
20 févr. 2024 · 5 min
Fractions en Chine : pourquoi le dénominateur venait-il d’abord ?
Dans cet épisode audio, suivez le débat qui oppose au XIXe siècle l’écriture chinoise des fractions aux usages occidentaux, entre langue et politique.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Bonjour à toutes les personnes qui nous écoutent. Je suis ravie d'ouvrir ce nouveau dossier.
Intervenant 2
Bonjour, très heureux d'être là pour cette exploration.
Intervenant 1
Aujourd'hui, on plonge dans des sources fascinantes qui portent sur l'histoire des mathématiques en Chine au XIXe siècle. Et notre mission, c'est de démontrer que même une science réputée superpure et universelle est intimement liée aux passions humaines et à la géopolitique.
Intervenant 2
C'est ça. On a souvent cette idée rassurante qu'un 2 reste un 2, peu importe où on se trouve sur la planète. Mais en fait, les textes qu'on examine aujourd'hui prouvent le contraire.
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu tout ça. On a ce paradoxe incroyable. La Chine, qui était une pionnière absolue des maths dans l'Antiquité, prend soudainement conscience de son retard face à un Occident en pleine révolution industrielle.
Intervenant 2
Ouais, le choc culturel et technologique est vraiment violent. Du coup, pour compenser, la Chine lance un effort de traduction colossal.
Intervenant 1
Sauf que, ben, importer le savoir d'une puissance qu'on perçoit comme une menace, ça crée tout de suite des tensions, non ?
Intervenant 2
Ah bah oui, des frictions énormément internes. D'un côté, on a une frange plutôt conservatrice qui essaye de sauver la face. En gros, ils affirment que l'Occident n'a fait que piller et déduire son savoir des vieux textes de la Chine antique.
Intervenant 1
Ah, le fameux discours de « on avait tout inventé avant vous ».
Intervenant 2
Exactement. Et face à eux, on trouve un courant moderniste qui, lui, prône un pragmatisme absolu. Pour eux, l'urgence, c'est de rattraper le retard technologique, quitte à mettre l'ego national de côté.
Intervenant 1
C'est fou. Ça me fait penser à une entreprise technologique d'aujourd'hui. Tu sais, la vieille boîte historique qui refuserait d'adopter un nouveau langage de programmation ultra-performant juste par fierté.
Intervenant 2
C'est une super analogie, à la différence près que pour la Chine de l'époque, l'enjeu c'était pas de perdre des parts de marché, mais de survivre face aux navires de guerre occidentaux.
Intervenant 1
Ah oui, la pression n'est pas du tout la même.
Intervenant 2
Pas du tout. Donc c'est dans ce climat hyper tendu que la traduction s'opère. La majorité des notations s'adaptent bien, mais un concept basique va créer une véritable fracture.
Intervenant 1
La fameuse barre de fractions, c'est ça, le cœur du débat.
Intervenant 2
C'est ça. En Occident, le standard était déjà figé. Pour écrire 3 douzièmes, on met le 3, la barre, puis le 12 en dessous.
Intervenant 1
Mais en Chine, à ce moment-là, ils l'écrivaient dans le sens inverse. D'abord le 12, puis le 3.
Intervenant 2
Voilà. Et ce qui est fascinant ici, c'est la raison linguistique. En fait, en chinois, on prononce littéralement de 12 parties 3.
Intervenant 1
Ah, je vois. Donc on énonce d‡abord le total avant d‡en prendre une partie.
Intervenant 2
Exactement. Écrire le dénominateur en premier, c'est d‡une logique implacable quand on suit la syntaxe de la langue parlée.
Intervenant 1
Mais je me pose une question candide. Pourquoi s'écharper sur l'ordre de deux chiffres si, au final, le résultat mathématique est rigoureusement le même ?
Intervenant 2
Parce que c'est pas qu'une question de calcul. Garder le dénominateur en premier, avec les caractères chinois, ça devient vite une revendication nationaliste, un moyen de ne pas se plier totalement à l'uniformisation coloniale.
Intervenant 1
Une vraie question de survie identitaire en fait. Et le plus ironique, selon nos sources, c'est l'identité du grand défenseur de cette notation inversée.
Intervenant 2
Ah oui, John Fryer. C'est même pas un lettré chinois, c'est un britannique.
Intervenant 1
C'est incroyable. Il dirigeait le service de traduction de l'arsenal de Jiangnan.
Intervenant 2
Et attention, cet arsenal, ce n'était pas un petit laboratoire de recherche académique. C'était un immense complexe militaro-industriel.
Intervenant 1
Donc le but, c'était de faire des maths pour construire des bateaux et des armes, pas pour philosopher.
Intervenant 2
Tout à fait. Et ça explique la position de Freyer. S'il défend l'écriture chinoise des fractions, c'est par souci d'efficacité. Il fallait former des ingénieurs le plus vite possible.
Intervenant 1
Bah oui, c'est plus rapide si on utilise une notation intuitive qui respecte la langue locale.
Intervenant 2
Voilà. Sauf que cette approche pédagogique brillante va finir par se heurter au mur de la mondialisation.
Intervenant 1
La Chine réalise qu'elle ne peut pas rester dans son coin avec ses propres notations. Derrière une petite barre de fractions, il y a une vraie cicatrice historique. Ça rappelle à ceux qui nous écoutent que nos outils standardisés sont souvent le fruit de compromis géopolitiques et pas d'une pure rationalité.
Intervenant 2
Complètement. L'écriture mathématique, derrière son côté apolitique, c'est un véritable champ de bataille culturel.
Intervenant 1
Et ça nous laisse sur une réflexion finale assez vertigineuse. Si la structure grammaticale d'une langue a pu influencer la notation des mathématiques au XIXe siècle, on peut sérieusement se demander comment les langues dominantes d'aujourd'hui, comme l'anglais, dictent secrètement la structure de nos futurs algorithmes ou des intelligences artificielles.
Intervenant 2
Une excellente question ouverte pour l'avenir de la tech.
Intervenant 1
Une inigne amégité. Un grand merci d'avoir suivi ce dossier avec nous et à très bientôt pour décrypter de nouveaux savoirs.
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