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5 oct. 2016 · 7 min

Théorie des ensembles : comment un mot ancien a gagné les maths ?

Dans cet épisode audio, suivez le mot « ensemble » jusqu’à son sens de collection d’éléments, puis l’origine des signes signifiant « appartient », « il existe » et « tout ».

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente aujourd'hui. On va faire une plongée dans un texte vraiment fascinant qui s'appelle « Les mots des ensembles ».

  2. Intervenant 2

    Oui, c'est un texte qui décortique l'histoire un peu cachée de notre langage mathématique.

  3. Intervenant 1

    Exactement, parce qu'on a souvent cette image des mathématiques comme une science pure, hyper-sroide, qui serait limite tombée du ciel directement sur le tableau noir de quelques génies.

  4. Intervenant 2

    Ben oui, on oublie que c'est surtout un immense bricolage historique en fait.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Et l'idée de notre analyse d'aujourd'hui, c'est vraiment d'aborder les maths non pas comme une discipline rigide, mais plutôt comme une langue étrangère bien vivante dont on va remonter la piste.

  6. Intervenant 2

    Et pour commencer cette exploration, le mieux c'est de s'attaquer au mot de passe absolu de cette langue, donc le terme « ensemble ».

  7. Intervenant 1

    Ah oui, le mot de base par excellence.

  8. Intervenant 2

    Voilà. On a l'impression qu'il a toujours été là pour regrouper des nombres. Sauf que son étymologie, elle raconte une toute autre histoire.

  9. Intervenant 1

    Vas-y, je suis curieuse.

  10. Intervenant 2

    Alors, à l'origine, ça vient du latin « en simule » vers l'an 1050. Et à l'époque, ça voulait juste dire « à la fois ».

  11. Intervenant 1

    D'accord, donc rien à voir avec les maths pour le moment ?

  12. Intervenant 2

    Pas du tout, non. Et le plus ironique, c'est que ce mot a d'abord fait carrière dans les beaux-arts.

  13. Intervenant 1

    Dans les

  14. Intervenant 2

    arboses. Ouais. Vers 1664, on parlait du tout-ensemble pour juger de l'harmonie des proportions dans un tableau.

  15. Intervenant 1

    Attends, c'est quand même fou ça !

  16. Intervenant 2

    Et ça s'arrête pas là. Ensuite, en 1755, c'est l'armée qui récupère le terme.

  17. Intervenant 1

    L'armée ?

  18. Intervenant 2

    Ouais. Pour en faire quoi ?

  19. Intervenant 1

    Eh bien, pour décrire la synchronisation des troupes en mouvement, tout simplement. Mais du coup, si le mot vient d'abord de l'art, puis du jargon militaire, qu'est-ce que les mathématiciens utilisaient avant ça pour désigner leur groupe de nombres ? Ils n'avaient rien.

  20. Intervenant 2

    Bah, ils parlaient de système, ou de classe, ou même de collection, mais il n'y avait pas de terme vraiment unifié.

  21. Intervenant 1

    Ok, je vois.

  22. Intervenant 2

    L'usage mathématique strict du mot « ensemble », il n'arrive qu'en 1890. Ah ouais,

  23. Intervenant 1

    c'est hyper tard en fait.

  24. Intervenant 2

    Ah bah complètement. Et c'était purement utilitaire. Il fallait traduire d'urgence le mot allemand Meng.

  25. Intervenant 1

    D'accord.

  26. Intervenant 2

    C'est un mot qui était utilisé par Georges Cantor quelques années plus tôt, vers 1883, pour désigner rigoureusement une collection d'éléments.

  27. Intervenant 1

    C'est incroyable d'avoir attendu la fin du XIXe siècle pour nommer la base des mathématiques.

  28. Intervenant 2

    Oui, c'est assez dingue.

  29. Intervenant 1

    Mais bon, c'est bien beau d'avoir enfin un mot, mais si on ne peut pas dessiner les relations entre ces groupes sur le papier, on reste un peu bloqué, non ?

  30. Intervenant 2

    Exactement. Il manquait une syntaxe.

  31. Intervenant 1

    Et du coup, qui a inventé ce fameux code visuel des ensembles qu'on a tous croisés au lycée ?

  32. Intervenant 2

    C'est Cantor ?

  33. Intervenant 1

    Eh ben non. Justement, ce n'est pas Cantor, le père de la théorie, qui l'a fait. Le véritable architecte de cette grammaire, c'est un Italien né en 1858. Il s'appelle Giuseppe Peano.

  34. Intervenant 2

    Ah, Peano, d'accord.

  35. Intervenant 1

    Et ce qui est vraiment captivant avec lui, c'est le décalage immense entre l'homme et son invention.

  36. Intervenant 2

    C'est-à-dire ?

  37. Intervenant 1

    Peano était réputé pour être un professeur effroyable. Ses étudiants fuyaient carrément ses cours parce qu'il était brouillon et souvent, enfin, totalement incompréhensible.

  38. Intervenant 2

    Ah, c'est super ironique ça. C'est même totalement contre-intuitif. Oui, c'est le moins qu'on puisse dire.

  39. Intervenant 1

    Mais s'il ne savait pas du tout enseigner, comment il a pu créer un outil pédagogique qui est devenu aussi universel ? Je veux dire, est-ce que ce n'était pas plutôt pour son propre confort intellectuel, une sorte d'obsession maniaque de l'ordre ?

