
17 juil. 2018 · 8 min
La dérivée : utilisée avant d’être définie par les limites
Dans cet épisode, suivez quatre étapes historiques : de l’usage chez Fermat à la définition moderne par les limites.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravée de vous retrouver aujourd'hui pour une nouvelle exploration.
Intervenant 2
Bonjour et oui, merci. Très heureux d'être là pour cette analyse.
Intervenant 1
Alors aujourd'hui, notre mission, c'est un peu de déconstruire une idée reçue, une illusion assez tenace sur les sciences, en fait.
Intervenant 2
Oui, l'idée qu'un concept mathématique n'est pas parfaitement achevé, genre prêt à l'emploi.
Intervenant 1
C'est ça. Et du coup, pour ça, on va s'appuyer sur un article vraiment passionnant paru dans Tangente qui détaille les travaux de l'historienne américaine Judith Victor Grabiner.
Intervenant 2
Tout à fait. Et c'est une approche fascinante.
Intervenant 1
Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, imaginez un instant, vous devez enfoncer un clou. Mais le truc, c'est que le marteau n'a pas encore été inventé. Vous faites quoi ?
Intervenant 2
Je prends une pierre bien lourde et je tape.
Intervenant 1
Voilà. Vous attrapez une pierre et vous tapez. En fait, vous utilisez l'outil bien avant, avant même qu'il soit conceptualisé ou même nommé.
Intervenant 2
Et c'est là toute la beauté de l'histoire des sciences. Parce que c'est exactement, mais vraiment exactement, ce qui s'est passé avec l'un des outils les plus puissants des mathématiques. La dérivée.
Intervenant 1
Ah oui, la fameuse dérivée.
Intervenant 2
Et le modèle de Judith Victor-Grabiner décrit ce développement en quatre grandes étapes. Et de façon assez contre-intuitive, la toute première phase, c'est l'utilisation empirique avant la découverte théorique.
Intervenant 1
Donc l'utilisation avant la découverte. C'est fou quand on y pense.
Intervenant 2
Oui, et on voit ça très clairement dès le XVIIe siècle avec Pierre de Fermat.
Intervenant 1
D'accord, donc Fermat, en gros, il enfonçait son clou avec une pierre sans savoir qu'il tenait le premier prototype du marteau, quoi. C'est
Intervenant 2
exactement ça.
Intervenant 1
Mais concrètement, c'était quoi son problème de départ à Fermat ? Enfin, je veux dire, qu'est-ce qu'il cherchait à faire avec sa fameuse pierre ?
Intervenant 2
Alors, en fait, il cherchait une méthode pour trouver les maximums ou les minimums d'une fonction.
Intervenant 1
Ce qu'on appelle les extrémums, c'est ça ?
Intervenant 2
Voilà, les extrémums. Pour bien visualiser le truc, imaginez que vous lancez une balle en l'air.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Elle monte, elle ralentit, elle s'arrête une fraction de seconde au sommet, et puis elle redescend.
Intervenant 1
Ouais, logique.
Intervenant 2
Et Fermat, il a compris que pour trouver ce point culminant, ce maximum absolu, il fallait chercher le moment précis où la variation, disons la vitesse de la balle, s'annulait et devenait plate.
Intervenant 1
Ah d'accord, donc cette pente qui s'aplatit, cette valeur qui s'annule, c'est le mécanisme de base de ce qu'on appellera la dérivée plus tard.
Intervenant 2
Exactement. Il a vu que pour trouver le sommet, il faut chercher là où la pente s'annule.
Intervenant 1
Donc il voit que sa méthode marche, genre à tous les coups, mais il n'a pas du tout la théorie globale derrière.
Intervenant 2
C'est ça. Il résout ses problèmes géométriques avec une intuition brillante. Et parce que cette astuce fonctionnait sur le terrain, presque comme par magie, il fallait bien que quelqu'un finisse par en déchiffrer les vraies règles.
Intervenant 1
Et du coup, ça, c'est ce qui nous fait passer à la deuxième étape de Gravinet, non ?
Intervenant 2
Tout à fait. L'étape de la découverte officielle.
Intervenant 1
Et là, on fait entrer les poids lourds de l'histoire des maths. Isaac Newton et Gottfried Wilhelm Leibniz. En gros, la naissance de l'analyse mathématique.
Intervenant 2
Voilà. Eux, ils isolent véritablement le concept. Newton, il l'aborde surtout sous l'angle du mouvement. Tandis que Leibniz, lui, va lui donner une existence, on va dire formelle, plus abstraite.
Intervenant 1
Et si je ne dis pas de bêtises, c'est à Leibniz qu'on doit le terme précis dérivé, non ?
Intervenant 2
Oui, oui, absolument. Le terme dérivé et même les notations qu'on utilise encore aujourd'hui. Donc là, en gros, il fabrique le premier vrai marteau.
Intervenant 1
Bon, Leibniz lui donne un nom, Newton établit les calculs. On pourrait se dire que l'affaire est classée, quoi. Ils ont rédigé le manuel d'instruction et les mathématiques sont sauvées.
Intervenant 2
On pourrait le croire, ouais. Mais en fait, c'est complètement faux.
Intervenant 1
Ah bon ?
Intervenant 2
L'étape qui suit immédiatement cette découverte, curieusement, ce n'est pas du tout la définition stricte. C'est ce que Grabinet appelle l'exploration. Mais une exploration presque sauvage.
Intervenant 1
Sauvage comment ?
Intervenant 2
Au XVIIIe siècle, des successeurs, notamment Joseph-Louis Lagrange, s'emparent de cet outil pour résoudre des problèmes gigantesques, genre la mécanique céleste.
