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15 févr. 2022 · 24 min

Fréchet et Hausdorff : la distance au-delà des points

Dans cet épisode, suivez Fréchet puis Hausdorff : des fonctions et des courbes aux axiomes qui font de la distance une notion abstraite.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on entame une exploration qui donne littéralement le vertige.

  2. Intervenant 2

    Oui, complètement. C'est un sujet fascinant.

  3. Intervenant 1

    Oui, parce que imaginons un instant qu'on cherche à mesurer la distance exacte entre, je ne sais pas, une symphonie de Mozart et une recette de

  4. Intervenant 2

    cuisine. Ou bien la distance entre deux trajectoires d'astéroïdes en mouvement.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Ça semble complètement absurde, presque impossible à quantifier. Et pourtant, la plongée d'aujourd'hui va prouver le contraire à quiconque s'intéresse un peu aux mathématiques.

  6. Intervenant 2

    C'est ça. On va voir comment tout a basculé.

  7. Intervenant 1

    En fait, on a l'habitude de penser que certains concepts sont tellement évidents qu'ils ont toujours existé sous leur forme actuelle. Prenons un exemple tout bête, la distance. Un mètre ruban pour mesurer la longueur d'un meuble ou un GPS pour calculer le trajet entre deux villes, c'est du solide, c'est physique quoi.

  8. Intervenant 2

    C'est un chiffre hyper rassurant oui.

  9. Intervenant 1

    Voilà. Mais l'objectif de notre analyse d'aujourd'hui, c'est de comprendre comment, au tout début du XXe siècle, des esprits brillants ont ressenti le frisson absolu de découvrir un véritable nouveau monde.

  10. Intervenant 2

    Un nouveau monde mathématique, oui.

  11. Intervenant 1

    Et pour ça, ils ont dû détruire cette certitude, ils ont dû réinventer, redéfinir et tordre dans tous les sens ce concept hyper quotidien qu'est la distance. C'est fou quand on y pense.

  12. Intervenant 2

    C'est un bouleversement total des repères en fait. Cette exploration permet d'observer un passage vraiment spectaculaire à l'abstraction pure. La théorie des ensembles qui émerge à cette époque-là va servir de rampe de lancement inespérée, tu vois. Elle va permettre de prendre une notion très classique comme la valeur absolue qui s'appliquait sagement au nombre réel pour l'étendre à des territoires où un simple mètre ruban n'a plus aucun sens géométrique.

  13. Intervenant 1

    Bon, décortiquons un peu tout ça, car on ne détruit pas un outil millénaire sans raison.

  14. Intervenant 2

    Non, c'est sûr !

  15. Intervenant 1

    Pour comprendre pourquoi on a eu besoin d'inventer une nouvelle façon de mesurer, il faut d'abord pointiller du doigt les limites du système précédent.

  16. Intervenant 2

    Tout à fait. Il faut remonter le temps.

  17. Intervenant 1

    D'après nos sources, si on retourne dans les années 1860, les mathématiques fonctionnent encore dans un monde très bien ordonné.

  18. Intervenant 2

    Ouais, principalement sous l'impulsion de Karl Weierstrass.

  19. Intervenant 1

    Karl Weierstrass, voilà. Mais que se passe-t-il exactement à ce moment-là pour lui ?

  20. Intervenant 2

    Eh bien, Weierstrass, il est en train de nettoyer les fondations de l'analyse classique. Il formalise, de manière extrêmement rigoureuse, les notions de continuité et de limite.

  21. Intervenant 1

    Ah oui, les fameuses limites qu'on étudiait au lycée.

  22. Intervenant 2

    C'est ça. Et son outil fondamental, son étalon or à l'époque, c'est la valeur absolue.

  23. Intervenant 1

    D'accord. Et visuellement, ça donne quoi pour notre audience ?

  24. Intervenant 2

    Pour comprendre la mécanique, c'est super visuel en fait. Il prend deux nombres sur une droite, il soustrait l'un à l'autre et il prend la valeur absolue pour ignorer le signe.

  25. Intervenant 1

    Ok, donc si on a moins 2 ou plus 2, ça devient juste 2, c'est ça ?

  26. Intervenant 2

    Exactement. Cela lui donne un écart pur, une distance. Ensuite, il observe le comportement des formules mathématiques lorsque cet écart tend vers zéro.

  27. Intervenant 1

    Ça a l'air super efficace.

  28. Intervenant 2

    Ah, mais cette méthode est d'une puissance redoutable. Le problème ? Parce qu'il y a un problème.

  29. Intervenant 1

    Bah oui, sinon on n'en parlerait

  30. Intervenant 2

    pas. Le problème, c'est qu'elle est profondément, intimement liée à notre espace classique. Elle présuppose qu'on travaille avec des points bien sages, tu vois.

  31. Intervenant 1

    Des points alignés sur une droite ou placés dans un espace à deux ou trois dimensions.

  32. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  33. Intervenant 1

    En gros, c'est le confort absolu. On a un point de départ, un point d'arrivée. On tire un trait virtuel entre les deux et hop, on a notre mesure.

