
23 août 2022 · 19 min
Bridge : l’impasse, 9 ou roi pour prendre le valet ?
Suivez cette donne carte après carte : faut-il poser le roi ou tenter l’impasse avec le 9 pour prendre le valet au tour suivant ? Le calcul intègre le choix du défenseur.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente, je suis vraiment ravie de vous retrouver pour une nouvelle plongée dans nos dossiers mathématiques.
Intervenant 2
Bonjour à tous et merci de m'accueillir, c'est toujours un plaisir.
Intervenant 1
Et aujourd'hui on va parler d'un sujet, bah franchement je ne m'attendais pas du tout à ça en lisant les sources, on va parler de cartes.
Intervenant 2
Ah oui, mais attention, pas n'importe quelle carte.
Intervenant 1
Exactement. J'aimerais commencer avec une petite anecdote historique. Edgar Allan Poe, le fameux écrivain, affirmait qu'il y avait seulement deux jeux au monde qui méritaient l'attention du plus haut niveau de l'intellect occidental.
Intervenant 2
Rien que ça ?
Intervenant 1
Ouais, rien que ça. Le premier, sans grande surprise, c'était les échecs.
Intervenant 2
Assez classique en effet.
Intervenant 1
Mais le second, c'était le whist. Et le whist, pour ceux qui nous écoutent et qui ne connaissent pas, c'est l'ancêtre direct du bridge.
Intervenant 2
Tout à fait. Et c'est marrant parce que le bridge a souvent cette image un peu, disons-le, un peu poussiéreuse.
Intervenant 1
Ouais, c'est ça. On imagine tout de suite le salon de thé, les petits biscuits, les grands-parents le dimanche après-midi.
Intervenant 2
C'est un cliché tenace. Mais en réalité, quand on gratte un peu sous la surface des règles, c'est un véritable champ de bataille.
Intervenant 1
Un champ de bataille mathématique d'une complexité effarante même. Bon, décortiquons un peu tout ça. Quel est notre but aujourd'hui ? Eh bien, c'est d'explorer comment les probabilités et la théorie des jeux dictent littéralement la stratégie à ce jeu.
Intervenant 2
Et c'est un programme chargé, je confirme.
Intervenant 1
Pour bien visualiser le truc, l'analogie qui m'est venue, c'est celle d'un détective privé. Imaginez un détective qui arrive sur une scène de crime super complexe, mais, et c'est là le piège, on ne lui donne que la moitié des indices.
Intervenant 2
C'est une excellente
Intervenant 1
image. Ouais, parce que le reste des indices, il est physiquement caché dans les poches des suspects qui sont assis autour de la table. Du coup, ce détective, il doit faire des déductions croisées, il doit observer le moindre comportement et surtout manipuler ce concept central en mathématiques, l'information.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est justement cette notion d'information. C'est vraiment le point de rupture fondamental avec les échecs que mentionnait POLE.
Intervenant 1
Comment ça ?
Intervenant 2
Aux échecs, l'information, elle est totale, c'est ça ?
Intervenant 1
Exactement. Aux échecs, on parle d'un jeu à information parfaite, c'est-à-dire que les deux joueurs voient absolument tout. Les 64 cases sont là, toutes les pièces sont visibles.
Intervenant 2
Il n'y a pas de brouillard de guerre, pas de données secrètes cachées dans une main. Voilà. Si on jouait au bridge à cartes ouvertes, par exemple avec les 52 cartes étalées sur la table, dès la première seconde, ça basculerait exactement dans cette même catégorie. Ce serait un jeu séquentiel à information parfaite.
Intervenant 1
Ah je vois. Et dans un jeu à information parfaite, les mathématiques ont une méthode infaillible pour trouver comment gagner à tous les coups, non ?
Intervenant 2
L'induction à rebours, si mes souviens de théorie des jeux sont bons.
Intervenant 1
C'est très juste. L'induction à rebours, en fait, ça consiste à se placer à la toute dernière action possible de la partie. On regarde si elle mène à la victoire, puis on remonte l'arbre des possibles, branche après branche.
