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19 mars 2020 · 24 min

Maths grecques : deux voies de traduction, une seconde vie

Cet épisode explore séparément les voies latines et arabes, puis éclaire le choix moderne entre fidélité au texte grec et adaptation en équations.

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  1. Intervenant 1

    Imaginez un instant la situation si tous les développeurs informatiques de la planète oubliaient soudainement, du jour au lendemain, comment lire une simple ligne de code. Le chaos

  2. Intervenant 2

    total, quoi.

  3. Intervenant 1

    Mais complètement. Notre civilisation numérique s'effondrerait en quelques semaines à peine. Le savoir serait toujours là, stocké sur des millions de serveurs, mais la clé pour le déchiffrer, elle, aurait disparu.

  4. Intervenant 2

    C'est un scénario de science-fiction plutôt angoissant.

  5. Intervenant 1

    Et pourtant, c'est très exactement ce cauchemar qui a failli engloutir les mathématiques antiques. Bienvenue à tous ceux qui nous écoutent dans le podcast du magazine Tangente. Quel plaisir de partager cette nouvelle plongée au cœur de nos sources avec vous aujourd'hui.

  6. Intervenant 2

    Bonjour ! Eh oui, je suis vraiment ravie d'aborder ce sujet avec vous parce que c'est une histoire méconnue mais absolument fascinante.

  7. Intervenant 1

    D'habitude, la perception générale des mathématiques, c'est celle d'une discipline un peu froide, immuable, vous voyez. On a l'impression qu'un théorème traverse les siècles comme un gros bloc de granit totalement intouchable.

  8. Intervenant 2

    Ce qui est une illusion totale.

  9. Intervenant 1

    Exactement. Et notre mission aujourd'hui, c'est justement de découvrir à quel point la survie des textes mathématiques grecs relève du pur miracle. Ce n'est absolument pas une simple affaire de dictionnaire où on traduit un mot par un autre.

  10. Intervenant 2

    Ah non, pas du tout.

  11. Intervenant 1

    C'est une véritable épopée géopolitique. On parle d'un truc complexe, impliquant des rançons impériaux, des moines copistes et même, et on le verra plus tard, des soldats dans la boue des tranchées.

  12. Intervenant 2

    C'est ça ! Parce qu'il faut bien comprendre que les mathématiques grecques, c'est vraiment la fondation absolue de toute la pensée scientifique méditerranéenne et européenne. Ils n'ont pas juste posé deux ou trois équations, ils ont inventé la démonstration rigoureuse.

  13. Intervenant 1

    Rien que ça ?

  14. Intervenant 2

    Oui. Les bases de la géométrie avec Euclide, l'arithmétique, l'astronomie avec Ptolémée. Mais le paradoxe central de notre histoire, et c'est là que ça devient dramatique, c'est que la langue grecque elle-même, ce véhicule originel, a fini par s'effacer en Occident.

  15. Intervenant 1

    Elle a juste disparu des radars.

  16. Intervenant 2

    Voilà. La transmission de ces idées n'a donc pas du tout pu se faire par une simple lecture continue. Elle a exigé des siècles d'adaptation, de réinvention totale et parfois de sauvetage in extremis, sous des formes que l'on jugerait aujourd'hui très peu orthodoxes.

  17. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça depuis le début. Parce que là, je me fais l'avocat du diable. Puisque le grec était la langue incontestée de la science, la langue d'Euclide, la langue d'Archimède, comment est-ce que l'Occident a pu collectivement l'oublier ? On n'oublie pas une langue comme ça, si ?

  18. Intervenant 2

    Eh bien, en fait, la fracture s'amorce véritablement à la fin du IIIe siècle de notre ère. L'Empire romain est devenu gigantesque, tellement grand qu'il en devient ingouvernable. Du coup, il se divise sur le plan administratif.

  19. Intervenant 1

    D'accord. L'Est et l'Ouest ?

  20. Intervenant 2

    C'est ça. À l'Est, ce qui deviendra l'empire byzantin, on continue de parler grec, tout va bien. Mais à l'Ouest, dans la partie qui va s'effondrer en 476, la dynamique change complètement.

  21. Intervenant 1

    Le latin prend le dessus ?

  22. Intervenant 2

    Absolument. Au fils d'hygiénération, le latin s'impose non seulement comme la langue du droit ou de l'armée, mais il absorbe tout le reste. Autrefois, l'élite romaine se faisait un devoir de maîtriser le grec. C'était

  23. Intervenant 1

    un peu le summum du chic,

  24. Intervenant 2

    quoi. Exactement, le summum du raffinement culturel. Puis, par pragmatisme politique et par éloignement géographique, cette compétence s'évapore. On arrive à un point critique où les immenses bibliothèques romaines regorgent de parchemins scientifiques grecs que plus personne, ou presque, n'est capable de lire.