  34. Intervenant 2

    Sauf que les mathématiques ne restent jamais sages très longtemps.

  35. Intervenant 1

    À ça, jamais. Et c'est là que les années 1870 arrivent et viennent un peu fissurer ce bel édifice.

  36. Intervenant 2

    Avec fracas, même.

  37. Intervenant 1

    Les Allemands Georges Cantor et Richard Dedeckind développent la fameuse théorie des ensembles. Théorie qui sera formalisée ensuite par l'Italien Giuseppe Peano.

  38. Intervenant 2

    Absolument.

  39. Intervenant 1

    Et là, soudainement, on ne regarde plus des points isolés, on commence à manipuler des collections entières, des groupes infinis, des structures invisibles quoi. On change de focale.

  40. Intervenant 2

    Complètement. Et le langage mathématique mute avec ce changement de focale. Très vite, d'autres mathématiciens italiens s'en emparent. Je pense à Vito Volterra et Salvatore Pinscherl.

  41. Intervenant 1

    D'accord, donc l'étage lié est très présent à ce moment-là.

  42. Intervenant 2

    Oui, ils utilisent ce nouveau langage des ensembles pour regarder des espaces radicalement différents. Ce ne sont plus des espaces peuplés de points.

  43. Intervenant 1

    Mais peuplés de quoi, alors ?

  44. Intervenant 2

    Leurs éléments de base, ce sont des fonctions. Le mathématicien français Paul Lévy baptisera ça plus tard l'analyse fonctionnelle.

  45. Intervenant 1

    Des fonctions traitées comme de simples objets.

  46. Intervenant 2

    Exactement. C'est le grand saut.

  47. Intervenant 1

    Et c'est là qu'il faut visualiser la rupture pour quiconque nous écoute. C'est comme si on passait soudainement de la mesure d'un trajet en voiture entre deux villes fixes à la nécessité incroyable de mesurer la distance entre deux idées ou deux trajectoires en mouvement perpétuel.

  48. Intervenant 2

    C'est une excellente métaphore.

  49. Intervenant 1

    Mais concrètement, au niveau mathématique, pourquoi la simple valeur absolue de Weierstrass dont tu parlais, elle tombe en morceaux dès qu'on essaye de manipuler ces fameuses fonctions ?

  50. Intervenant 2

    Ça bloque par nature.

  51. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  52. Intervenant 2

    Si j'ai deux courbes d'onde de son or par exemple, pourquoi je ne peux pas juste utiliser l'ancienne méthode de la soustraction ?

  53. Intervenant 1

    Le blocage vient de la nature même d'une fonction en fait. Une fonction n'est pas une position fixe, c'est une relation dynamique.

  54. Intervenant 2

    Ah oui, ça bouge tout le temps. Ça contient une infinité de points potentiels. Si l'on essaie de mesurer la distance entre deux ondes sonores, que choisit-on de mesurer au juste ?

  55. Intervenant 1

    C'est vrai ça. On prend quel point ?

  56. Intervenant 2

    Est-ce qu'on mesure l'endroit où l'écart vertical entre les deux courbes est le plus grand, ou bien est-ce qu'on calcule l'aire totale de l'espace coincé entre ces deux courbes ?

  57. Intervenant 1

    Ah ouais, je vois le casse-tête. La vieille valeur absolue de Weierstrass, elle sait faire qu'une seule chose, soustraire un nombre à un autre de façon basique.

  58. Intervenant 2

    Et face à deux objets infinis et sinueux, ce vieil outil est complètement aveugle. D'accord. Ses fonctions devenaient les nouvelles briques fondamentales de la réalité mathématique. Et de nouveaux éléments exigent invariablement la création de nouveaux outils de mesure.

  59. Intervenant 1

    Donc les anciens outils sont obsolètes dans ce nouveau monde. On est face à un immense vide conceptuel en fait.

  60. Intervenant 2

    Un gouffre même.

  61. Intervenant 1

    Et fait précisément dans ce vide qu'un jeune mathématicien français va s'engouffrer en 1906. Maurice

  62. Intervenant 2

    Fréchet.

  63. Intervenant 1

    Voilà. Maurice Fréchet publie son mémoire intitulée « Sur quelques points du calcul fonctionnel ». Et là, nos sources sont unanimes, c'est l'acte fondateur de la distance abstraite.

  64. Intervenant 2

    C'est un texte historique.

  65. Intervenant 1

    Fréchet refuse carrément que les mathématiques soient bloquées par un simple problème de maître ruban, on va dire.

  66. Intervenant 2

    Son ambition est d'une audace folle pour l'époque. Fréchet observe les concepts indispensables aux mathématiques.

  67. Intervenant 1

    Comme la continuité, par exemple.

  68. Intervenant 2

    Oui, la continuité d'une courbe ou la limite d'une suite. Et il postule qu'il doit être possible d'utiliser ces concepts sur des objets totalement généraux.

  69. Intervenant 1

    Peu importe que ces objets soient des nombres, des courbes, des surfaces.

  70. Intervenant 2

    Ou même des concepts encore inconnus, ouais.

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