
20 mai 2020 · 21 min
Viète : comment l’algèbre est passée des mots aux lettres
Cet épisode suit le passage de l’algèbre rhétorique au calcul littéral, puis éclaire les avancées et les limites de la méthode de Viète.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on replonge dans un traumatisme universel. Ah
Intervenant 2
oui, je vois très bien de quoi on
Intervenant 1
va parler. Ce jour fatidique sur les bancs de l'école. Le jour où notre bonne vieille soupe de chiffres réconfortante s'est soudainement transformée en un alphabet complètement cryptique. Le fameux
Intervenant 2
point de
Intervenant 1
bascule. Exactement. Le professeur se met au tableau, il efface les nombres familiers et commence à mélanger des X, des Y, des A.
Intervenant 2
C'est le moment où l'addition de pomme et de poire disparaît pour laisser la place à l'abstraction pure, en fait. Pour beaucoup d'esprits curieux, c'est vraiment l'instant précis où les mathématiques deviennent un langage presque extraterrestre.
Intervenant 1
Et la vraie question, celle qu'on oublie de se poser quand on transpire sur une équation à deux inconnues, c'est de savoir comment l'humanité en est arrivée là.
Intervenant 2
Parce que ce n'est pas tombé du ciel.
Intervenant 1
Non, voilà. Quelqu'un, un jour, a pris la décision délibérée de faire entrer l'alphabet dans nos calculs. Et notre mission aujourd'hui, c'est d'explorer les sources historiques pour démasquer le héros souvent méconnu de cette révolution.
Intervenant 2
Un mathématicien français du XVIe siècle, François Viette.
Intervenant 1
C'est ça. Le but de notre plongée dans les sources, c'est de comprendre ce bond de géant entre ce que l'histoire appelle l'algèbre rhétorique et l'algèbre symbolique.
Intervenant 2
Et surtout de voir comment un seul homme a pu débloquer le langage mathématique moderne. C'est un changement de paradigme total quoi. Viette n'a pas seulement changé la façon d'écrire les mathématiques, il a changé la façon dont l'esprit humain est capable de conceptualiser l'inconnu.
Intervenant 1
Alors décortiquons tout ça, parce que pour vraiment apprécier la puissance de la méthode de Viète, il faut d'abord mesurer l'enfer absolu que c'était de faire des mathématiques avant lui.
Intervenant 2
Ah oui, le mot « enfer » n'est pas trop fort !
Intervenant 1
Sans l'outil des lettres, comment nos ancêtres arrivaient-ils à résoudre des problèmes
Intervenant 2
complexes ? L'explication se trouve dans le terme même d'algèbre rhétorique. En fait, avant l'invention des symboles, on écrivait.
Intervenant 1
On écrivait des
Intervenant 2
mots. On écrivait de longs paragraphes. Prenons l'origine même de l'algèbre, au IXe siècle, avec le savant persan Al-Khawarizmi.
Intervenant 1
Celui dont le nom a donné le mot « algorithme » d'ailleurs.
Intervenant 2
Tout à fait. Son traité fondateur présente une technique de résolution qui s'appelle « algebra », ce qui signifie « la restauration » ou « le reboutement », et qui a donné bien sûr notre mot « algèbre ».
Intervenant 1
Donc les fondations intellectuelles étaient déjà là bien avant la Renaissance européenne.
Intervenant 2
Les concepts de base, oui, mais la forme, c'était une vraie prison. Chez Al-Khawarizmi, il n'y a strictement aucun symbole mathématique. Zéro. Attends, vraiment aucun ? Aucun. Imaginons qu'on voie résoudre une équation qui s'écrirait aujourd'hui x² plus 10x égale 39. Une
Intervenant 1
équation du second degré assez classique, quoi.
Intervenant 2
Voilà. Eh bien au IXe siècle, il fallait écrire une phrase complète, du style « un trésor est dit de ses racines, égale la somme de 39 dirhams ». Ah oui d'accord,
Intervenant 1
le X au carré s'appelle un trésor.
Intervenant 2
C'est ça. L'inconnu était appelé la chose ou la racine, et le carré c'était le trésor.
Intervenant 1
Mais c'est de la poésie financière ça, c'est pas des mathématiques.
