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1 déc. 2025 · 16 min

Karine Chemla : le séjour en Chine qui fit bifurquer sa carrière

L’épisode suit son détour par Pékin, sa rencontre avec un traité ancien et la naissance imprévue d’une carrière consacrée aux mathématiques chinoises.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans cette nouvelle exploration, le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie de retrouver ceux qui nous écoutent aujourd'hui parce qu'on va plonger dans un sujet qui donne un peu le vertige en fait. Ah ouais,

  2. Intervenant 2

    le vertige, c'est exactement le mot. Bonjour à tous au passage.

  3. Intervenant 1

    Il faut s'imaginer un instant que tout ce qu'on nous a enseigné sur la rigueur mathématique, tu sais, depuis l'école primaire jusqu'à la fac, ce n'est peut-être pas la seule vérité absolue.

  4. Intervenant 2

    Ouais, ça buscule pas mal de certitudes.

  5. Intervenant 1

    C'est clair. Et si le théorème de Pythagore, les démonstrations d'Euclide, enfin toute cette géométrie grecque qu'on voit comme la base intouchable de la logique, et si en fait c'était juste une habitude culturelle occidentale parmi d'autres ?

  6. Intervenant 2

    C'est une question qui retourne le cerveau en fait.

  7. Intervenant 1

    Et c'est exactement ce vertige intellectuel qu'on va explorer aujourd'hui en retraçant le parcours de Karine Chemla. Pour notre audience qui ne la connaitrait pas, c'est une chercheuse complètement hors norme qui a une triple casquette.

  8. Intervenant 2

    Ouais, mathématicienne, historienne et traductrice. Rien

  9. Intervenant 1

    que ça. C'est ça. Et d'ailleurs, elle vient juste d'être élue à l'Académie des sciences pour 2025 dans la section Histoire, philosophie et éthique des sciences.

  10. Intervenant 2

    Et le truc de fou, le point de départ de ce parcours académique incroyable, ça repose sur un immense malentendu.

  11. Intervenant 1

    Un malentendu ? Genre une erreur ?

  12. Intervenant 2

    Ouais, carrément une ironie de l'histoire scientifique. En gros, toute cette révolution dans notre façon de comprendre ce qu'est une preuve mathématique, ça découle d'une simple demande de bourse de voyage.

  13. Intervenant 1

    Attends, une bourse ?

  14. Intervenant 2

    Ouais, une bourse demandée à la fin des années 70, mais en se basant sur une idée historiquement complètement fausse. Mais c'est ça qui a servi de détonateur à l'une des carrières les plus riches de l'histoire des sciences modernes.

  15. Intervenant 1

    Ok, décortiquons un peu tout ça parce qu'il faut vraiment se remettre dans le contexte. Comment on passe des mathématiques hyper pures en France à un tel bouleversement mondial ?

  16. Intervenant 2

    On est à la fin des années 70. Karine Chemla, elle finit son cursus à l'école normale supérieure de jeunes filles. Un parcours super brillant qui va se terminer en 82 pour être précis.

  17. Intervenant 1

    Donc elle est à fond dans les maths classiques.

  18. Intervenant 2

    Exactement. Et fin 79, la directrice de l'ENS de l'époque, Josiane Serres, elle la pousse à voir plus loin. Elle lui dit déposer un dossier pour une bourse de voyage lointain avec la fondation Singer-Polignac.

  19. Intervenant 1

    Et son but à ce moment-là, c'était quoi au juste ?

  20. Intervenant 2

    Son objectif était hyper précis, elle voulait étudier les rapports entre la science et la culture.

  21. Intervenant 1

    D'accord. Et c'est là qu'intervient le fameux malentendu dont tu parlais.

  22. Intervenant 2

    C'est ça. Le malentendu, c'est le choix de la destination. Elle choisit la Chine. Mais elle fait ce choix en se basant sur une croyance super tenace à l'époque, l'idée que la Chine aurait évolué dans une espèce de bulle, tu vois.

  23. Intervenant 1

    Ah oui, genre totalement isolée du reste du monde.

  24. Intervenant 2

    Voilà. Dans sa tête de jeune chercheuse, si tu dois analyser comment une culture façonne sa science, bah une civilisation soi-disant coupée de tout, c'est le laboratoire parfait.

  25. Intervenant 1

    Bah oui, logique, pas de contamination extérieure, donc la science à l'état pur.

  26. Intervenant 2

    C'est exactement ce qu'elle pensait.

  27. Intervenant 1

    Que la Chine a jamais été un vase clos.

  28. Intervenant 2

    Pas une seule seconde, ouais.

  29. Intervenant 1

    Mais ce truc, ce faux postulat de départ, ça va la jeter dans un défi logistique et humain de malade. Parce que quand elle obtient la bourse, elle ne parle pas un mot de chinois, si ?

  30. Intervenant 2

    Pas un traître mot, zéro.

  31. Intervenant 1

    Mais c'est de la folie, du coup elle fait quoi ?

  32. Intervenant 2

    Bah à l'automne 80, elle se lance dans un apprentissage en catastrophe. Et attention, en autodidacte total et quasiment que sur les caractères écrits. Elle apprend à lire, mais il n'y a presque pas d'oral.

  33. Intervenant 1

    J'adore. C'est littéralement comme sauter d'un avion sans parachute et devoir le tricoter pendant la chute libre en espérant que le fil tienne avant de s'écraser.

  34. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Et pire encore, c'est devoir tricoter ce parachute dans le noir absolu.

  35. Intervenant 1

    Comment

  36. Intervenant 2

    ça ? Parce que quand elle atterrit en Chine le 6 avril 1981, le choc avec la réalité est frontal. Elle ne capte rien à l'oral, elle ne peut pas formuler une phrase.

  37. Intervenant 1

    L'angoisse totale.

  38. Intervenant 2

    Surtout qu'elle débarque avec un statut super particulier, elle est la toute première étudiante étrangère admise à l'Institut d'Histoire des Sciences de la Nature.

  39. Intervenant 1

    Ah oui, c'est pas rien, c'est l'Académie des Sciences Chinoises, ça rigole pas.

  40. Intervenant 2

    Ouais, une branche hyper sérieuse. Et n'oublie pas le contexte, on est en 81, la Chine commence à peine à s'ouvrir.

  41. Intervenant 1

    Ah bah oui, la ségrégation entre les étrangers et les locaux était super stricte j'imagine.

  42. Intervenant 2

    Et c'est clair, elle pouvait pas juste aller squatter un amphi avec les autres étudiants chinois. Du coup l'institut lui bricole un cursus sur mesure.

  43. Intervenant 1

    Juste pour

  44. Intervenant 2

    elle. Juste pour elle. Encadrée par cinq chercheurs chinois, des pointures absolues dans leur domaine. L'exigence est maximale. Mais il y a un hic énorme.

  45. Intervenant 1

    Laissez-moi deviner la barrière de la langue.

  46. Intervenant 2

    Exactement. L'absence cruelle d'une longue relais. Les profs parlent chinois, parfois russe ou japonais. Mais le français ou l'anglais, que dalle.

  47. Intervenant 1

    Mais c'est absurde. T'as d'un côté une Française qui connaît que les caractères écrits et de l'autre des profs qui parlent aucune langue européenne. Le blocage de l'espace.

  48. Intervenant 2

    C'est ça.

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