
14 juil. 2020 · 21 min
Même mesure, deux mondes : l’enquête sur les modèles
Cet épisode suit les ombres d’Ératosthène pour découvrir comment un modèle transforme une mesure indirecte et peut amplifier ses erreurs.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va aborder un paradoxe qui a vraiment de quoi fasciner quiconque s'intéresse en tant soit peu aux sciences et à la géométrie.
Intervenant 2
Ah oui, complètement. C'est le genre de sujet qui remet pas mal de nos certitudes en question.
Intervenant 1
Exactement. Parce que l'intuition première, quand on veut connaître la taille d'un objet, c'est qu'il suffit de le mesurer, tout simplement.
Intervenant 2
On pose un mètre ruban, on lit le chiffre et voilà, l'affaire est classée.
Intervenant 1
Voilà, c'est du concret. Mais en fait, cette logique très terre-à-terre, elle s'effondre totalement face à l'immensité de notre univers. Je veux dire, comment on fait quand l'objet à mesurer, c'est la Terre entière ?
Intervenant 2
C'est clair. Ou même la Lune, suspendue dans le vide. Ou carrément le Soleil, une boule de plasma qu'on ne peut évidemment pas approcher.
Intervenant 1
La limite de notre expérience quotidienne, elle se heurte vraiment de plein foie à ces échelles-là.
Intervenant 2
Tendre une corde entre la Terre et la Lune, c'est une impossibilité physique élémentaire, on est d'accord. Du coup, on quitte instantanément le confort de la mesure directe.
Intervenant 1
Pour basculer dans quelque chose de beaucoup plus abstrait, non ?
Intervenant 2
Tout à fait. On entre dans un domaine infiniment plus subtil, beaucoup plus exigeant et créatif, celui de la mesure indirecte. C'est là que les mathématiques deviennent littéralement le prolongement de nos sens.
Intervenant 1
Et c'est précisément ce basculement qui est la mission de notre exploration d'aujourd'hui. L'idée reçue, tu sais, c'est que les chiffres bruts, la fameuse donnée pure, portent en eux une vérité indiscutable.
Intervenant 2
Oui, on a tendance à sacraliser la donnée brute.
Intervenant 1
Mais on va découvrir au fil de cette discussion que face à l'inaccessible, la donnée brute, elle est aveugle. Elle n'a de sens qu'à l'intérieur d'un modèle théorique, un cadre de pensée qui est purement abstrait.
Intervenant 2
Et le plus fou, c'est qu'il suffit parfois de changer de lunettes théoriques, on va dire, pour que les mêmes chiffres racontent une réalité qui n'a absolument plus rien à voir.
Intervenant 1
Et ça, ça me fascine. L'histoire des sciences est jalonnée par ces changements de lunettes, en
Intervenant 2
fait. C'est ça. L'acte de mesurer n'est que la conclusion mécanique d'une construction intellectuelle. Le chiffre final dépend des axiomes qu'on a posés avant même de sortir son instrument de mesure.
Intervenant 1
Pour illustrer cette idée un peu vertigineuse, on va faire un saut dans le temps, direction le IIIe siècle avant notre ère, en Égypte.
Intervenant 2
Ah, la belle époque d'Hératostène !
Intervenant 1
Voilà, Hératostène, ce savant polymathe incroyable qui, un jour, a son attention attirée par un détail météorologique et astronomique très particulier.
Intervenant 2
Disons-le, un détail que n'importe qui d'autre aurait probablement ignoré.
Intervenant 1
Grave. En fait, au solstice d'été, dans la ville de Sienne, c'est tout au sud, près de l'actuel barrage d'Asfoin, le soleil passe au zénith parfait.
Intervenant 2
C'est-à-dire qu'il est exactement à la verticale.
Intervenant 1
Exactement. Les rayons frappent le fond des puits sans créer la moindre ombre sur les parois. La verticale absolue.
Intervenant 2
Et ça, c'est un fait brut. Une simple observation locale qui, en soi, ne révèle absolument rien de l'architecture du monde.