  25. Intervenant 1

    C'est dingue ! Le savoir est littéralement dans la pièce d'à côté, mais la porte est verrouillée de l'intérieur. Et face à ce vide, la réaction logique, ça aurait été de monter des écoles de traduction intensive, non ? C'est ce qu'on ferait aujourd'hui. Oui, mais nos sources montrent que la solution trouvée a été beaucoup plus, disons, créative. On voit immerger au 5e siècle, du côté de Carthage, un certain Martianus Capella. Et alors lui, il pond une œuvre qui va devenir un best-seller absolu du haut Moyen Âge. Ça s'appelle « Les noces de philologie et de Mercure ».

  26. Intervenant 2

    Un titre très mathématique.

  27. Intervenant 1

    N'est-ce pas ? On est assez loin du manuel de géométrie austère là.

  28. Intervenant 2

    Complètement. C'est un texte fondamentalement étrange pour un esprit scientifique moderne en fait. Capella y comprend que s'il traduit Euclide de manière clinique, aride, personne ne le lira dans une Europe qui est en plein déclin urbain et intellectuel.

  29. Intervenant 1

    Personne n'a le temps pour ça.

  30. Intervenant 2

    Voilà, alors il vulgarise, il crée une immense allégorie poétique et mythologique, il consacre un livre entier à chaque grande discipline. La grammaire, la dialectique, mais aussi la géométrie, l'arithmétique ou l'astronomie.

  31. Intervenant 1

    Et ça ressemble à quoi concrètement ?

  32. Intervenant 2

    Eh bien, la géométrie y est présentée comme une femme majestueuse tenant un globe. L'arithmétique compte sur ses doigts en déclamant des vers. Et au milieu de ces dialogues mythologiques très ornés, très chargés même, Capella insère de véritables propriétés d'euclide.

  33. Intervenant 1

    C'est fou ?

  34. Intervenant 2

    Oui, il ne donne pas les démonstrations complexes, mais il énonce les théorèmes enrobés dans une poésie latine très rythmée.

  35. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça. Parce que là, je me fais l'avocat du diable. Transformer la rigueur clinique de Clyde, avec ses axiomes implacables et son architecture logique parfaite, en un conte mythologique avec Mercure et des figures allégoriques, n'est-ce pas dénaturer les mathématiques ? Je veux dire, apprendre les propriétés du cercle en travers une épopée poétique, ça semble être le pire moyen d'enseigner la rigueur.

  36. Intervenant 2

    C'est une objection totalement légitime aujourd'hui. Mais ce qui est fascinant ici, c'est que c'est précisément cet enrobage littéraire qui a permis de sauvegarder l'essence de ses propriétés pendant les périodes les plus troublées.

  37. Intervenant 1

    Ah oui, oui. Comment ça ?

  38. Intervenant 2

    Il faut penser en termes de survie évolutive des textes. Pendant le haut Moyen Âge occidental, la préservation du savoir dépendait presque exclusivement des moines copistes dans les monastères, n'est-ce pas ?

  39. Intervenant 1

    Oui, qui recopiaient la main, la bougie…

  40. Intervenant 2

    Voilà ! S'il tombait sur un parchemin aride, rempli de figures géométriques abstraites et de textes denses qu'il ne comprenait absolument pas, qu'est-ce qu'il faisait ? Il grattait le parchemin pour écrire des prières par-dessus.

  41. Intervenant 1

    Ah oui, c'est ce qu'on appelle un palimpseste, c'est ça ? Ouais. Le recyclage de l'époque.

  42. Intervenant 2

    Exactement. Le support coûtait trop cher pour être gaspillé avec des choses incompréhensibles. En revanche, un beau poème narratif, plein de figures mythologiques et de mariages divins, ça, c'était recopié avec soin, c'était ornementé et transmis de génération en génération. L'enrobage littéraire de Capella a fonctionné comme un véritable cheval de Troie.

  43. Intervenant 1

    Donc l'art n'a pas du tout dilué la science, il lui a carrément servi de bouclier.

  44. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça. La poésie a sauvé le noyau dur des propriétés mathématiques de l'oubli total. Et pour les rares personnes qui voulaient aller plus loin que la vulgarisation poétique, il y a quand même eu des tentatives un peu plus sérieuses.

  45. Intervenant 1

    Oui, je pense à Boës, si on suit notre chronologie.

  46. Intervenant 2

    Absolument. Vers l'an 480, donc peu de temps après la chute de l'Empire d'Occident, Boës, qui est conseiller du roi Ostrogothéodorique, prend conscience de ce gigantesque naufrage intellectuel.

  47. Intervenant 1

    Et il essaye de

  48. Intervenant 2

    réagir.

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