
23 avr. 2023 · 5 min
Papyrus d’Herculanum : les maths pour les lire sans les ouvrir
Dans cet épisode audio, suivez les rouleaux carbonisés jusqu’aux images tomographiques, puis au défi mathématique de les déchiffrer sans les ouvrir.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors aujourd'hui, on va faire un vrai plongeon dans le temps. Direction l'an 79.
Intervenant 2
L'éruption du Vésuve.
Intervenant 1
Exactement. Le Vésuve fige Herculanum sous les centres. Et dans une bibliothèque enfouie, des centaines de rouleaux de papyrus sont littéralement cuits sur place.
Intervenant 2
Ouais, transformés en morceaux de charbon.
Intervenant 1
C'est ça. Et le truc fou, c'est qu'aujourd'hui, on offre 250 000 dollars à quiconque pourra lire ces bouts de charbon. Il y en a d'ailleurs deux qui sont conservés à l'Institut de France. Mais le défi, c'est de les lire sans les désintégrer.
Intervenant 2
Et c'est un défi colossal. C'est l'équipe de Bren Sells de l'université du Kenpuki qui a lancé ça, parce que ça dépasse largement la simple prouesse technique, en fait.
Intervenant 1
On parle de textes inédits de l'Antiquité, c'est ça ?
Intervenant 2
Absolument. Déchiffrer ces ouvrages, ça pourrait complètement bouleverser notre compréhension de la vie quotidienne ou même de la philosophie de l'époque. On cherche vraiment à ouvrir une fenêtre directe sur un passé qui a presque 2000 ans.
Intervenant 1
Sauf que le véritable obstacle, c'est l'état physique du document, parce qu'ils sont totalement carbonisés. J'ai lu une comparaison qui disait que c'est un peu comme un journal oublié dans un four allumé. L'objectif, ce serait de lire les articles sans jamais en tourner les pages.
Intervenant 2
C'est une super métaphore. Tenter de dérouler ces papyrus avec les mains, mécaniquement, c'est juste la certitude qui se transforme instantanément en poussière.
Intervenant 1
Donc la manipulation physique, c'est mort.
Intervenant 2
C'est ça. Il faut s'en affranchir totalement. Et c'est là que l'imagerie entre en jeu et plus spécifiquement la tomographie.
Intervenant 1
C'est-à-dire des rayons X.
Intervenant 2
Voilà, des rayons X ultra-puissants. On cartographie la structure interne du rouleau fermé, vraiment tranche par tranche, en trois dimensions.
Intervenant 1
Bon, je comprends l'idée de scanner un objet en 3D, mais il y a un détail qui me chiffonne. L'encre utilisée dans l'Antiquité, elle était fabriquée à base de carbone, comme le charbon de bois. Et notre papyrus brûlé, c'est aussi du carbone.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Du coup, comment des rayons X peuvent faire la différence entre l'encre et la page, vu qu'ils ont la même composition chimique ?
Intervenant 2
C'est le cœur du problème. Au scanner classique, le texte est invisible, totalement. La clé, elle n'est pas dans le contraste des matériaux, mais dans la topographie microscopique.
Intervenant 1
Le relief, en gros ?
Intervenant 2
C'est ça. L'encre, à l'époque, elle a été appliquée sous forme liquide, et en séchant sur le papyrus, elle a très très légèrement modifié la géométrie des fibres. Ça a créé de minuscules surépaisseurs.
Intervenant 1
Ah d'accord.
Intervenant 2
Et les rayons X qu'on utilise aujourd'hui ont une résolution tellement extrême qu'ils arrivent à capter ces infimes variations de densité et d'épaisseur.
Intervenant 1
Et donc on ne cherche pas du tout une couleur, on cherche un micro-relief. Mais attends, ce relief, il est perdu au milieu de, je ne sais pas, des dizaines de couches de fibres écrasées et fusionnées par la chaleur du volcan.
Intervenant 2
Le résultat brut du scanner, c'est un chaos absolu. On parle de téraoctets de données visuelles.
Intervenant 1
Complètement indéchiffrable.
Intervenant 2
Pour un humain, oui. Suivre une ligne d'écriture à la main dans ce labyrinthe de couches compressées, c'est inconcevable.
Intervenant 1
Et c'est là qu'intervient l'intelligence artificielle.
Intervenant 2
Exactement. Et c'est tout l'enjeu des 250 000 dollars. Il s'agit d'encourager la communauté scientifique mondiale à concevoir des algorithmes qui sont capables de traiter et de structurer toute cette masse de données.
Intervenant 1
Mais concrètement, comment un algorithme fait pour lire dans ce chaos ? Il va chercher directement des lettres ?
Intervenant 2
Pas tout de suite. L'approche, elle se fait en plusieurs étapes. La première, c'est la segmentation et c'est la plus laborieuse. En fait, des modèles informatiques tentent de modéliser la surface individuelle des feuilles à l'intérieur du rouleau 3D.
Intervenant 1
C'est un peu comme essayer de séparer numériquement les couches d'un millefeuille complètement écrasé.
Intervenant 2
C'est exactement l'idée. Et une fois que c'est fait, ce sont des réseaux de neurones spécialisés dans l'apprentissage automatique qui prennent le relais.
Intervenant 1
Et eux, ils sont entraînés à repérer ces fameuses cicatrices laissées par l'encre dont on parlait avant.
Intervenant 2
Le principe est là, ouais. Les algos apprennent à reconnaître des motifs caractéristiques de la texture de l'encre sur la fibre virtuelle. Une fois que ces modifications sont identifiées, le programme reconstitue les pixels.
Intervenant 1
Pour révéler des lettres des mots.
Intervenant 2
Des phrases entières même, le tout sur un rouleau qui est virtuellement déplié.
Intervenant 1
Je trouve ça fascinant. Ce qui rend cette démarche si captivante, c'est vraiment l'ampleur de ses conséquences. Ce n'est pas juste un exploit en laboratoire.
Intervenant 2
Non, clairement pas. Réussir ça, ça signifie potentiellement retrouver des œuvres philosophiques ou scientifiques qui sont perdues depuis des siècles. Des textes qui pourraient redéfinir notre héritage culturel commun.
Intervenant 1
C'est un paradoxe temporel incroyable. On mobilise la pointe de la technologie d'aujourd'hui, l'IA, pour résoudre un mystère scellé par une catastrophe naturelle au premier siècle.
Intervenant 2
Là où la destruction matérielle semblait définitive, c'est l'abstraction mathématique et la géométrie algorithmique qui viennent sauver l'information.
Intervenant 1
La limite physique a littéralement été contournée par les mathématiques, ce qui laisse place à une réflexion assez vertigineuse, pour clore notre sujet d'ailleurs. Si des modèles mathématiques parviennent aujourd'hui à lire des textes entièrement carbonisés, on peut se demander combien d'autres reliques historiques, qu'on pensait définitivement détruites, n'attendent en réalité que la bonne équation pour révéler leurs ultimes secrets.
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