Intervenant 2
Comme si on remontait le temps.
Intervenant 1
C'est ça. On remonte jusqu'au moment présent pour tracer le chemin optimal de façon totalement déterministe. Ça permet de résoudre le jeu.
Intervenant 2
Mais j'imagine que le Bridge vient complètement pulvériser cette méthode. Ah, ça la détruit totalement. Le Bridge, c'est l'incarnation même du jeu à information incomplète et à mémoire imparfaite.
Intervenant 1
Parce qu'on ne voit pas l'écarter des
Intervenant 2
autres. Exactement. Pendant presque toute la donne, on ignore la composition des mains des deux autres joueurs. C'est juste impossible de remonter un arbre de probabilités quand la moitié des branches sont invisibles.
Intervenant 1
Ce brouillard d'incertitudes rend l'analyse classique inopérante. Et c'est là qu'interviennent des esprits d'exception comme Reinhardt Selton, qui est longuement cité dans nos sources.
Intervenant 2
Oui, Reinhardt Selton, un esprit brillant. Il a d'ailleurs été coloréat du prix Nobel d'économie.
Intervenant 1
Attendez, le prix Nobel d'économie, c'est fou de voir l'économiste s'inviter à une table de jeu de cartes. Mais concrètement, comment un économiste a pu modéliser un truc aussi chaotique que le bridge ?
Intervenant 2
C'est vrai que ça semble impossible au premier abord.
Intervenant 1
Ben oui, on parle de quatre cerveaux humains qui interagissent avec un système d'alliances, des enchères secrètes, des signaux. Honnêtement, vouloir appliquer une équation mathématique là-dessus, ça ressemble à un cauchemar absolu.
Intervenant 2
Et c'est pour ça que le coup de génie de Selton a été de refuser de modéliser ce cauchemar en blocs. Il a observé la structure du jeu pour la simplifier radicalement.
Intervenant 1
Ah ! Il a triché avec les règles.
Intervenant 2
Non, pas du tout. En fait, au Bridge, après la toute première carte jouée, on a un joueur qui étale complètement son jeu sur la table et qui ne participe plus activement. C'est celui qu'on appelle le mort.
Intervenant 1
D'accord, donc son partenaire va prendre toutes les décisions à sa place.
Intervenant 2
Voilà. Et ça change tout. À partir de cette seconde précise, il n'y a plus 4 cerveaux actifs à table, il n'en a plus que 3.
Intervenant 1
Ah oui, je vois. Et du coup, Selten propose de traiter ces trois acteurs de manière strictement individuelle.
Intervenant 2
Exactement. Il casse le concept de l'équipe pour les défenseurs.
Intervenant 1
Mais attendez, on oublie complètement la notion d'alliance pour la défense du coup. C'est pas un peu réducteur ?
Intervenant 2
Alors, on ne l'oublie pas, mais on ne la modélise plus comme une sorte d'entité coopérative, floue, à deux têtes. Selten analyse le jeu comme une confrontation entre trois individus isolés.
Intervenant 1
Trois individus qui cherchent juste à maximiser leurs propres gains sous haute incertitude en fait.
Intervenant 2
C'est ça. Les deux défenseurs n'ont pas besoin d'être traités comme un seul organisme. Ils partagent simplement le même dut mathématique, la même fonction d'utilité finale, qui est de faire chuter le contrat.
Intervenant 1
C'est brillant. Cette simplification permet enfin d'utiliser les outils rigoureux de la théorie des jeux pour évaluer les décisions, carte après carte. On isole les variables pour amener le problème à des probabilités gérables.
Intervenant 2
Et c'est ce qui rend l'analyse possible.
Intervenant 1
Et c'est justement ce qui nous amène au cœur de cette exploration, l'application pure et dure de ces probabilités. Les sources qu'on a épluchées mentionnent un ouvrage assez mythique de 1940.
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