Intervenant 1
Sauf qu'Erato Sten, il ne s'arrête pas là. Il sait pertinemment qu'au même moment, à la même date, mais dans la ville d'Alexandrie, qui est beaucoup plus au nord, les objets projettent une ombre.
Intervenant 2
Ouais, un obélisque ou un simple bâton planté droit dans le sol, ça dessine une ombre qu'on peut mesurer.
Intervenant 1
Du coup, il fait évaluer la distance entre les deux villes par des caravanes de chameaux, environ 800 km ou 5000 stades selon l'unité de l'époque, et il mesure l'angle de l'ombre à Alexandrie.
Intervenant 2
Qui est d'environ 7,2 degrés si je me souviens bien ?
Intervenant 1
C'est ça, soit exactement un cinquantième de cercle.
Intervenant 2
Ce qui laisse le savant avec deux uniques données brutes, une distance linéaire terrestre de 800 km et un angle de 7,2 degrés.
Intervenant 1
Et c'est là qu'une petite analogie visuelle aide pas mal à comprendre le problème. C'est un peu comme si on essayait de déduire les dimensions titanesques d'une salle de théâtre, mais uniquement en observant l'inclinaison de l'ombre d'un acteur sur scène.
Intervenant 2
Un acteur éclairé par un seul projecteur en plus.
Intervenant 1
Voilà. Avec juste un angle et une distance locale. Le calcul est… mathématiquement impossible. Il fallait forcément qu'Erath Osten ait un modèle en tête pour lier ces deux observations.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est la puissance de la modélisation géométrique qu'il déploie. Parce que pour transformer ces données muettes en une circonférence planétaire, il doit forger un modèle physique.
Intervenant 1
Et ce modèle, il repose sur quoi exactement ?
Intervenant 2
Sur trois hypothèses incontournables. Premièrement, il postule que la Terre est une sphère parfaite.
Intervenant 1
D'accord, donc adieu la Terre plate.
Intervenant 2
Deuxièmement, il suppose que le Soleil est situé à une distance colossale, tellement loin que ses rayons arrivent sur Terre de manière strictement parallèle.
Intervenant 1
Et la troisième ?
Intervenant 2
Troisièmement, bien sûr, que la lumière se déplace en ligne droite. Sans ce cadre théorique, tes 7,2 degrés, ce n'est qu'une curiosité locale sans importance.
Intervenant 1
Mais dès qu'on superpose ce modèle à la réalité, c'est là que la géométrie élémentaire se met à chanter.
Intervenant 2
Complètement. Si les rayons solaires sont deux droites parallèles et que les verticales de Sienne et d'Alexandrie sont des sécantes qui plongent vers le centre de cette Terre sphérique,
Intervenant 1
alors l'angle de l'ombre à Alexandrie correspond exactement à l'angle formé au centre de la Terre par les deux villes.
Intervenant 2
C'est la fameuse propriété des angles alterne-interne qu'on apprend au collège. La virtuosité, elle est vraiment dans cette transposition.
Intervenant 1
C'est fou ! Un petit angle mesuré à la surface devient la clé de voûte pour mesurer la planète
Intervenant 2
entière. Si 7,2 degrés représentent 1 cinquantième de la circonférence totale, alors la Terre entière mesure 50 fois la distance entre Sienne et Alexandrie. Et le calcul aboutit à une estimation d'une précision époustouflante pour l'Antiquité.
Intervenant 1
Et c'est là que ça devient vraiment intéressant. Parce qu'on pourrait très bien s'incliner devant cette perfection mathématique, se dire bravo et s'arrêter là.
Intervenant 2
Ce serait tentant, c'est sûr.
Intervenant 1
Mais la rigueur scientifique, elle exige de torturer les modèles, de les pousser dans leur retranchement. Alors que se passe-t-il si l'on effectue une petite expérience de pensée radicale ?
Intervenant 2
Oh, je vois où tu veux en venir.
Intervenant 1
Gardons très précieusement les mesures d'Hératostène. L'absence d'ombre à Sienne, l'angle exact de 7,2 degrés à Alexandrie et les 800 km qui les séparent. Ces données-là restent intouchables.
Intervenant 2
L'effet brut, en somme.
Intervenant 1
Exactement.
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