
5 nov. 2020 · 21 min
Fractales : comment une règle répétée crée-t-elle ces formes ?
Dans cet épisode audio, suivez la naissance des fractales, du flocon de von Koch à Mandelbrot, puis découvrez certains de leurs usages concrets.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. D'habitude, quand on regarde les plans d'une maison d'architecte, on s'attend à de la géométrie classique.
Intervenant 2
Ouais, un truc très
Intervenant 1
net quoi, très carré. C'est ça. Un carré bien propre, un cercle parfait, des lignes droites. C'est prévisible, c'est fini, c'est l'ordre euclidien avec lequel on a tous grandi en fait.
Intervenant 2
C'est une géométrie très humaine pour le coup. On aime concevoir des objets dont on peut embrasser les proportions d'un seul coup d'œil avec des limites claires.
Intervenant 1
Exactement. Sauf que dès qu'on lève les yeux de la feuille de papier et qu'on regarde le monde réel, ça ne fonctionne plus du tout.
Intervenant 2
Ah bah non, la nature, elle est pas lisse.
Intervenant 1
Voilà. Un nuage, c'est pas une sphère parfaite. Une chaîne de montagne, c'est pas une suite de cônes bien lisses. Les côtes bretonnes, avec toutes leurs criques, c'est pas des lignes droites.
Intervenant 2
Non, c'est même tout le contraire.
Intervenant 1
Et c'est là que notre sujet du jour entre en scène. Les fractales. Notre mission aujourd'hui, en nous appuyant sur un super article qui s'appelle « Les fractales, l'esthétisme itéré », Et aussi sur le hors-série Bibliothèque Tangente 18, c'est d'aller bien au-delà de la simple image un peu psychédélique de fond d'écran.
Intervenant 2
Ouais, ces images magnifiques qu'on a tous déjà vues, mais qui cachent des maths incroyables.
Intervenant 1
Tout à fait. On va vraiment décortiquer comment cette géométrie de la nature repose sur une idée complètement vertigineuse, l'esthétisme itéré.
Intervenant 2
Et ce concept d'esthétisme itéré, il est d'une élégance redoutable. L'idée fondatrice, en fait, c'est de prendre une transformation géométrique élémentaire, le truc le plus rudimentaire possible, et de la répéter. On l'itère, encore et encore, à des échelles de plus en plus petites. On ne change jamais la règle en cours de route.
Intervenant 1
On applique juste bêtement la même consigne.
Intervenant 2
C'est ça, bêtement. Et pourtant, de cette boucle d'itérations émerge une figure d'une complexité absolue. Et le truc fou, c'est que chaque petite portion de l'objet devient une copie conforme de l'objet tout entier.
Intervenant 1
Mais pour qu'on puisse bien visualiser la mécanique, je pense qu'il faut qu'on commence par la base. On va oublier la complexité des nuages à l'instant.
Intervenant 2
Ok, on simplifiait.
Intervenant 1
Prenons simplement un segment de droite. Un bête très horizontal.
Intervenant 2
Alors partons de ce trait. La règle de transformation va être la suivante. On coupe ce segment en trois parties égales.
Intervenant 1
Ok, je coupe en trois.
Intervenant 2
Ensuite, on supprime le tiers central, celui du milieu.
Intervenant 1
Donc on a un trou au milieu.
Intervenant 2
Voilà. Et pour combler ce vide, on ajoute deux nouveaux segments qui forment les côtés d'un triangle équilatéral qui pointerait vers le haut.
Intervenant 1
Ah ouais, donc notre trait plat ressemble maintenant à l'armature d'une petite tente.
Intervenant 2
Exactement. On est passé d'un seul segment à quatre petits segments qui forment un pic.
Intervenant 1
Et c'est là que la boucle infernale commence, imagine.
Intervenant 2
Tu as tout compris. On applique exactement la même règle à chacun de ces quatre nouveaux petits segments.
Intervenant 1
Donc, on prend le premier petit segment qui monte, on le coupe en trois, on remplace son milieu par un mini-triangle.
Intervenant 2
C'est ça. On fait pareil pour le segment qui descend et ainsi de suite. Donc, à l'étape d'après, on a 16 minuscules segments.
Intervenant 1
Puis 64.
Intervenant 2
Voilà. Et si on répète ce processus à l'infini, les bords se mettent à bourgeonner sans fin. Ça se dentelle à des échelles de plus en plus microscopiques. Et on obtient une forme fractale très célèbre conçue au début du XXe siècle par le mathématicien suédois Niels Fabian Helge Von Koch.
Intervenant 1
Le fameux flocon de Von Koch. D'ailleurs, il cherchait à illustrer un concept bien précis à l'époque avec ça, non ?
Intervenant 2
Oui, il proposait cet objet pour matérialiser une notion qui donne un peu la migraine en analyse mathématique.
Intervenant 1
Oula, c'est-à-dire ?
Intervenant 2
En gros, c'est une courbe continue, qu'on peut tracer sans jamais lever le stylo, mais qui n'admet de tangente en aucun de ses points.
Intervenant 1
Ah, parce qu'elle est constituée exclusivement d'angles et de pointes ?
Intervenant 2
C'est exactement ça. Peu importe à quel point on zoome dessus, il n'y aura jamais de segments lisses. Toujours des pics.
Intervenant 1
Mais attends, mon cerveau bloque sur un paradoxe mathématique précis ici. Vas-y, dis-moi. À chaque fois qu'on remplace le tiers d'un segment par les deux côtés d'un triangle, on augmente la longueur de notre tracé. On remplace une longueur de 1 par une longueur de 2.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Donc la longueur totale est multipliée par 4 tiers à chaque itération.
Intervenant 2
Le calcul est implacable. 4 tiers, c'est strictement supérieur à 1, donc la suite géométrique des périmètres est croissante.
Intervenant 1
Donc si on y terce à une infinité de fois, la longueur du contour diverge vers l'infini. Le périmètre de ce flocon est littéralement infini.
Intervenant 2
Ouais, il ne s'arrête jamais de grandir.
Intervenant 1
Mais la figure finale reste contenue sur ma feuille de papier. L'aire ne peut pas être infinie.
Intervenant 2
Et c'est là qu'est le grand choc géométrique. La somme de l'aire des petits triangles successifs qu'on ajoute, ça correspond à une suite géométrique qui, elle, est convergente. Donc l'aire totale délimitée par ce périmètre reste strictement finie.
Intervenant 1
Attends donc, si je comprends bien l'implication dans le monde physique, imaginons que ce flocon soit le plan de mon jardin.
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