
12 févr. 2025 · 24 min
Comment al-Khwārizmī trouvait deux solutions avec des carrés
Dans cet épisode audio, suivez les étapes d’al-Khwārizmī : l’équation devient carrés et aires, jusqu’à faire apparaître ses deux solutions.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. C'est vraiment super de retrouver quiconque nous écoute pour cette nouvelle exploration approfondie. Aujourd'hui, on va déconstruire pas mal d'idées reçues sur les mathématiques.
Intervenant 2
Ah oui, on a un programme assez chargé et surtout très visuel pour le coup.
Intervenant 1
C'est ça, parce qu'on a souvent tendance à imaginer l'algèbre comme une sorte de soupe alphabétique complètement abstraite avec des X et des Y partout.
Intervenant 2
Ouais, des tableaux noirs illisibles quoi.
Intervenant 1
Exactement. Mais et si on réalisait qu'il y a près de 4000 ans, les équations c'était des objets physiques, des choses qu'on dessinait littéralement sur des tablettes d'argile ou même dans le sable ?
Intervenant 2
Et c'est une trajectoire fascinante en fait. L'objectif de notre analyse d'aujourd'hui, c'est vraiment de comprendre très précisément comment les savants de l'Antiquité, et tout particulièrement l'immense mathématicien perse al-Khwārizmī, Au IXe siècle, comment ils ont utilisé la géométrie pure pour donner naissance à l'algèbre moderne ?
Intervenant 1
C'est fou de se dire que la géométrie a accouché de l'algèbre.
Intervenant 2
Tout à fait. Ils se sont servis de formes hyper élémentaires, de simples carrés et de rectangles qu'on pouvait tracer physiquement, pour prouver des concepts abstraits qui sont carrément vertigineux.
Intervenant 1
Bon, décortiquons tout ça. Pour bien poser les bases de notre discussion, j'aime bien utiliser une analogie assez simple.
Intervenant 2
Vas-y, je t'écoute.
Intervenant 1
Imaginons un peu le processus d'apprentissage de la lecture pour un enfant. Si on lui balançait uniquement des concepts abstraits de linguistique, de phonétique théorique, l'apprentissage serait un véritable cauchemar.
Intervenant 2
Ah bah c'est sûr, il ne comprendrait rien du tout.
Intervenant 1
Voilà. Au lieu de ça, on lui donne souvent de petits blocs de construction en bois avec des lettres peintes dessus. L'enfant peut les manipuler, les empiler, les déplacer physiquement pour former des mots concrets.
Intervenant 2
Ouais, il y a un côté tactile matériel.
Intervenant 1
Exactement. L'algèbre, à ses tout débuts, c'était exactement la même démarche. On ne manipulait pas des concepts flottant dans le vide, on manipulait des blocs géométriques solides.
Intervenant 2
La comparaison est super appropriée. D'ailleurs, pour bien saisir la portée philosophique et mathématique de l'innovation d'al-Khwārizmī plus tard, il faut d'abord se pencher sur le lien sémantique fondamental, en fait, qui unit la géométrie et l'algèbre.
Intervenant 1
Un lien qu'on a presque oublié aujourd'hui, d'ailleurs.
Intervenant 2
Oui, complètement. Mais c'est une connexion qui a survécu jusqu'à notre époque moderne. Quand on énonce une équation mathématique aujourd'hui, on utilise couramment des expressions comme x² ou x³.
Intervenant 1
C'est vrai, on dit ça tous les jours en cours de
Intervenant 2
maths. Le problème, c'est qu'à force de les répéter un peu par automatisme, le sens premier de ces mots finit par s'effacer. Mais il ne s'agit pas du tout de métaphore linguistique. Ah non ? Non, pas du tout. Dans l'esprit des anciens mathématiciens, la valeur algébrique x² désigne, de la manière la plus littérale qui soit, la surface réelle d'un carré physique dont le côté mesure une longueur x.
Intervenant 1
C'est dingue qu'on l'oublie complètement. Le langage mathématique de tous les jours a vraiment conservé cette trace fossile de l'époque géométrique.
Intervenant 2
C'est exactement ça, une trace fossile.
Intervenant 1
Et pour retrouver la source originale de ces fameux carrés physiques, nos sources nous invitent à faire un bond colossal dans le temps. On part en Mésopotamie, il y a près de 4000 ans.
Intervenant 2
Un voyage dans le temps, carrément.
Intervenant 1
Ouais, et nous avons ce document absolument remarquable. C'est une petite tablette d'argile babylonienne, répertoriée sous le matricule BM 13901. Elle nous parvient des alentours de l'an 1700 avant notre
Intervenant 2
ère. C'est un artefact inestimable pour l'histoire des sciences. Tu sais, les scribes babyloniens n'étaient pas seulement des administrateurs un peu plan-plan, ils étaient des arpenteurs et des ingénieurs redoutables.
