
2 déc. 2025 · 14 min
Chine ancienne : pouvait-on prouver sans Euclide ?
Dans cet épisode, suivez les preuves visuelles chinoises, l’arrivée d’Euclide puis le dialogue entre deux manières de raisonner.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on part sur une exploration qui risque de bousculer pas mal de certitudes.
Intervenant 2
Ah ça oui, je suis ravie d'être là pour aborder ça avec toi. On va vraiment plonger dans l'histoire des mathématiques d'une manière assez inattendue.
Intervenant 1
Carrément. Il y a quelque chose d'assez fascinant quand on se penche sur la manière dont on définit la rigueur aujourd'hui. L'image qui s'impose presque par défaut, c'est celle d'un savant grec en train de tracer des figures dans le sable.
Intervenant 2
Oui, avec ses axiomes bien abstraits et sa logique déductive implacable.
Intervenant 1
C'est ça, le bon vieil héritage d'Euclide quoi. L'idée que sans démonstration formelle, en bonne et due forme, la réalité mathématique n'existe pas vraiment. Sauf que, pendant des siècles, une toute autre civilisation s'est développée.
Intervenant 2
Et pas n'importe laquelle, puisqu'elle a construit des merveilles d'ingénierie, administré un empire gigantesque, calculé des trajectoires célestes avec une précision de dingue.
Intervenant 1
Le tout sans jamais écrire la moindre démonstration, au sens où on l'entend en Occident. Et on a longtemps cru, par pur ethnocentrisme en fait, que les mathématiques chinoises anciennes n'étaient qu'un amas de recettes de cuisine.
Intervenant 2
Des espèces de simples astuces de calcul totalement dépourvues de pensée logique. Et cette vision réductrice, c'est justement le point de départ de l'article sur lequel on se base aujourd'hui.
Intervenant 1
Exactement, un article passionnant de l'historien Jean-Claude Martzloff intitulé « La démonstration inexistante en Chine ancienne ? ».
Intervenant 2
Voilà, et ce texte décortique vraiment une idée reçue super tenace. En gros, il explique que l'équation absence de preuves écrites égale absence de rigueur intellectuelle, c'est totalement faux.
Intervenant 1
C'est ça l'objectif de notre exploration du jour. On va parler de manuscrits perdus, de jésuites dissimulateurs et d'une vraie gymnastique mentale visuelle.
Intervenant 2
Tout à fait. Et pour bien comprendre, il faut s'intéresser aux problèmes de la transmission du savoir dans l'Antiquité et surtout aux supports matériels utilisés par les savants chinois.
Intervenant 1
C'est vrai qu'on a tendance à visualiser les mathématiques antiques comme des traités gravés dans le marbre. Un truc immulable, tu vois.
Intervenant 2
Alors que la réalité de l'écriture en Chine ancienne, c'est tout autre chose. Ça explique en grande partie pourquoi tant de développement logique semble manquer à l'appel. Les premiers textes étaient rédigés sur des lattes de bambou.
Intervenant 1
Reliés par des cordelettes de soie ou de chanvre, c'est bien ça.
Intervenant 2
C'est ça. Or, le chanvre, ça pourrit, la soie se dégrade et le bambou finit par se feindre avec le temps. Et quand les liens d'un rouleau cassent, les lattes se mélangent, le texte perd complètement sa cohérence.
Intervenant 1
L'horreur pour les copistes des générations suivantes.
Intervenant 2
Mais totalement. Face à un puzzle incompréhensible, ils tentaient de reconstituer le sens et ils introduisaient inévitablement des erreurs. Ou alors ils résumaient des raisonnements super complexes en de simples formules pour aller à l'essentiel.
Intervenant 1
C'est un peu comme essayer de juger de l'architecture d'une civilisation entière en n'ayant retrouvé que la liste de courses des maçons.
Intervenant 2
C'est une super analogie. Et à cela, il faut ajouter les destructions volontaires, comme les autodafés sous le premier empereur Qin et les ravages des guerres. Au final, le matériau qui nous est parvenu, c'est un pourcentage minuscule de la production réelle.
Intervenant 1
Ce qui rend le travail archéologique autour de ces textes presque dramatique, non ? L'article parle d'une quête hallucinante à la fin du XVIe siècle.
Intervenant 2
Oui, l'histoire de Sheng Dawei, c'est fou. Ce mathématicien cherchait à reconstituer un texte fondateur, les neuf chapitres sur l'art mathématique. L'ouvrage était considéré comme complètement perdu.
Intervenant 1
Et le gars a passé sa vie à sillonner la région de Nankin à dos d'âne. Il interrogeait des vieux lettrés en espérant récupérer des petits bouts du texte qu'ils auraient appris par cœur.
Intervenant 2
La transmission orale, c'était vraiment le dernier filet de sécurité. Sauf que la mémoire humaine, c'est super faillible. Sheng Dawei n'a rassemblé que des bribes. Et le rebondissement final, c'est qu'il n'a même pas réussi son coup.
Intervenant 1
Ah bon ? Mais comment le texte nous est parvenu alors ?
Intervenant 2
Grâce à une rasia militaire japonaise en Corée à la fin du XVIe siècle, des soldats ont pillé des bibliothèques là-bas. Et le butin contenait des copies intégrales des fameux neuf chapitres qui avaient survécu en Corée alors qu'elles avaient disparu en Chine.
Intervenant 1
Non mais c'est incroyable, le texte fondateur de la pensée chinoise sauvé par un pillage dans un pays voisin.
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