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24 oct. 2022 · 21 min

Mathématiciennes : des carrières qui repartent tardivement

Dans cet épisode audio, suivez Mary Somerville, Alice Roth et d’autres mathématiciennes dont les recherches commencent tard, reprennent ou se prolongent malgré les obstacles.

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  1. Intervenant 1

    Une immense bienvenue dans The Deep Dive, le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie d'ouvrir cette nouvelle session pour notre public toujours plus avide de découvertes.

  2. Intervenant 2

    Bonjour, bonjour à tout le monde. Très heureux d'être là pour cette nouvelle exploration.

  3. Intervenant 1

    Alors, pour commencer, imaginons un instant une découverte scientifique majeure. Le genre de fulgurance qui redéfinit complètement un domaine entier, tu vois.

  4. Intervenant 2

    Ouais, le truc qui change les manuels scolaires, quoi.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Mais la personne qui publie cette découverte, eh bien, elle n'a pas 25 ans. Elle n'est même pas dans un labo de pointe. Elle a 71 ans et en fait, elle vient de passer les 40 dernières années à faire de la recherche pure en secret.

  6. Intervenant 2

    Dans son coin, le soir après le boulot.

  7. Intervenant 1

    Voilà, après avoir corrigé des copies de lycéens.

  8. Intervenant 2

    C'est

  9. Intervenant 1

    ça. Et c'est précisément ce genre de destin hors norme qu'on va examiner aujourd'hui. Notre source, c'est un document vraiment percutant qui s'intitule « La seconde vie des mathématiciennes ».

  10. Intervenant 2

    Un texte passionnant, oui. Et la mission de notre analyse aujourd'hui, c'est vraiment de pulvériser un mythe culturel très tenace.

  11. Intervenant 1

    Le fameux mythe du jeune génie.

  12. Intervenant 2

    C'est ça. Cette idée reçue selon laquelle les mathématiques, ce serait un sport de jeunes quoi. Le stéréotype du génie de 20 ans qui a une illumination et puis passer la trentaine.

  13. Intervenant 1

    Ah bah, passer la trentaine, le cerveau serait prétendument incapable de créativité abstraite. C'est fini, on est bon pour la casse.

  14. Intervenant 2

    Voilà, c'est exactement ça. Et l'analyse de ce document nous prouve, avec des exemples historiques précis, que c'est tout le contraire. Ce qui est fascinant ici, c'est que l'histoire des sciences cache une véritable armée de l'ombre.

  15. Intervenant 1

    C'est le

  16. Intervenant 2

    mot

  17. Intervenant 1

    juste, ouais. Une armée de l'ombre.

  18. Intervenant 2

    Des femmes qui ont produit des résultats d'une importance capitale, de façon super tardive. Ou alors dans des conditions d'isolement qui défient l'imagination, quoi. Des esprits qui ont été systématiquement maintenus à l'écart des universités par la société de l'époque, mais qui ont quand même fini par imposer des théorèmes fondamentaux.

  19. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça, parce que pour bien comprendre la mécanique de cette invisibilisation, il faut vraiment regarder comment fonctionnaient les institutions scientifiques avant.

  20. Intervenant 2

    C'est clair, il faut remonter le temps.

  21. Intervenant 1

    Ouais, remontons au 17e et 19e siècle, c'est dans les salons aristocratiques, bien loin des universités qui étaient de toute façon fermées aux femmes, que les premières brèches commencent à apparaître.

  22. Intervenant 2

    Ah bah, le contexte de l'époque, il est implacable. Si on prend par exemple le cas du marquis Guillaume de l'Hôpital, en 1696, il publie un texte fondateur, l'Analyse des infiniment petits. Un classique. Ouais. Le tout premier manuel de calcul différentiel. C'est une révolution scientifique totale. Et dans les biographies, on note qu'il épouse Marie-Charlotte de Remilliers de Lachenelet en 1688.

  23. Intervenant 1

    Avec une étiquette souvent très floue, genre on dit juste qu'elle est mathématicienne.

  24. Intervenant 2

    Oui voilà, l'étiquette mondaine par excellence.

  25. Intervenant 1

    Ça fait très passe-temps pour briller dans les dîners quoi. Pas du tout un statut académique reconnu.

  26. Intervenant 2

    Et c'est là tout le problème. Parce que la vérité qui ressort de nos sources suggère un rôle qui est à la fois central et complètement effacé. En fait, après la mort du marquis, c'est elle qui assure la publication de ses œuvres posthumes.

