
21 déc. 2023 · 26 min
Maurolico : des polygones aux solides de la Renaissance
Dans cet épisode, suivez le mathématicien sicilien de la Renaissance qui étend les nombres figurés, des polygones aux solides centrés.
Collections de cet épisode (5)
Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
Transcription
Afficher la transcriptionMasquer la transcription
Transcription automatique
Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Pour commencer aujourd'hui, imaginons un instant qu'on vous publie un livre de recettes de cuisine.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Et ce livre, il prétendrait révolutionner la gastronomie entière. Rien que ça. L'ouvrage promet des créations spectaculaires, des pièces montées vertigineuses. Bref, le truc ultime.
Intervenant 2
Ouais, le genre de livre qui donne faim, quoi.
Intervenant 1
Exactement. Sauf que, en ouvrant ce livre, on réalise qu'il n'y a absolument aucune photo. Zéro. Même pas un petit croquis, rien du tout.
Intervenant 2
Ah, ça devient tout de suite moins vendeur.
Intervenant 1
C'est clair. Il n'y a que des descriptions textuelles, genre des descriptions des saveurs, des réactions chimiques de la cuisson, les équilibres des textures, bref, un tour de force d'abstraction absolue.
Intervenant 2
Et c'est là que tu vas faire le lien avec notre sujet du jour, je parie.
Intervenant 1
Tu me connais trop bien. C'est très exactement ce qu'un érudit du XVIe siècle a accompli. Alors, pas avec des gâteaux évidemment, mais avec la géométrie tridimensionnelle et les nombres. Aujourd'hui, notre exploration nous plonge dans une œuvre où les mathématiques deviennent en fait des véritables sculptures mentales. C'est fascinant.
Intervenant 2
Et le sculpteur derrière cette œuvre monumentale, parce que c'est le mot, eh bien, c'est lui qui est au cœur des sources qu'on a épluchées pour aujourd'hui. Il s'appelle Francesco Maurolico.
Intervenant 1
Maurolico, ouais.
Intervenant 2
Voilà. Et pour bien comprendre la portée de ce qu'il a accompli, il faut vraiment s'imprégner de son époque. On est au XVIe siècle, d'accord ? Le gars naît en 1494 et meurt en 1575. Il est issu d'une famille grecque qui a fui Constantinople pour s'installer en Sicile. Et d'ailleurs, il passera quasiment toute sa vie là-bas, à Messines.
Intervenant 1
Messines, qui était un sacré carrefour culturel à l'époque.
Intervenant 2
Ah bah totalement, ouais. Et fait intéressant, il entre dans les ordres à l'âge de 27 ans.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Mais attention, limiter cet homme à son statut de prêtre, ce serait une erreur monumentale. C'est vraiment l'archétype du génie polymath de la Renaissance, tu vois.
Intervenant 1
C'est ça. Le touche-à-tout dans le sens le plus noble du terme. Franchement, quand on parcourt sa biographie dans les sources, on a l'impression de lire le CV de, je ne sais pas, cinq personnes différentes en même temps.
Intervenant 2
Mais tellement ! Rien que son travail de traduction, par exemple, ça aurait suffi à le rendre célèbre. Il a traduit, et surtout reconstitué, les œuvres des géants grecs.
Intervenant 1
Genre Euclide, tout ça.
Intervenant 2
Euclide, Apollonius de Perge, Archimède. Et tu sais, traduire ces textes à l'époque, c'était pas du tout juste transposer des mots.
Intervenant 1
Ben non, il fallait comprendre les maths derrière.
Intervenant 2
Exactement. C'était souvent combler des lacunes mathématiques ultra complexes. Et en plus de ça, il a bossé sur l'optique, sur le centre de gravité des solides, sur la musique.
Intervenant 1
La musique, ah ouais, quand même.
Intervenant 2
Ouais, et son regard ne s'arrêtait même pas à l'atmosphère terrestre en fait. En 1572, il observe un truc astronomique qui a complètement bouleversé la science de son temps. Il voit l'apparition d'une nouvelle étoile, très brillante dans la constellation de Cassiopée.
Intervenant 1
Attends, 1572, mais c'est ce qu'on appelle aujourd'hui la supernova, non ?
Intervenant 2
La fameuse supernova de 1572, oui.
Intervenant 1
C'est un événement incroyable, parce que ça prouvait que le ciel n'était pas immuable. Enfin, contrairement à ce que disait la tradition d'Aristote depuis des siècles, le mec regardait littéralement le cosmos changer en direct.
Intervenant 2
C'est fou, et cette capacité à remettre en question l'ordre établi, à regarder au-delà de ce qu'on voit, eh bien il va l'appliquer à une discipline bien plus abstraite.
Intervenant 1
Les maths.
Intervenant 2
Voilà. Car malgré son intérêt pour les étoiles, le chef-d'œuvre qui nous intéresse aujourd'hui, c'est le fruit d'un regard tourné vers l'intérieur, vers la structure intime des nombres. Dès 1557, il rédige un texte fondamental sur ce qu'on appelle les nombres figurés.
Intervenant 1