  40. Intervenant 2

    C'est très probable, oui. En fait, il voulait purger les mathématiques de toute l'ambiguïté du langage naturel. Donc il a introduit des symboles hyper stricts.

  41. Intervenant 1

    Des exemples ?

  42. Intervenant 2

    Par exemple, pour dire qu'un élément appartient à un ensemble, il a pris la première lettre du verbe grec « estin » qui veut dire « il est ».

  43. Intervenant 1

    Ok, logique.

  44. Intervenant 2

    Et c'était un epsilon grec qui sera un peu plus tard stylisé avec ce fameux symbole d'appartenance qu'on connaît bien par Bertrand Russell.

  45. Intervenant 1

    Ah, pour éviter qu'on le confonde avec d'autres variables en analyse, c'est ça ?

  46. Intervenant 2

    Exactement.

  47. Intervenant 1

    Bon, alors, on pioche dans le grec. Très bien. Mais il me semble qu'il a aussi beaucoup recyclé sa langue maternelle, l'italien, non ?

  48. Intervenant 2

    Ah bah, il l'a fait au plus simple. Pour le quantificateur existentiel, la fameuse formule « il existe », il a pris l'initial du mot italien « esisté ». Et il l'a littéralement imprimé à l'envers.

  49. Intervenant 1

    Comme dans un miroir, quoi.

  50. Intervenant 2

    Voilà, créant le fameux E majuscule inversé. En fait, il faut se replacer dans le contexte technologique de l'époque. Inventer des formes complexes, ça coûtait extrêmement cher en imprimerie.

  51. Intervenant 1

    Ah bah oui, bien sûr, les caractères de plomb.

  52. Intervenant 2

    C'est ça. Prendre un caractère de plomb qui existait déjà dans une presse et le retourner physiquement, c'était une solution super pragmatique, très économique et redoutablement efficace.

  53. Intervenant 1

    Mais c'est du véritable piratage typographique ça. Ça me rappelle l'époque où l'on inventait des raccourcis visuels sur les tout premiers claviers de téléphone portable pour taper des SMS plus vite.

  54. Intervenant 2

    Ah oui, c'est vrai.

  55. Intervenant 1

    On prend ce qu'on a sous la main et on lui donne un sens radicalement nouveau. C'est génial.

  56. Intervenant 2

    L'analogie est parfaite. Et le truc, c'est que ce piratage, il a fait école.

  57. Intervenant 1

    Ah bon ? D'autres l'ont

  58. Intervenant 2

    fait ? Oui. En 1935, le logicien allemand Gerhard Jensen s'est retrouvé face au même problème matériel. Il voulait exprimer l'idée de « pour tout ».

  59. Intervenant 1

    Et il a copié la méthode de Peano ?

  60. Intervenant 2

    Exactement. Il a pris le A majuscule de l'allemand Holzeisen, qui signifie « tout signe », et il l'a retourné pour créer notre A inversé.

  61. Intervenant 1

    D'accord, donc si je résume bien, on a une initiale grecque bidouillée par un britannique, un E imprimé à l'envers qui vient de l'italien et un A retourné venu de l'allemand.

  62. Intervenant 2

    C'est un beau mélange oui.

  63. Intervenant 1

    Et ensuite, au milieu du XXe siècle, on voit apparaître en français des mots dérivés comme « sous-ensemble » ou « ensembliste ». En fait, ce qu'on prend pour une science froide est en réalité un immense projet collaboratif en open source.

  64. Intervenant 2

    Ouah, on peut carrément dire ça.

  65. Intervenant 1

    Et tout ça est bâti sur les contraintes d'imprimerie de l'époque. Je suis vraiment fascinée.

  66. Intervenant 2

    Ah mais la rigueur mathématique ne flotte définitivement pas dans un univers abstrait. Elle est vraiment ancrée dans l'histoire humaine, façonnée par les arts, les armées et même les contraintes techniques de l'édition.

  67. Intervenant 1

    Et le brassage des langues européennes, bien sûr.

  68. Intervenant 2

    Tout à fait.

  69. Intervenant 1

    Écoutez, voir les mathématiques comme une langue vivante et bricolée au fil des siècles, voilà qui démystifie pas mal de choses pour le coup.

  70. Intervenant 2

    Oui, ça rend la matière beaucoup plus accessible, je trouve.

  71. Intervenant 1

    Complètement. D'ailleurs, sachant que nos symboles les plus fondamentaux ne sont au fond que de simples lettres volées et inversées, ça pose une question intéressante.

  72. Intervenant 2

    Laquelle ?

  73. Intervenant 1

    Comment une forme d'intelligence radicalement différente s'y prendrait-elle aujourd'hui ? Si une intelligence artificielle totalement autonome, coupée de notre héritage historique et surtout de nos anciennes presses à imprimer, devait inventer sa propre syntaxe pour exprimer ces mêmes vérités universelles, quel symbole choisirait-elle ?

  74. Intervenant 2

    C'est une excellente question ça.

  75. Intervenant 1

    Ce qui est certain, c'est qu'elle ne retournerait probablement pas un simple E à l'envers. Sur cette réflexion, l'analyse touche à sa fin. A très bientôt pour une nouvelle plongée mathématique.

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