c'est quoi l'intuition de base à ce moment-là ?

  20. Intervenant 2

    L'intuition, elle est plutôt maligne. Ils se disent, bon, si une équation possède plusieurs solutions complexes, que se passe-t-il si on prend ces solutions et qu'on les mélange ? Si on échange leurs positions directement dans les formules ?

  21. Intervenant 1

    Ah ouais, c'est une approche super intéressante. Au lieu de s'acharner à chercher la solution de front, on étudie le comportement des solutions potentielles entre elles.

  22. Intervenant 2

    Exactement. Et c'est Joseph-Louis Lagrange qui va le premier véritablement théoriser cette approche. Il va étudier comment les expressions mathématiques réagissent quand on permute les variables à l'intérieur.

  23. Intervenant 1

    Et ça, ça va poser les bases de la théorie de Galois plus tard, c'est ça ? Oui, tout à fait. Ces travaux serviront de rampe de lancement à la célèbre théorie de Galois. Et au début du XIXe siècle, cette théorie continue son bonhomme de chemin, notamment avec l'italien Paolo Ruffini.

  24. Intervenant 2

    Ruffini qui s'en sert pour prouver qu'on ne peut pas résoudre certaines équations de degré 5 avec des formules simples.

  25. Intervenant 1

    C'est ça, le contexte est donc hyper ciblé sur la résolution d'équations algébriques. Et c'est là que la situation devient délicieusement ironique. Parce que quand Cauchy entre en scène vers 1812-1815, il ne s'intéresse absolument pas à la résolution de ces équations. Pas une seule seconde.

  26. Intervenant 2

    Ah ben non, ça lui passe complètement au-dessus de la tête à ce moment-là.

  27. Intervenant 1

    Ce qui l'obsède, lui, c'est un problème issu d'un domaine totalement différent. C'est de la théorie pure des nombres. Et plus spécifiquement, le théorème de Fermat sur les nombres polygonaux.

  28. Intervenant 2

    C'est une bifurcation historique majeure. Et pour bien visualiser le truc, il faut se représenter ce que sont ces fameux nombres polygonaux.

  29. Intervenant 1

    Je crois qu'on a besoin d'une image mentale.

  30. Intervenant 2

    Oui. Imaginez des nombres que l'on peut illustrer physiquement en posant des points ou des petits cailloux pour former des polygones réguliers. Par exemple, avec 3 cailloux, on peut former un triangle sur le sol. Donc 3 est un nombre triangulaire.

  31. Intervenant 1

    Ok, je vous explique. Et avec 6 cailloux, on fait un triangle un peu plus grand.

  32. Intervenant 2

    C'est ça. Donc 6 est aussi un nombre triangulaire. Et on peut faire la même chose avec des carrés. 4 cailloux font un petit carré de 2 sur 2. 9 cailloux font un carré de 3 sur 3.

  33. Intervenant 1

    Et donc qu'est-ce qu'il avait dit de si spécial là-dessus, Fermat ?

  34. Intervenant 2

    Fermat avait affirmé, sur un bout de papier, sans en laisser la preuve complète, que n'importe quel nombre entier positif pouvait s'écrire comme la somme de trois nombres triangulaires, ou de quatre nombres carrés, ou de cinq nombres pentagonaux, et ainsi de suite.

  35. Intervenant 1

    Ah oui, c'est typique de Fermat ça. C'est un de ces théorèmes dont l'énoncé est merveilleusement simple à visualiser, mais qui donne des sueurs froides à des générations entières de mathématiciens qui veulent le prouver.

  36. Intervenant 2

    Totalement. Et Cauchy, lui, il se met en tête de démontrer cette affirmation de manière générale et incontestable. Il s'appuie d'ailleurs sur une lecture faite sur ce sujet à l'Académie des sciences en 1812.

  37. Intervenant 1

    D'accord. Mais du coup, quel est le rapport entre ces cailloux et les permutations ?

  38. Intervenant 2

    Eh bien, pour venir à bout de ce casse-tête arithmétique, il doit manipuler des systèmes immenses de variables. Et pour ne pas se perdre dans ces calculs vraiment kilométriques, il est obligé de réorganiser systématiquement les indices de ces variables.

  39. Intervenant 1

    Il doit étudier toutes les combinaisons possibles en fait.

  40. Intervenant 2

    C'est ça. Et c'est dans ce cadre extrêmement contraint qu'il commence à jouer sérieusement avec les permutations. Ce qui va aboutir, en 1815, à la publication de deux mémoires fondamentaux dans le journal de l'école Polytechnique. Deux mémoires qui vont tout changer.

  41. Intervenant 1

    Je trouve cette ironie de l'histoire des sciences tellement croustillante. J'ai une métaphore qui me vient en tête, c'est un peu comme si quelqu'un essayait de réparer le thermostat d'un vieux grille-pain. Pour avoir la tartine parfaite, il bidouille les fils, les résistances, et paf au passage, Pour résoudre son problème d'électricité, il invente le réacteur nucléaire par accident.

  42. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie, c'est exactement ça.

  43. Intervenant 1

    La résolution d'un problème hyper spécifique l'a forcé à inventer des outils si puissants qu'ils ont ouvert une porte dérobée vers un continent mathématique inconnu.

  44. Intervenant 2

    Et ce qui frappe vraiment quand on lit les mémoires de Cauchy, c'est qu'il se rend compte très vite que pour avancer, le vocabulaire de ses prédécesseurs n'est pas suffisant. Les termes étaient utilisés de façon un peu floue.

  45. Intervenant 1

    Les gens mélangeaient tout à l'époque.

  46. Intervenant 2

    Un peu, oui. Donc, l'étape fondatrice de son premier mémoire, ça a été d'imposer une distinction vraiment chirurgicale entre deux termes que tout le monde confondait allègrement. La permutation et la substitution.

  47. Intervenant 1

    Attendez, arrêtons-nous là-dessus. Parce que, honnêtement, dans le langage courant, permuter ou substituer des éléments, c'est exactement la même chose. C'est bonnet blanc et blanc bonnet.

  48. Intervenant 2

    Dans le langage courant, oui.

  49. Intervenant 1

    Alors, quelle est cette différence fondamentale qui a tout changé pour lui ?

  50. Intervenant 2

    La différence, elle réside entre l'état et l'action. C'est crucial. Chez Cauchy, une permutation, c'est purement statique. C'est un arrangement donné, une disposition précise d'objets à un instant

  51. Intervenant 1

    T. Une disposition genre une liste ?

  52. Intervenant 2

    Voilà. Prenons l'ensemble des entiers de 1 à 4. Si on les dispose dans l'ordre 1, 2, 4, 3, bah cet arrangement précis, cette liste figée, c'est une permutation. Si on les met autrement, disons 2, 4, 3, 1, c'en est une autre. Elle ne bouge pas.

  53. Intervenant 1

    Ok, je vois. Et la substitution alors ?

  54. Intervenant 2

    La substitution, c'est l'action dynamique, c'est le mouvement mathématique, l'opération active qui va détruire l'arrangement initial pour construire le nouvel arrangement.

  55. Intervenant 1

    Ah, la nuance est brillante.

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