
22 déc. 2022 · 14 min
Sangaku : pourquoi offrait-on des théorèmes aux dieux ?
Cet épisode suit les sangaku, des temples de l’époque Edo aux énigmes de cercles, pour découvrir pourquoi la géométrie devenait une offrande.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est parti pour une exploration de nos sources qui va complètement chambouler notre vision de la science.
Intervenant 2
Ça, je suis complètement d'accord. C'est une histoire incroyable.
Intervenant 1
Ouais, et pour bien commencer, imaginons un peu la scène. On est au Japon, au début du 18e siècle, en pleine forêt.
Intervenant 2
D'accord, je visualise.
Intervenant 1
L'atmosphère est super chargée, il y a une forte odeur d'encens et on est dans la pénombre d'un temple Shinto, juste éclairé par deux ou trois lanternes.
Intervenant 2
L'ambiance classique d'un sanctuaire quoi.
Intervenant 1
Exactement. Et là, un pèlerin s'approche de l'hôtel pour faire une offrande aux dieux.
Intervenant 2
Et logiquement, on s'attend à quoi ? Du riz, des fruits, une petite sculpture en bois ?
Intervenant 1
Bah voilà, c'est ce que tout le monde ferait. Mais ce pèlerin-là, ce qu'il accroche au mur du temple pour vraiment réjouir les divinités de la nature, c'est un théorème de géométrie de niveau universitaire.
Intervenant 2
C'est fou.
Intervenant 1
Complètement dingue. Un truc peint avec des couleurs super vives sur une énorme tablette en bois.
Intervenant 2
Et le pire en fait, c'est que ce n'est pas juste un petit théorème de base. C'est un problème d'une complexité diabolique.
Intervenant 1
Ah oui, de la très haute volée.
Intervenant 2
Et sans la moindre démonstration écrite pour t'aider.
Intervenant 1
Et donc, dans notre plongée au cœur des sources d'aujourd'hui, on va vraiment décortiquer ce phénomène.
Intervenant 2
J'ai hâte.
Intervenant 1
On va voir comment le Japon, en se coupant mais alors radicalement du reste de la planète, a transformé les mathématiques de pointe en une véritable pratique spirituelle.
Intervenant 2
Ouais, une sorte de religion de l'algèbre. C'est ça. Et un truc hyper accessible, quel est du plus grand samouraï au simple paysan du coin ?
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu ça, parce que c'est pas tous les jours qu'on offre des équations à des esprits de la forêt.
Intervenant 2
C'est clair.
Intervenant 1
Il faut d'abord poser le décor politique. On est dans la période Edo, donc en gros entre 1603 et 1867. Une
Intervenant 2
très longue
Intervenant 1
période. Ouais, et en 1635, le gouvernement prend une décision qui nous paraîtrait totalement folle aujourd'hui. Il verrouille le pays.
Intervenant 2
Le fameux Sakoku.
Intervenant 1
Voilà. Interdiction absolue de sortir de l'archipel sous peine de mort. Et on vire quasiment tous les étrangers. Radical. Bah, c'est l'équivalent culturel des îles Galapagos. Aux Galapagos, la faune a été isolée. Du coup, les espèces ont muté de façon super bizarre en circuit fermé.
Intervenant 2
Je vois l'idée.
Intervenant 1
Eh bien, le Japon, c'est devenu les Galapagos de la pensée scientifique.
Intervenant 2
C'est une super métaphore. Et le pouvoir de l'époque, le shogunate Tokubawa, il ne fait pas ça sur un coup de tête.
Intervenant 1
Non, il y avait une vraie peur derrière.
Intervenant 2
Exactement. L'idée, c'était de stopper net les missionnaires jésuites qui venaient d'Europe.
Intervenant 1
Les Espagnols et les Portugais surtout.
Intervenant 2
Ouais. Le shogun voyait l'évangélisation chrétienne comme le premier pas vers une colonisation totale. Donc, pour protéger le pays, il coupe les ponts. Et ça implique de bannir tous les livres étrangers. Surtout les traités scientifiques occidentaux.
Intervenant 1
Donc, tout ce qui se passait en Europe, Jean Newton, Descartes, la révolution scientifique,
Intervenant 2
Rien du tout. Zéro info n'entrait.
Intervenant 1
Mais attends, j'ai lu dans nos documents qu'il restait quand même des marchands hollandais, non ? À Nagasaki ?
Intervenant 2
Oui, tout à fait.
Intervenant 1
Du coup, c'est pas possible qu'aucun bouquin de maths n'ait fuité en 2100, il y avait forcément un marché noir, une contrebande de science, non ?
Intervenant 2
Eh bien figure-toi que la surveillance était complètement obsessionnelle. Les Hollandais, ils étaient parqués sur une minuscule île artificielle, Dejima.
Intervenant 1
Parqués carrément ?
Intervenant 2
Ah oui, ils n'avaient même pas le droit de fouler le vrai sol japonais. Et chaque cargaison était inspectée à la loupe. Traduire un bouquin de science européen, ça pouvait te valoir la peine de mort à une époque.
Intervenant 1
Ah ouais d'accord, le blocus total quoi.
Intervenant 2
L'étanchéité n'était peut-être pas de 100% sur deux siècles, mais le flux d'information était tellement ridicule qu'il ne pouvait pas influencer la pensée globale du pays.
Intervenant 1
C'est vraiment l'expérience de privation sensorielle, mais à l'échelle d'une nation entière. Mais du coup, sans l'oxygène des échanges internationaux, comment la science fait pour survivre ?
Intervenant 2
Bah, elle mute, comme tu disais tout à l'heure. Privée d'influence extérieure, la mathématique japonaise va puiser dans une source super ancienne.
Intervenant 1
Laquelle ?
Intervenant 2
Un traité chinois qui date de 1261, écrit par un certain Yang Hui, c'est à peu près la seule graine qui réussit à germer. Et ce vieux bouquin est finalement traduit et repensé en 1661 par un génie local.
Intervenant 1
Ah ! Sekita Kakazu !
Intervenant 2
Exactement.
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