
10 juil. 2019 · 24 min
Emmy Noether : braver les interdits, changer l’algèbre et la physique
Dans cet épisode audio, suivez son parcours, des universités qui lui ferment leurs portes à une œuvre qui renouvelle l’algèbre et ouvre des voies en physique.
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Intervenant 1
Bienvenue dans cette nouvelle exploration détaillée. C'est le podcast du magazine Tangente. Bonjour. Et vraiment une très chaleureuse bienvenue à l'ensemble de notre auditoire. Bon, commençons par imaginer une petite scène.
Intervenant 2
Allez-y.
Intervenant 1
Nous sommes en 1915. Albert Einstein, qui est le physicien le plus célèbre au monde, est complètement bloqué.
Intervenant 2
C'est vrai que ça paraît fou à dire aujourd'hui, mais oui, il coinceait.
Intervenant 1
Exactement. Sa toute nouvelle et brillante théorie de la relativité générale semble comporter une faille monumentale. Elle semble violer l'une des lois les plus sacrées et intouchables de l'univers, c'est-à-dire la conservation de l'énergie. Ce
Intervenant 2
qui fait que tout son édifice théorique vacille en fait.
Intervenant 1
Voilà. Et pour s'en sortir, vers qui est-ce qu'il se tourne ?
Intervenant 2
Eh bien, pas vers un autre physicien de renommée mondiale.
Intervenant 1
Non, pas du tout. Leer Sittling-Diettingen fait appel à une femme à qui l'on refuse, à ce moment-là, ne serait-ce que le droit d'avoir un poste officiel à l'université. C'est ahurissant quand on y pense. Vraiment. Et donc, notre plongée d'aujourd'hui nous emmène dans le cerveau de cette personne, Emmy Noether.
Intervenant 2
Une figure incontournable.
Intervenant 1
La mission de notre analyse du jour, c'est de comprendre comment cette femme, face à de gigantesques barrières sociétales, a fondamentalement repensé non seulement l'algèbre abstraite, mais aussi les fondations mêmes de la physique théorique.
Intervenant 2
Le cadre doit effectivement être posé d'emblée, je pense. On ne parle pas simplement d'une mathématicienne douée qui aurait, disons, donné un petit coup de main ponctuel.
Intervenant 1
Non, c'est bien plus que ça.
Intervenant 2
On parle d'une figure historique majeure, un véritable pivot. Des esprits de la trempe d'Hermann Welle ou d'Albert Einstein l'a considéré comme un monument de la pensée mathématique.
Intervenant 1
Un monument, oui.
Intervenant 2
Ses travaux ont opéré une bascule intellectuelle. Pour le dire très simplement, il y a eu les mathématiques avant Noether et les mathématiques après Noether.
Intervenant 1
Et pourtant, avant d'essayer de saisir l'ampleur absolue de ce génie, il est indispensable de comprendre l'environnement, disons-le franchement, hostile dans lequel sa pensée a dû se forger à la fin du XIXe siècle.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Parce que naître femme en Allemagne en 1882, avec un cerveau taillé pour l'abstraction mathématique pure, ce n'était pas vraiment le scénario idéal.
Intervenant 2
L'Allemagne de l'époque avait une doctrine institutionnelle et sociale qui était extrêmement stricte concernant la place des femmes.
Intervenant 1
C'était très codifié, oui.
Intervenant 2
Très codifié, oui. Et ça se résumait par une expression implacable, la règle des trois K.
Intervenant 1
Ah oui, les trois K.
Intervenant 2
Kinder, Küche, Kirche.
Intervenant 1
Ce qui veut dire pour les non germanophones, les enfants, la cuisine, l'Église.
Intervenant 2
Voilà, l'horizon attendu pour elle. La poursuite d'études supérieures pour les filles était à toute fin utile, hors de question.
Intervenant 1
Totalement verrouillée.
Intervenant 2
Et pourtant, Emmy Noether grandit à Erlangen dans un milieu assez particulier. Son père, Max Noether, est un mathématicien reconnu.
Intervenant 1
Et il me semble que l'un de ses frères a suivi la même voie, non ?
Intervenant 2
Tout à fait. Donc elle baigne là-dedans. Initialement, pour se conformer un minimum aux attentes sociales, elle obtient un diplôme pour enseigner le français et l'anglais dans des écoles de filles.
Intervenant 1
C'était la voie de sortie acceptable, quoi.
Intervenant 2
C'est ça. Mais l'appel des mathématiques est, bouh, trop puissant. Elle décide d'étudier à l'université d'Erlangen. Et c'est là que le parcours du combattant débute véritablement.
Intervenant 1
Un parcours où l'on mesure toute la lourdeur du système. Entre 1900 et 1902, elle n'obtient qu'une simple autorisation de la part des professeurs.
Intervenant 2
Et encore, une autorisation très limitée.
Intervenant 1
Oui, celle de juste assister aux cours.
Intervenant 2
Elle écoute, elle apprend, mais elle n'a aucune existence académique officielle. Elle ne peut même pas passer d'examen validant.
Intervenant 1
C'est dingue.
Intervenant 2
Elle tentera d'ailleurs sa chance à l'université de Göttingen, qui était le grand pôle mathématique de l'époque, mais elle va s'y heurter au même refus institutionnel.
Intervenant 1
Donc elle est bloquée de tous les côtés.
Intervenant 2
Jusqu'en 1904, de retour à Erlangen et à la faveur d'un petit assouplissement des lois, elle peut enfin s'inscrire régulièrement.
Intervenant 1
C'est une persédérance remarquable. Et cela nous mène directement à sa thèse, qu'elle soutient en 1907 sous la direction de Paul Gordon. Un moment clé. Alors le sujet est un peu dense. Il s'agit de chercher des systèmes complets d'invariants pour des formes biquadratiques ternaires.
Intervenant 2
Rien que le titre donne le vertige.
Intervenant 1
C'est clair, mais arrêtons-nous un instant sur la méthode. Gordon était un spécialiste du calcul lourd, très lourd. Oh que oui ! Pour cette thèse, Noether a dû calculer et lister, à la main, 311 invariants. 311 ? Et tous rangés minutieusement dans d'immenses tableaux. Elle-même finira plus tard par qualifier ce travail de, je cite, « jungle d'équations ».
Intervenant 2
C'est une très belle image pour décrire l'enfer que ça devait être.
Intervenant 1
En lisant cela, l'analogie qui vient immédiatement à l'esprit, c'est l'informatique moderne et la fameuse technique de la force brute.
Intervenant 2
C'est à dire, développons un peu cette idée.
Intervenant 1
Eh bien quand un programmeur doit résoudre un problème de cryptographie complexe, s'il n'a pas l'algorithme élégant qui trouve la solution rapidement, il écrit un code de force brute.
Intervenant 2
D'accord, je
Intervenant 1
vois. Le programme va tester absolument toutes les combinaisons possibles, une par une, sans réfléchir, jusqu'à tomber sur la bonne.
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