Intervenant 1
Donc ils avaient besoin de trucs concrets.
Intervenant 2
Voilà. La géométrie, c'était pas un simple jeu de l'esprit pour eux. C'était un outil d'État, vraiment, pour mesurer les terres agricoles et bâtir des canaux.
Intervenant 1
Et sur cette fameuse tablette, BM 13901, on trouve une compilation d'une vingtaine de problèmes mathématiques. Et le tout premier de la liste, il est formulé d'une manière très poétique, presque comme une énigme littéraire, en fait.
Intervenant 2
Qu'est-ce qu'il dit exactement ?
Intervenant 1
L'énoncé dit ceci. « J'ai sommé la surface et le côté de mon carré, 45. »
Intervenant 2
Ah ouais, c'est très lapidaire.
Intervenant 1
C'est ça. Quand on découvre cette phrase aujourd'hui, ça sonne comme une devinette, mais c'est pourtant une équation du second degré d'une très grande rigueur.
Intervenant 2
Il faut quand même préciser le contexte numérique pour que les auditeurs comprennent bien ce fameux 45. Oui,
Intervenant 1
parce que ça sort pas de nulle part.
Intervenant 2
Bah non. Les Babyloniens utilisaient un système de numération extrêmement sophistiqué, basé non pas sur des dizaines comme nous, avec le système décimal, mais sur une base 60.
Intervenant 1
Ah, le fameux système sexagé...
Intervenant 2
Exactement, et son héritage est encore hyper présent dans notre vie quotidienne.
Intervenant 1
D'ailleurs, c'est pour ça qu'une heure compte 60 minutes, et qu'un cercle est divisé en 360 degrés. C'est eux, hein ? C'est eux,
Intervenant 2
ouais. Et dans la logique de leur système mathématique, le nombre 45 exprimé ici correspond en réalité à la fraction de 45 sur 60.
Intervenant 1
D'accord, donc
Intervenant 2
c'est
Intervenant 1
une proportion.
Intervenant 2
C'est ça. Et si on simplifie cette proportion avec nos outils actuels, on tombe très exactement sur trois quarts.
Intervenant 1
Donc, si on fait l'effort de traduction en langage algébrique contemporain, la surface de mon carré, c'est la valeur x². Le côté de mon carré, c'est notre inconnu x. Et la somme de ces deux éléments donne notre fraction de 3 quarts. L'équation moderne devient donc x² plus x égale 3 quarts.
Intervenant 2
Impeccable.
Intervenant 1
Sauf que la grande question qui se pose, c'est de savoir comment des scribes de l'Antiquité, dépourvus de l'arsenal algébrique moderne qu'on a aujourd'hui, parvenaient à résoudre un tel casse-tête.
Intervenant 2
Eh bien, la réponse réside vraiment dans la manipulation spatiale. Pour résoudre ça, il faut imaginer un croquis tracé à même le sol. On dessine d'abord un grand carré parfait. Ok,
Intervenant 1
je visualise.
Intervenant 2
On ignore la mesure exacte de son côté, puisque c'est justement ce qu'on cherche à découvrir, donc appelons cette longueur x. Naturellement, la surface intérieure de ce carré représente x².
Intervenant 1
Jusque-là, c'est très logique.
Intervenant 2
Ensuite, la logique de l'énoncé nous demande d'y ajouter simplement la valeur x. Mais géométriquement parlant, ajouter x, cela revient à coller à notre carré initial un rectangle dont la longueur est égale à x et dont la largeur est de 1.
Intervenant 1
Ah, parce que l'air de ce rectangle supplémentaire, ça sera bien 1 multiplié par x, donc simplement x.
Intervenant 2
Exactement. À ce stade, la figure totale ressemble à une sorte de rectangle un peu allongé, et l'énoncé de la tablette nous garantit que sa surface globale vaut trois quarts.
Intervenant 1
Mais c'est là que le bricolage visuel commence, non ? Je suppose qu'on ne reste pas les bras croisés devant un rectangle allongé et complètement asymétrique.
Intervenant 2
Tu supposes bien.
Intervenant 1
Pour que la méthode fonctionne, il doit y avoir une redistribution des airs. On va certainement le scinder en deux pour réorganiser la forme.
Intervenant 2
L'intuition est excellente. C'est précisément la manœuvre décisive des mathématiciens babyloniens. On prend ce rectangle supplémentaire, celui qui a une largeur de 1, et on le coupe en deux parties égales dans le sens de la longueur.
Intervenant 1
Ok, on le tranche !
Intervenant 2
Voilà, on se retrouve avec deux rectangles beaucoup plus minces, d'une largeur d'un demi chacun.
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