
20 mai 2020 · 16 min
Jeu de la vie : des mêmes règles à quatre destins
À écouter : suivez, étape par étape, quelques cellules qui s’éteignent, se stabilisent, clignotent ou glissent selon les mêmes règles.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va parler d'un truc vraiment hallucinant. Imaginez un univers entier avec ses propres écosystèmes, ses créatures qui naissent, qui se regroupent, qui migrent, qui meurent et tout ça contenu dans sa totalité sur une simple feuille de papier millimétrée.
Intervenant 2
Ouais, c'est une image puissante.
Intervenant 1
Mais le détail le plus fascinant dans tout ça, c'est que l'architecte de cet univers n'a même pas utilisé d'ordinateur pour le créer. Au tout début des années 70, il a littéralement simulé l'infini en accroupi sur le sol de son bureau en posant des petits cailloux sur un plateau en bois de jeu de Go, quoi.
Intervenant 2
C'est ça. Cette image de John Conway qui manipule manuellement ses pions tour après tour, mais elle est vraiment fondatrice pour notre sujet du jour.
Intervenant 1
Absolument. Et c'est pour ça qu'on explore aujourd'hui son fameux jeu de la vie, qui est magnifiquement détaillé dans l'article « Les mille et une merveilles du jeu de la vie ». Et l'objectif de notre discussion, c'est vraiment de montrer comment quelques règles ultra basiques sur un quadrillage peuvent générer des mondes d'une complexité vertigineuse.
Intervenant 2
Et même modéliser notre réalité en fait. C'est une création mathématique fascinante parce qu'elle repose sur un paradoxe assez fort. On l'appelle un jeu, mais c'est un jeu à zéro joueur.
Intervenant 1
C'est complètement l'anti-jeu par excellence. Le rôle de l'humain s'arrête à la seconde même où la partie commence, non ?
Intervenant 2
Exactement. On place une configuration de départ sur la grille, on donne l'impulsion initiale et ensuite, paf, on retire ses mains. Le système n'a plus besoin d'aucune intervention, il évolue de manière autonome.
Intervenant 1
Enfermé dans sa propre logique. Mais alors, comment on définit ces fondations ? Parce que pour qu'un système s'anime tout seul, il faut des règles strictes.
Intervenant 2
Voilà, il faut décortiquer la mécanique pure de ce qu'on appelle un automate cellulaire. En gros, on est dans un monde strictement déterministe. Le cadre est élémentaire. C'est une grille infinie pavée de carrés identiques. Et le temps, dans cet espace, ne s'écoule pas de façon fluide, comme dans notre réalité physique, tu vois.
Intervenant 1
Ah oui, c'est un temps discret.
Intervenant 2
Saccadé.
Intervenant 1
C'est presque quantique dans l'approche en fait.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça.
Intervenant 1
On se trouve à l'instant 0 et boum, on passe à l'instant 1 puis à l'instant 2. Il n'y a pas de transition, pas de fraction de seconde entre les deux.
Intervenant 2
Non, la grille entière se met à jour d'un seul coup. Comme le cycle d'horloge d'un processeur. Et sur cette grille, chaque petit carré, ce qu'on appelle une cellule, obéit au système binaire. C'est très simple.
Intervenant 1
Vivant ou mort, c'est ça ?
Intervenant 2
Ouais. Une cellule est soit vivante, et donc on la noircit sur le papier ou on y pose une pierre de go, soit elle est morte et la case reste vide.
Intervenant 1
Mais juste avec du binaire, on ne fait pas un univers. Je veux dire, le binaire, ça existait déjà avant Conway.
Intervenant 2
Bien sûr. Cet état binaire était déjà super étudié dans les années 40 par des pionniers comme Stanislaw Ulam et John von Neumann, dans le sillage d'Alan Turing. La véritable rupture de Conway, le coup de génie, c'est la façon dont ces cellules interagissent avec leur environnement immédiat.
Intervenant 1
Leurs voisins.
Intervenant 2
Voilà. Von Neumann, par exemple, il utilisait un voisinage en croix, donc une cellule ne regardait que le nord, le sud, l'est et l'ouest. Quatre voisins.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Mais plus tard, Édouard Moore a élargi cette vision en incluant les diagonales, ce qui porte le voisinage à huit cellules. Et c'est ce modèle-là que Conway a retenu.
Intervenant 1
Donc, pour savoir ce qui va m'arriver à la seconde suivante, moi, en tant que cellule, je ne regarde que les huit cases qui touchent la mienne, c'est
Intervenant 2
ça ? C'est ça. Le reste de l'univers pourrait exploser à 100 cases de là, ça ne te concernerait pas du tout.
Intervenant 1
C'est très localisé.
Intervenant 2
Et c'est là que Conway introduit ces trois fameuses règles d'or, non ? J'ai lu qu'il a mis des mois à les calibrer, sans ordinateur.
Intervenant 1
Et ce calibrage, c'est le secret de toute la complexité du jeu.
Intervenant 2
Les trois règles définissent la survie, la mort et la naissance. Première règle. Pour la survie, une cellule vivante reste en vie à l'instant suivant si et seulement si elle a deux ou trois voisines vivantes.
Intervenant 1
C'est une fourchette hyper étroite.
Intervenant 2
Très étroite, ouais. Parce que si on sort de ça, c'est la mort. C'est la deuxième règle. Dans tous les autres cas, elle meurt. Si elle a zéro ou une seule voisine, elle meurt d'isolement.
Intervenant 1
De solitude, quoi.
Intervenant 2
Voilà. Et à l'inverse, si elle est entourée par quatre cellules vivantes ou plus, elle meurt de surpopulation. Elle étouffe.
Intervenant 1
D'accord. Donc deux ou trois pour survivre, sinon on meurt. Et la troisième règle ?
Intervenant 2
C'est la naissance. Une case qui était vide prend vie soudainement si elle a très exactement trois voisines vivantes. Rien d'autre.
Intervenant 1
C'est fou parce que ces chiffres semblent tellement précaires. En lisant l'article, je me suis dit que Conway cherchait vraiment une zone habitable, un point de bascule hyper fragile.
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