  27. Intervenant 1

    Ah oui, c'est pas rien de publier de l'analyse mathématique complexe.

  28. Intervenant 2

    Exactement. Et plus important encore, c'est elle qui anime les débats mathématiques de très haut niveau autour de ces concepts. Et ce jusqu'en 1737. Le calcul infinitésimal, faut bien se rendre compte que c'est l'étude des variations minuscules.

  29. Intervenant 1

    Les tangentes, les limites, tout

  30. Intervenant 2

    ça ? Oui. Tout ça demande une virtuosité technique absolue. Donc, elle ne faisait pas qu'héberger des débats en buvant du thé. Elle maîtrisait intimement l'architecture de ces équations.

  31. Intervenant 1

    C'est fou, pour utiliser une analogie un peu plus moderne, pour ceux qui nous écoutent et qui connaissent un peu la tech, ça ressemble vachement au fonctionnement de certains grands projets informatiques open source.

  32. Intervenant 2

    Ah, comment ça ?

  33. Intervenant 1

    Tu sais, on a un super logiciel qui porte le nom d'un développeur vedette, le créateur. Mais quand on fouille vraiment dans l'historique du code, on découvre une développeuse de l'ombre qui n'est même pas crédité, mais qui connaît tout le code par cœur.

  34. Intervenant 2

    Ah oui, je vois.

  35. Intervenant 1

    C'est elle qui corrige les bugs structurels, qui gère la mémoire et qui maintient toute l'infrastructure pendant des décennies après le départ du créateur. Sans elle, le code devient complètement obsolète.

  36. Intervenant 2

    Mais c'est une super comparaison. Ça illustre parfaitement ce rôle de maintien et de perfectionnement du savoir, mais dans l'ombre. Et cette dynamique, elle perdure. Si on avance un peu, on arrive au 19e siècle, avec l'Écossaise Mary Somerville.

  37. Intervenant 1

    Née en 1780, c'est ça ? C'est

  38. Intervenant 2

    ça. Et là, pour bien comprendre la violence de l'entrave, il faut savoir qu'elle a littéralement dû attendre le décès de son premier mari pour avoir enfin le droit d'étudier les mathématiques au grand jour.

  39. Intervenant 1

    C'est glaçant quand on y pense. La liberté intellectuelle conditionnée par le fait de devenir veuve.

  40. Intervenant 2

    C'est terrifiant.

  41. Intervenant 1

    Mais il y a un truc sur Somerville où j'en bloque un peu en lisant la source. On dit que son grand chef-d'œuvre, en 1831, c'est la traduction en anglais de la Mécanique Céleste de Simon Laplace.

  42. Intervenant 2

    Oui, un ouvrage majeur.

  43. Intervenant 1

    Mais une traduction, même si le texte est super technique, ça reste fondamentalement un travail linguistique, non ? Pourquoi on dit que c'est une mathématicienne d'exception, juste sur cette base ?

  44. Intervenant 2

    Ah, c'est une excellente question ! En fait, la réponse réside dans la façon de travailler de la place lui-même. Sa mécanique céleste, c'est un chef-d'œuvre qui décrit les mouvements des planètes avec une précision inouïe. Sauf que... Sauf qu'il

  45. Intervenant 1

    écrivait

  46. Intervenant 2

    mal. Sauf qu'il écrivait pour lui-même et pour une toute petite poignée d'initiés. Il avait cette fâcheuse habitude d'insérer dans ses démonstrations la phrase « Il est aisé de voir que... »

  47. Intervenant 1

    Ah, la fameuse phrase qui donne des sueurs froides aux étudiants.

  48. Intervenant 2

    Tout à fait. Et après ce « il est aisé de voir que », il sautait allègrement des dizaines d'étapes d'algèbre pur et de calcul intégral, qui étaient d'une densité absolue.

  49. Intervenant 1

    Ah ouais, d'accord, ok. Donc, Somerville, elle ne traduisait pas juste du français vers l'anglais. Elle devait faire littéralement de la rétro-ingénierie sur des calculs invisibles.

  50. Intervenant 2

    Exactement. Elle devait boucher les trous.

  51. Intervenant 1

    Mais c'est l'équivalent d'un director's cut au cinéma, mais pour la physique mathématique. Elle rajoutait les équations qui manquaient, elle expliquait la logique sous-jacente pour que les astronomes britanniques puissent capter comment la place passait de la ligne A à la ligne B.

  52. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça. Elle a reconstruit le pont mathématique.

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