
21 juin 2022 · 23 min
Bertrand Russell : le paradoxe qui ébranla les maths
Dans ce podcast, partez de l’énigme du barbier, remontez au paradoxe de Russell et suivez sa tentative de réparer les fondements des mathématiques.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, au programme, on a une histoire qui semble tout droit sortie d'un thriller psychologique.
Intervenant 2
C'est clair, à la différence près que l'action se déroule entièrement dans les couloirs feutrés du monde académique.
Intervenant 1
Ouais, exactement. Et il suffit d'imaginer un instant la situation. Les mathématiques, la discipline qu'on considère universellement comme la plus rigoureuse.
Intervenant 2
La plus inébranlable même.
Intervenant 1
Voilà, le truc le plus absolu au monde, l'édifice sur lequel repose notre compréhension de l'univers.
Intervenant 2
Et bien cet édifice a purement et simplement failli s'effondrer sur lui-même.
Intervenant 1
Au tout début du 20e siècle, oui. Et le détail le plus invraisemblable dans toute cette histoire, c'est la cause de cet apocalypse intellectuelle imminente.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse cause.
Intervenant 1
Ça a été déclenché par une banale, mais vraiment banale, histoire de barbier.
Intervenant 2
C'est un point de départ extraordinaire. Et ce qui est fascinant ici, c'est que les faits historiques, ou même les grandes théories, ils prennent toutes leurs valeurs quand on en saisit le pourquoi profond.
Intervenant 1
Oui, l'histoire derrière l'histoire
Intervenant 2
quoi. Exactement. Il ne s'agit pas du tout aujourd'hui d'aligner des équations froides ou de décrire des symboles bizarres sur un tableau noir. C'est vraiment un drame humain.
Intervenant 1
Complètement.
Intervenant 2
C'est l'histoire d'un esprit, d'une communauté entière même, qui essaie désespérément de prouver sa propre cohérence logique. De trouver un sol ferme où se tenir face au vide en fait.
Intervenant 1
Absolument. Et pour ça, l'analyse détaillée d'aujourd'hui s'appuie sur un article captivant qui s'intitule « Un génie hors des sentiers battus ».
Intervenant 2
Un très bon
Intervenant 1
article. Notre mission, ça va être de décortiquer cette période de turbulences extrêmes, ce que l'histoire a retenu sous le nom de « crise des fondements en mathématiques ».
Intervenant 2
Un nom qui claque
Intervenant 1
d'ailleurs. Et plus particulièrement, l'objectif c'est de comprendre comment un homme, le célèbre logicien et philosophe britannique Bertrand Russell, a d'abord mis le feu aux poudres,
Intervenant 2
involontairement,
Intervenant 1
précisons-le, avant de consacrer des années de sa vie vraiment au bord de l'épuisement total pour tenter de sauver la discipline des flammes.
Intervenant 2
Et pour bien saisir l'ampleur de ce drame existentiel, et surtout pourquoi les découvertes de Russell ont eu l'effet d'une bombe, il est indispensable de faire un petit pas en arrière.
Intervenant 1
Le contexte, toujours le contexte.
Intervenant 2
Voilà, le contexte est crucial. Au cours du XIXe siècle, la nature même des mathématiques, leur raison d'être en fait, elle avait radicalement muté.
Intervenant 1
Muté dans quel sens ?
Intervenant 2
Avant cette période, disons jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les mathématiques avaient une vocation presque exclusivement utilitariste. Elle n'existait pas juste pour la beauté du geste, elle servait à résoudre des problèmes très concrets dans le monde physique.
Intervenant 1
C'était en quelque sorte la grande boîte à outils dans laquelle les autres sciences venaient piocher pour avancer.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Si on observe les figures tutélaires de la fin du XVIIIe, des esprits immenses comme Pierre-Simon de Laplace ou Joseph-Louis
Intervenant 1
Lagrange,
Intervenant 2
ils élaboraient des théories mathématiques majestueuses, certes, mais l'inspiration était toujours extrinsèque. Ils regardaient le ciel en fait.
Intervenant 1
Ils essayaient de modéliser ce qu'ils voyaient.
Intervenant 2
C'est ça, ils voulaient prédire le mouvement des planètes, comprendre la mécanique céleste. Et un peu plus tard, au début du 19ème, il y a le français Jean-Baptiste Joseph Fourier.
Intervenant 1
Ah, avec ses fameuses séries Fourier.
Intervenant 2
Exactement. Ils bouleversent l'analyse mathématique avec ça. Mais là encore, l'objectif premier, c'était de comprendre un phénomène physique hyper tangible.