Et c'est justement l'objectif de notre exploration aujourd'hui, pour ceux qui nous écoutent, c'est de comprendre l'architecture de cette pensée. Comment Maurolico a pu, je ne sais pas, s'emparer des travaux de mathématiciens de l'Antiquité comme Boës ou même du XIIIe siècle avec Jordanus ?
Intervenant 2
Ouais, pour tout repousser.
Intervenant 1
Voilà, pour repousser toutes les limites. Il a transformé les maths en un jeu de construction mentale tellement puissant qu'il a préparé le terrain pour tous les grands esprits du XVIIe siècle.
Intervenant 2
C'est vraiment ça.
Intervenant 1
Mais avant de plonger dans la mécanique pure de ses calculs, arrêtons-nous deux secondes sur la mission qu'il s'était fixée. Pourquoi ce livre en fait ?
Intervenant 2
Son intention est super claire et elle est affichée dès le départ dans son ouvrage majeur qu'il appelle les Arithmeticorum Libri Duo, donc les deux livres d'arithmétique. Ce texte, il faut savoir qu'il a été pensé des décennies avant d'être publié après sa mort et ça s'ouvre sur une déclaration d'intention super intéressante. En gros, Maurolico estime que ses prédécesseurs ont laissé un chantier inachevé.
Intervenant 1
Ah, carrément ! Un peu prétentieux, non ?
Intervenant 2
Un peu ! Il écrit, morcion blanc, qu'il veut démontrer plus facilement ce qui a été transmis de manière obscure par les anciens et surtout compléter ce qui manque.
Intervenant 1
D'accord, il veut faire le ménage.
Intervenant 2
Il ne veut pas juste faire une compilation, tu vois. Il se voit vraiment comme un architecte, un mec qui reprend les fondations d'un vieux bâtiment antique pour y rajouter ses propres étages, des étages inédits.
Intervenant 1
Ouais, et dans le premier livre qui fait environ 82 pages selon les sources, il commence très logiquement par faire un peu l'inventaire de ces matériaux de construction, ce qu'il appelle les nombres de premières espèces, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est exactement le terme, ouais. Et la classification qu'il propose, elle est d'une rigueur absolue. À la base, il définit les lignes. Il les appelle les racines.
Intervenant 1
Ok, donc les racines, c'est quoi visuellement ?
Intervenant 2
Bah, il faut se représenter ça comme la longueur du côté d'une forme. Et c'est toujours exprimé par un nombre entier naturel, 1, 2, 3, etc. Ensuite, il sépare les nombres pairs des empaires.
Intervenant 1
Logique.
Intervenant 2
Puis, il s'élève vers la 2D, la dimension plane, avec les polygones. Donc là, ils définissent avec des nombres les triangles, les carrés, les pentagones, tout ça.
Intervenant 1
Bon, là on est sur un terrain connu, j'ai envie de dire. C'est de la géométrie en deux dimensions, appliquée à l'arithmétique, on visualise bien.
Intervenant 2
Ouais. Mais ensuite, il pousse vers le volume, la 3D. Il définit les pyramides, qui sont des empilements successifs de polygones.
Intervenant 1
Des empilements ?
Intervenant 2
Ouais. Par exemple, une pyramide à base carré, tu l'imagines comme un grand carré de base, sur lequel on pose un carré un tout petit peu plus petit, puis un autre, encore plus petit, jusqu'au sommet.
Intervenant 1
Ah, comme une vraie pyramide en gradins, en fait.
Intervenant 2
Voilà. Et il y a aussi ce qu'il appelle les colonnes. Nous, on appellerait ça des prismes aujourd'hui. Là, on empile simplement le même polygone, exactement de la même taille, pour former une sorte de tube ou de boîte.
Intervenant 1
Et c'est très précisément ici qu'intervient le paradoxe vertigineux de ce mec et qui rejoint ma petite histoire de livre de recettes sans images de tout à l'heure.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux paradoxe ?
Intervenant 1
Bah oui. Quand on entend parler d'empilements, de pyramides, de prismes, on s'attend naturellement à ce que le livre soit, je ne sais pas, rempli de schémas géométriques super complexes.
Intervenant 2
Bah, ça semblerait logique.
Intervenant 1
On cherche les lignes de fuite, la perspective. Mais quand on ouvre les pages des Arrhythmeticorum Libri Duf, on ne trouve quasiment aucune figure dessinée. Zéro. Rien du tout.
Intervenant 2
Rien. Et ce n'est pas un oubli. C'est un trait fondamental de sa méthode. L'emploi qu'il fait des nombres figurés, il est presque exclusivement discursif.
Intervenant 1
Discursif, c'est-à-dire avec des mots.
Intervenant 2
Exactement. Il décrit des formes géométriques entières avec de longues phrases descriptives et des démonstrations logiques pures. Il refuse de s'appuyer sur la béquille visuelle d'un dessin sur une feuille de papier.
La suite de la transcription est réservée aux abonnés.
S’abonnerÀ écouter ensuite
Des épisodes qui partagent une playlist, une figure ou un domaine avec celui-ci.

17 févr. 2023 · 22 min

13 juil. 2026 · 6 min

8 juin 2026 · 17 min

8 juin 2026 · 12 min

22 avr. 2026 · 18 min

22 avr. 2026 · 25 min