
19 avr. 2022 · 15 min
Nomogrammes : quand une droite suffit pour calculer
Dans ce podcast, suivez l’histoire des nomogrammes, puis découvrez comment une figure graduée transforme un calcul ou une équation en lecture géométrique.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. L'humanité a percé des montagnes, bâti des réseaux ferroviaires immenses et suspendu des ponts d'acier au-dessus des gouffres, bien avant qu'une seule puce en silicium ne soit inventée. Ouais,
Intervenant 2
c'est vrai qu'on l'oublie souvent aujourd'hui.
Intervenant 1
Bah oui, aujourd'hui la norme c'est de confier nos vies à des boîtes noires électroniques quoi. On entre une requête et paf, une réponse s'affiche sur l'écran.
Intervenant 2
Exactement, on est habitué à ce confort absolu.
Intervenant 1
Sauf que, comment nos ancêtres garantissaient-ils la justesse d'un calcul très complexe, au milieu d'un chantier, exposé à la pluie, avec pour seules armes une feuille de papier et une règle ? C'est ce qu'on va voir aujourd'hui.
Intervenant 2
Et c'est une sacrée plongée, parce que la clé de cette ingéniosité, elle réside dans un concept mathématique vraiment fascinant, un outil qui a soutenu en silence toute la révolution industrielle, les nomogrammes.
Intervenant 1
Les nomogrammes, voilà. Parce que bon, la quête pour s'affranchir du calcul mental, fastidieux, c'est très ancien. Il y a les abacs de l'Antiquité, les baguettes de Népel... Et
Intervenant 2
les machines de Pascal et Leibniz aussi, bien sûr.
Intervenant 1
Oui, ces merveilles d'horlogerie, sans oublier la fameuse règle à calcul. Mais face à tout cet arsenal mécanique, comment se positionne le nomogramme, justement ? Quelle est la rupture ici ?
Intervenant 2
La vraie rupture, c'est l'absence totale de mécanique. Rien du
Intervenant 1
tout.
Intervenant 2
Contrairement à la Pascaline avec ses engrenages super complexes à fabriquer, ou même la règle à calcul où il faut faire glisser des réglettes avec une grande précision, le nomogramme, il a zéro pièce mobile. C'est un objet complètement statique. En gros, c'est une simple figure géométrique graduée, imprimée sur une feuille de papier plane.
Intervenant 1
Juste du papier ?
Intervenant 2
C'est ça. Et avec une manipulation élémentaire, souvent juste tracée une ligne droite entre deux points avec une règle, et bien ce dessin permet de lire instantanément le résultat d'opérations ou même d'équations complexes.
Intervenant 1
Ok, on est donc vraiment à la frontière exacte entre l'arithmétique et la géométrie. Mais d'un point de vue pratique, je veux dire, s'il y avait déjà des instruments mécaniques, pourquoi s'acharnait à développer une méthode sur papier ?
Intervenant 2
Parce que les outils naissent des contraintes de leur époque. Au début du XIXe siècle, les machines mécaniques, c'est des objets de luxe. C'est
Intervenant 1
hors de prix, c'est ça ?
Intervenant 2
Hors de prix, super fragile, sensible à la poussière, à l'humidité et encombrante en plus. Le papier, à l'inverse, il a des qualités industrielles parfaites. Il est bon marché, reproductible à l'infini grâce à l'imprimerie, léger et universel.
Intervenant 1
Donc on a une vraie volonté de démocratiser le calcul, de le sortir des labos pour l'amener sur le terrain.
Intervenant 2
Exactement. Et le premier grand déclencheur, ça a été un bouleversement politique majeur, la Révolution française. Le système métrique. En 1795, la France tente d'imposer ce système métrique. Sur le papier, c'est une révolution scientifique, mais sur le terrain, c'est un chaos absolu.
Intervenant 1
Tu m'étonnes, les artisans devaient être complètement perdus.
Intervenant 2
Complètement. Ils étaient habitués aux toises, aux coudées, qui variaient d'une ville à l'autre. Et là, un manufacturier de Rouen, Louis-Ézéchiel de Pouchet, intervient.
Intervenant 1
Et il invente quoi, lui ?
Intervenant 2
Il comprend que les tables de conversion chiffrées sont imbuvables pour les artisans. Donc, il crée des tables graphiques, ce qu'on va appeler les abaxes de Pouchet. Le but, c'est vraiment d'offrir une correspondance visuelle immédiate pour convertir ces nouvelles unités.
Intervenant 1
C'est fascinant. L'outil mathématique naît d'une urgence législative en fait. Il fallait un truc visuel pour que la population accepte la norme sans faire des calculs de dingue.
Intervenant 2
C'est le pragmatisme à l'état pur. Et après, la théorie derrière a continué de s'étoffer. Par exemple, en 1841, l'immense mathématicien allemand August Ferdinand Meubus s'empare du calcul graphique.
Intervenant 1
Meubus, celui du ruban.
Intervenant 2
Lui-même. Mais là, pour un usage arithmétique. Il utilise une famille de paraboles pour trouver visuellement les diviseurs premiers d'un entier.
Intervenant 1
D'accord, mais bon, les nombres premiers, on reste dans la théorie, là. C'est pour les académiciens. Quand est-ce que ça arrive vraiment sur les chantiers ?
Intervenant 2
Ça arrive avec la révolution industrielle, au milieu du XIXe siècle, grâce à l'ingénieur Léon Lalanne. C'est l'époque où on construit des voies ferrées partout, des usines, des ponts métalliques.
Intervenant 1
Et le volume de calcul explose.
Intervenant 2
Totalement. Les ingénieurs croulent sous la charge cognitive.
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