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24 août 2021 · 21 min

Poincaré en 1900 : le voyage international des idées

Cet épisode suit les idées mathématiques de revue en revue, puis de rencontre en congrès, pour raconter leur circulation internationale à la Belle Époque.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous, c'est le podcast du magazine Tangente et nous sommes ravis d'accueillir ceux qui nous écoutent pour une nouvelle plongée fascinante au cœur des mathématiques.

  2. Intervenant 2

    Salut Sam. Oui, on a une exploration vraiment incroyable aujourd'hui.

  3. Intervenant 1

    Ouais, incroyable, c'est le mot. Est-ce qu'on réalise aujourd'hui que la crise mathématique la plus profonde, la plus vertigineuse du XXe siècle a en réalité été déclenchée par l'invention de la locomotive à vapeur ?

  4. Intervenant 2

    Ah bah, dit comme ça, ça paraît lunaire.

  5. Intervenant 1

    C'est clair. Parce que quand on évoque la Belle Époque, donc ces vingt années un peu magiques autour de 1900, l'imaginaire collectif file tout droit vers les danseuses de cancan, les peintres de Montmartre, l'absinthe dans les cabarets quoi.

  6. Intervenant 2

    Ouais, le folklore parisien habituel.

  7. Intervenant 1

    Exactement. Mais aujourd'hui, on va complètement oublier ce folklore. On va plonger dans une autre forme d'effervescence. Qui est bien plus durable. C'est un âge d'or absolu où les fondations même de notre compréhension de l'univers ont littéralement failli s'effondrer sous le poids de leur propre vitesse.

  8. Intervenant 2

    Et le mot vitesse, c'est vraiment la clé de toute cette période. Parce qu'on va voir comment, sous l'impulsion de figures monumentales comme le français Henri Poincaré et ses contemporains, les mathématiques ont complètement muté.

  9. Intervenant 1

    Il y a eu un vrai changement de paradigme, c'est ça ?

  10. Intervenant 2

    Mais un changement brutal. On est passé d'une discipline d'ermite, tu sais le savant qui calculait tout seul à la lueur de sa bougie pendant des années, à une véritable machine intellectuelle internationale.

  11. Intervenant 1

    Une machine collective et surtout extrêmement bruyante.

  12. Intervenant 2

    Ouais, très bruyante. Les concepts se sont mis à voyager tellement vite que la communauté scientifique a carrément frôlé la crise d'angoisse généralisée.

  13. Intervenant 1

    Et pour comprendre cette explosion, il faut regarder l'infrastructure de l'époque. Si on observe bien les décennies 1870 et 1880, on assiste ni plus ni moins à la naissance du tout premier Internet des scientifiques. Le tout

  14. Intervenant 2

    premier réseau social en fait.

  15. Intervenant 1

    C'est ça. Mais un réseau social sans fibre optique, sans serveur en silicium. Un réseau fait d'encre, de papier et de charbon.

  16. Intervenant 2

    Ça donne une image hyper poétique.

  17. Intervenant 1

    N'est-ce pas ? Prenons le cas d'Henri Poincaré. Dès la fin des années 1870, alors qu'il sort à peine de l'école polytechnique, il frappe un grand coup avec ce qu'on appelle les fonctions fuchsiennes. Ah, le

  18. Intervenant 2

    grand classique de Poincaré ?

  19. Intervenant 1

    Voilà, mais arrêtons-nous une seconde sur les termes techniques. On cite super souvent ces fonctions, mais pour notre auditoire, concrètement, qu'est-ce qu'il découvre ? On ne va pas faire de calcul au tabou noir là maintenant, mais c'est quoi la mécanique derrière cette trouvaille ?

  20. Intervenant 2

    Alors pour faire très simple, avant Poincaré, la communauté avait beaucoup beaucoup de mal à faire le lien entre la géométrie non euclidienne, donc ces espaces un peu étranges où les lignes parallèles peuvent carrément se croiser.

  21. Intervenant 1

    Ce qui défie le bon sens absolu au passage.

  22. Intervenant 2

    Exactement. Donc ils n'arrivaient pas à lier ça à l'analyse mathématique pure. Et Poincaré, il découvre une symétrie cachée.

  23. Intervenant 1

    Une symétrie cachée. Ouais, il

  24. Intervenant 2

    trouve une façon de paver ses espaces courbes avec des équations. Un peu comme les pavages infinis que l'artiste Escher dessinera bien plus tard. Tu vois, les illusions d'optique avec les oiseaux ou les lézards là.

  25. Intervenant 1

    Ah ouais, les dessins qui s'emboîtent à l'infini, c'est génial.