Intervenant 2
Et comment on faisait pour prouver que la solution était la bonne si on ne pouvait pas manipuler ces mots ?
Intervenant 1
Par la géométrie.
Intervenant 2
Et c'est là que le processus devient d'une lourdeur insensée.
Intervenant 1
Je n'ose même
Intervenant 2
pas imaginer. Un vrai carré sur un parchemin. Ce carré représentait le trésor, donc le x².
Intervenant 1
Ok, je visualise le carré.
Intervenant 2
Ensuite, il fallait dessiner des petits rectangles sur les bords de ce carré pour représenter les fameuses dix racines. On obtenait une figure incomplète, un peu en forme de croix.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
Et pour, je cite, « compléter le carré », il fallait ajouter des petits carrés dans les coins. Et en calculant l'air de ces coins ajoutés, on finissait par déduire la valeur de la racine initiale.
Intervenant 1
C'est complètement dingue. En fait, faire des mathématiques sans symbole, c'est comme essayer de composer une grande symphonie orchestrale, mais en n'ayant le droit de jouer qu'un seul instrument à la fois.
Intervenant 2
C'est une super analogie.
Intervenant 1
Ben oui, sans jamais pouvoir écrire une partition universelle. Le savant devait constamment basculer entre la littérature et le dessin géométrique. On ne pouvait formuler aucune loi générale. On restait englués dans le cas particulier.
Intervenant 2
Et pourtant, il y a bien eu des tentatives pour alléger cette souffrance. Dès le IIIe siècle, le grec Diophante d'Alexandrie avait tenté d'introduire un petit symbole.
Intervenant 1
Ah, un premier pas vers l'abstraction.
Intervenant 2
Un tout petit pas. Il utilisait le arythme, une sorte de sigma barré, pour représenter l'inconnu. Mais il s'arrête là. Il ne conçoit pas du tout de système grammatical global.
Intervenant 1
Et il s'est passé quoi ensuite ? Jusqu'à la Renaissance ? Rien ?
Intervenant 2
Si, juste avant Viète, une nouvelle école apparaît, les fameux caucistes.
Intervenant 1
Ah oui, des mathématiciens comme Luca Pacioli ou Michael Stiefel, d'après nos sources. Le terme vient de causa, la chose en italien, toujours pour désigner l'inconnu, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Exactement. Et Pacioli, un excellent exemple de cette transition hyper frustrante. Dans son ouvrage majeur, il décide d'utiliser des abréviations pour gagner du temps.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Il utilise « co » pour causa, donc l'inconnu, « c » pour senso, le carré, un « p » surmonté d'une barre pour plus et un « m » pour moins.
Intervenant 1
Mais c'est génial ! C'est l'ancêtre de l'écriture SMS appliquée à l'algèbre !
Intervenant 2
Ouais, mais le problème du SMS, c'est que ça reste de la sténographie. Ce n'est pas un langage abstrait.
Intervenant 1
Ah, je vois.
Intervenant 2
Si on écrit trois cos, p, quatre se, on a simplement raccourci la phrase trois choses plus quatre carrés. On n'a créé absolument aucune règle mathématique nouvelle qui permettrait d'additionner ou de diviser ces abréviations entre elles.
Intervenant 1
On écrit juste plus vite, en fait.
Intervenant 2
Voilà. Et le défaut fatal de ce système, tout comme celui d'Alcorismi, c'est que le raisonnement reste systématiquement enchaîné à des valeurs numériques spécifiques.
Intervenant 1
Toujours des exemples précis.
Intervenant 2
On calcule pour des champs de blé de 50 mètres, on calcule pour 39 dirhams, mais on ne calcule jamais dans l'absolu.
Intervenant 1
Donc, le langage abrégé de la Renaissance était fondamentalement défaillant parce qu'il restait ancré au nombre précis. Quelqu'un devait réaliser que le problème ce n'était pas la longueur des phrases, mais les nombres eux-mêmes.
Intervenant 2
Et c'est là que tout
Intervenant 1
bascule. C'est ici qu'entre en scène notre savant français, François Viète, avec une idée d'une audace folle et un ego proportionnel à son génie.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est vraiment la nature de sa rupture conceptuelle. Viète ne cherche pas à écrire plus vite, lui. Il cherche à penser plus haut.
Intervenant 1
Quelle est son idée exactement ?
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