Intervenant 1
C'était la chaleur, je crois.
Intervenant 2
Oui, la propagation de la chaleur dans les solides. L'abstraction théorique était vraiment fermement arrimée au monde sensible.
Intervenant 1
Mais soudain, il y a une rupture, une sorte de rébellion intellectuelle spectaculaire en fait. En 1830, juste après la mort de Fourier, il y a le mathématicien allemand Carl Gustav Jacobi. Et il envoie une lettre à son confrère français, Legendre. Et le contenu de cette lettre, ça sonne vraiment comme une déclaration d'indépendance.
Intervenant 2
C'est un texte fondateur, clairement.
Intervenant 1
Jacobi y écrit que Fourier pensait que le but premier des mathématiques, c'était l'utilité publique. Mais pour Jacobi, un esprit de l'envergure de Fourier aurait dû savoir que le but unique de la science,
Intervenant 2
Et les mots sont forts là.
Intervenant 1
Très fort. Il dit que c'est l'honneur de l'esprit humain. Et il conclut carrément en affirmant qu'une simple question sur les nombres, ça vaut tout autant qu'une question sur le système de l'univers tout entier.
Intervenant 2
C'est un vrai moment de bascule, une charnière historique. Par cette simple opinion dans une lettre, Jacobi en fait, il revendique pour tous les mathématiciens une liberté absolue.
Intervenant 1
La liberté de faire des maths pour les maths, du coup.
Intervenant 2
Voilà, la liberté de chercher, de théoriser, d'explorer des espaces bizarres à N dimensions ou des géométriques complètement étranges, sans jamais avoir à se justifier par une application pratique.
Intervenant 1
Fini la boîte à outils, alors.
Intervenant 2
Exactement. L'idée fondatrice qu'eut germe, c'est que les mathématiques ne doivent plus chercher leur légitimité dans l'observation de la nature. Elles doivent s'ériger en un édifice purement théorique qui se suffit à lui-même.
Intervenant 1
Quand on essaie de visualiser la chose, c'est comme si une discipline purement axée sur l'ingénierie, elle se métamorphosait du jour au lendemain en philosophie pure. C'est
Intervenant 2
une super métaphore.
Intervenant 1
C'est comme si des ingénieurs, tu vois, habitués à construire de vrais ponts en acier pour franchir des fleuves tumultueux, Décidait soudainement de construire des ponts abstraits.
Intervenant 2
Des ponts invisibles ?
Intervenant 1
Voilà, juste pour la beauté de la structure, en s'en fichant complètement de savoir s'il y a un fleuve en dessous ou une route de l'autre côté.
Intervenant 2
C'est exactement l'état d'esprit.
Intervenant 1
Mais du coup, et c'est là que je m'interroge, y avait-il pas un danger inouï à couper ainsi les mathématiques du réel ? Sans l'ancrage réconfortant de la réalité physique, pour vérifier si les calculs sont justes, parce qu'après tout, si le pont s'écroule en vrai, c'est qu'il y a une erreur. Sans ça, l'édifice mathématique ne risquait-il pas de flotter dans un vide dangereux ?
Intervenant 2
Cette intuition est excellente parce que c'est précisément l'angoisse qui a fini par s'emparer des mathématiciens. Ils ont très vite ressenti ce vertige du vide.
Intervenant 1
Ils se sont rendus compte qu'ils n'avaient plus de filet de sécurité.
Intervenant 2
Exactement. Puisque la réalité physique ne servait plus de fondation, il fallait impérativement couler de nouvelles fondations en béton armé pour soutenir ce gigantesque château de cartes abstrait.
Intervenant 1
Et c'est quoi ce nouveau socle ?
Intervenant 2
C'était la logique mathématique. Vers 1850, tu as des pionniers britanniques, Augustus de Morgan et George Boole, qui s'attellent à cette tâche titanesque.
Intervenant 1
Ah, boule ! Comme dans l'algèbre de boule pour l'informatique.
Intervenant 2
C'est ça. Il crée de toutes pièces une algèbre de la logique. Il transforme littéralement les raisonnements humains en équations.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Et peu après, t'as l'américain Charles Peirce qui perfectionne ça en introduisant la logique propositionnelle. Le but, c'était de forger une grammaire d'une rigueur implacable pour encadrer cette fameuse nouvelle liberté.
Intervenant 1
Ok, mais si boules et perces avaient déjà créé cette grammaire logique, pourquoi ce n'était pas suffisant ? Qu'est-ce qui a poussé la génération d'après à aller encore plus loin, jusqu'à frôler la catastrophe ?
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