  26. Intervenant 2

    C'est exactement ça. C'est une percée fulgurante. Mais le détail super crucial, c'est que Poincaré n'a pas sorti cette idée du chapeau. Il s'est appuyé sur les travaux de deux Allemands, Lazarus Fuchs et Hermann Schwarz.

  27. Intervenant 1

    D'où le neon fuchsien, d'ailleurs.

  28. Intervenant 2

    Exactement. Mais la question, c'est comment un jeune Français a-t-il pu décortiquer les travaux de chercheurs allemands si rapidement, juste après la guerre de 1870 ? En lisant

  29. Intervenant 1

    le journal de Creul, la fameuse publication allemande.

  30. Intervenant 2

    Fondée en 1826, c'est l'une des plus anciennes revues mathématiques encore en activité aujourd'hui. Elle a vraiment été le moteur de l'école allemande.

  31. Intervenant 1

    Mais la France réplique, non ?

  32. Intervenant 2

    La France réplique avec une force de frappe éditoriale inouïe. Entre 1879 et 1881, le jeune Poincaré envoie plus de 20 mémoires au compte-rendu de l'Académie des sciences à Paris et aussi au journal de Lieuville.

  33. Intervenant 1

    Non mais attends, je t'inquiérends là, parce que ce chiffre me choque à chaque fois. 20 mémoires en 3 ans.

  34. Intervenant 2

    C'est énorme,

  35. Intervenant 1

    ouais. Mais c'est le rythme de publication d'un blogueur d'aujourd'hui, ça. C'est pas le rythme d'un savon du XIXe siècle, qui écrit tout à la plume et à l'encre.

  36. Intervenant 2

    Et pourtant si.

  37. Intervenant 1

    Mais comment la rigueur pouvait suivre une telle cadence de production ? Je veux dire, on sacrifiait pas un peu la qualité sur l'autel de la rapidité ?

  38. Intervenant 2

    C'est là toute la singularité de Poincaré et son cerveau fonctionnait par fulgurance intuitive. Il rédigeait vraiment d'un jet, il ne raturait quasiment jamais et il envoyait direct à l'impression.

  39. Intervenant 1

    Ah, le génie brut quoi, sans brouillon.

  40. Intervenant 2

    C'est ça. Et cette frénésie, elle pousse d'ailleurs tout l'écosystème à s'adapter. En 1882, il y a un mathématicien suédois, Gustav Mittag Leifler, qui comprend qu'il faut un canal de diffusion encore plus large, plus neutre, supranational en fait.

  41. Intervenant 1

    Pour éviter les petites guerres de clochers franco-allemandes...

  42. Intervenant 2

    Totalement ! Ils fondent la revue Acta Mathematica, qui est spécifiquement pensée pour franchir les frontières politiques. Et Poincaré y publiera trois articles monumentaux dès les tout premiers numéros.

  43. Intervenant 1

    Ce qu'on est en train de décrire là, pour ceux qui nous écoutent, c'est l'augmentation spectaculaire de la bande passante de l'époque. Mais un réseau, ça repose pas que sur des données envoyées par la Poste. Il faut du matériel.

  44. Intervenant 2

    Et c'est là qu'entrent en scène les technologies de transport.

  45. Intervenant 1

    Le train à vapeur et la navigation intercontinentale. Les équations ne voyagent plus toutes seules, les cerveaux se déplacent physiquement.

  46. Intervenant 2

    L'impact de la locomotive est hyper sous-estimé dans l'histoire des idées. Le savoir devient mobile. L'exemple le plus frappant, c'est le mathématicien norvégien Sofus Lee.

  47. Intervenant 1

    Ah oui, lui, il est passionnant.

  48. Intervenant 2

    Il travaille sur les groupes de transformation. Un demi-sec plus tôt, il serait resté coincé dans les universités scandinaves, complètement isolé de l'avant-garde.

  49. Intervenant 1

    Et là, que fait-il en 1869 ?

  50. Intervenant 2

    Il prend le train, il débarque à Berlin et se lie d'amitié avec un jeune prodige allemand, Felix Klein. Et l'année suivante, les deux montent dans un autre train, direction Paris, pour aller confronter leurs idées avec les grands maîtres français, Camille Jordan et Gaston Darboux.

  51. Intervenant 1

    C'est littéralement la naissance du networking scientifique, ça. Mais à l'échelle européenne !

  52. Intervenant 2

    Tout à fait. Et cette collision de cerveaux, elle finit par produire des concepts viraux. Je pense notamment au fameux programme d'Erlangen de Felix Klein.

  53. Intervenant 1

    Ah oui, ce concept qui s'est propagé comme une traînée de poudre. Mais encore une fois, décodons l'idée pour notre auditoire. Qu'est-ce que ce programme a de si révolutionnaire pour que tout le monde se l'arrache de Berlin à Paris ?

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