Intervenant 1
Ah ouais, carrément ! Ultra moderne !
Intervenant 2
Ils repoussent les frontières, ils calculent des dérivées de dérivées, des développements en série. Mais le truc, c'est que leurs fondations sont super bancales.
Intervenant 1
Bancales dans quel sens ? Ils faisaient des erreurs de calcul avec les planètes ?
Intervenant 2
Pas des erreurs de résultats, non. Mais disons qu'ils trichaient un peu avec la logique mathématique.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Le problème, c'est que pour calculer cette fameuse pente à un instant T, ils utilisaient ce qu'ils appelaient des quantités infiniment petites. Des valeurs qui n'étaient pas tout à fait zéro, mais presque.
Intervenant 1
Oula, attendez, diviser par zéro, c'est le péché capital en mathématiques. Ça fait littéralement exploser les équations, non ?
Intervenant 2
Bah oui.
Intervenant 1
Donc s'ils utilisaient des valeurs presque zéro, c'est hyper dangereux.
Intervenant 2
Mais mathématiquement, c'est comme construire un gratte-ciel sur des sables mouvants. Ils flirtaient avec la division par zéro sans jamais justifier rigoureusement pourquoi leur édifice ne s'effondrait pas quoi.
Intervenant 1
C'est fou. Leur résultat était juste sur le terrain, mais la méthode heurtait complètement le bon sens logique.
Intervenant 2
Exactement. Et du coup, il a fallu attendre le XIXe siècle et donc la quatrième étape du modèle de Grabiner pour que la fondation soit enfin consolidée.
Intervenant 1
Et là, on parle de qui ?
Intervenant 2
Surtout de mathématiciens comme Augustin-Louis Cauchy et Karl Theodor Wilhelm Weierstrass, c'est eux qui décident enfin d'assainir tout
Intervenant 1
ça. Et c'est là qu'intervient le concept qui donne des sueurs froides à tous les lycéens, le concept de limite.
Intervenant 2
À ça, oui.
Intervenant 1
Mais comment ce fameux concept de limite, il vient régler ce problème de sable mouvant ?
Intervenant 2
Eh bien, au lieu d'essayer de diviser par une quantité infiniment petite ce qui, on l'a dit, brise les règles.
Intervenant 1
Oui, le fameux péché capital.
Intervenant 2
Voilà. La limite, elle permet d'observer vers quelle valeur on se dirige sans jamais l'atteindre. En fait, Cauchy et Weierstein ont créé un cadre ultra-strict qui encadre mathématiquement cette idée d'approche.
Intervenant 1
Ah, je vois. Si je comprends bien, c'est un peu comme marcher vers le bord d'une falaise. On peut calculer très exactement où se trouve le bord, en s'en approchant d'aussi près qu'on veut, mais sans avoir besoin de faire le dernier pas et de sauter dans le vide de la division par zéro.
Intervenant 2
Mais c'est une très belle image, ça. C'est tout à fait ça. La limite, elle définit le bord de la falaise avec une rigueur absolue, sans jamais tomber dans le paradoxe. D'accord. Et en fait, c'est cette définition formelle inattaquable qui a enfin clôturé le développement de la dérivée. Et c'est celle qu'on utilise toujours aujourd'hui.
Intervenant 1
Donc si on résume l'histoire telle qu'elle est racontée par Garbiner, on utilise d'abord de façon purement intuitive.
Intervenant 2
Étape 1.
Intervenant 1
Ensuite on découvre et on nomme le concept.
Intervenant 2
Étape 2.
Intervenant 1
Puis on l'explore dans tous les sens, de façon un peu périlleuse.
Intervenant 2
Ouais, l'exploration sauvage.
Intervenant 1
Et enfin, à la toute fin, on le définit formellement.
Intervenant 2
C'est ça. Et ce qui est vraiment fascinant quand on y pense, c'est que ce processus, il gomme totalement la manière dont nous, on apprend les mathématiques aujourd'hui.
Intervenant 1
Ah ouais, c'est
Intervenant 2
vrai. L'histoire des maths, elle s'est construite à l'inverse exact de notre apprentissage scolaire. Qui est au tableau, quoi. Ah bah oui, directe la définition formelle.
Intervenant 1
Et ensuite seulement on fait des exercices. On nous enseigne la ligne d'arrivée comme si c'était le point de départ en fait.
Intervenant 2
Alors que bon, la définition c'est juste la cristallisation d'une très longue exploration humaine. Une exploration faite d'intuitions figurantes, de tâtonnements, d'erreurs même.
Intervenant 1
Et ça change complètement la façon de voir les sciences. C'est beaucoup plus organique.
Intervenant 2
Complètement.
Intervenant 1
Et ça m'amène d'ailleurs à une dernière réflexion pour clôturer un peu notre analyse d'aujourd'hui.
Intervenant 2
Je vous écoute.
Intervenant 1
Si des esprits aussi brillants que Lagrange ou Leibniz ont pu manipuler la dérivée pendant des siècles, avec un succès retentissant, avant même de savoir la définir rigoureusement, eh bien quels algorithmes, quels réseaux de neurones ou outils technologiques est-ce qu'on est en train de manipuler avec un aplomb total aujourd'hui, alors que leur véritable définition mathématique fondamentale attend encore d'être formulée ?
Intervenant 2
C'est une excellente question ça.
Intervenant 1
N'est-ce pas ? Finalement, la question, c'est avec quelle nouvelle pierre est-ce qu'on tape aujourd'hui ? En attendant de découvrir notre marteau de demain. Sur ce, on vous laisse méditer là-dessus et à très bientôt pour une prochaine exploration.
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