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6 oct. 2016 · 6 min

Dedekind utilise l’infini avant Cantor, malgré les critiques

Des premières définitions aux échanges avec Cantor, cet épisode audio suit Dedekind et sa défense des ensembles infinis face aux critiques.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va plonger dans un truc qui donne un peu le vertige. Imaginons prouver, par la simple logique, qu'il y a autant de points sur un millimètre de fil que dans l'univers tout entier.

  2. Intervenant 2

    Ouais, c'est exactement le genre de paradoxe qui a complètement secoué le XIXe siècle. Et pour comprendre ça, on va s'intéresser aux racines de la théorie des ensembles.

  3. Intervenant 1

    Exactement. Et particulièrement à travers un mathématicien allemand, Richard Dedekind, un homme souvent resté dans l'ombre du célèbre Georges Cantor. Notre mission du jour, c'est de décortiquer comment son utilisation, disons, totalement décomplexée de l'infini a révolutionné les mathématiques de fond en comble.

  4. Intervenant 2

    C'est ça. En fait, s'attaquer à cette théorie, c'est un peu comme regarder les fondations d'un immense gratte-ciel.

  5. Intervenant 1

    Ah, j'aime bien cette analogie.

  6. Intervenant 2

    Ben oui, tu t'y penches pas pour compter chaque brique une par une. Tu regardes surtout comment l'ensemble tient debout, quelles sont les forces invisibles qui empêchent le tout de s'effondrer.

  7. Intervenant 1

    Du coup, concrètement, avant même la fameuse théorie axiomatique moderne, comment Dedekind structurait-il sa pensée ?

  8. Intervenant 2

    Alors, il faut savoir qu'il utilisait déjà les ensembles pour la théorie des nombres. Donc, pour les idéaux, les corps, tout ce qui touche à la première théorie de Galois en Allemagne. Mais le vrai tournant survient en 1888. Avec son fameux livre «

  9. Intervenant 1

    Que sont et à quoi servent les nombres ? » C'est bien

  10. Intervenant 2

    ça ? Oui, tout à fait. Et dedans, il définit un ensemble, qu'il appelle à l'époque un système. En gros, c'est quand des choses différentes, divant A, B ou C, sont réunies sous un point de vue commun, simplement par la pensée.

  11. Intervenant 1

    Attends, juste, par la pensée ? Parce que là, si je me mets à la place d'un mathématicien de l'époque, lier des éléments disparates juste par la pensée, ça ressemble quand même vachement plus à de la philosophie qu'à des mathématiques pures, non ?

  12. Intervenant 2

    C'est vrai que ça paraît très flou dit comme ça, mais c'est là que Dedekind recadre les choses avec une rigueur implacable. Il prend cette idée abstraite et pose des définitions strictes comme l'équipotence.

  13. Intervenant 1

    L'équipotence, un grand mot technique pour dire quoi au final ?

  14. Intervenant 2

    Derrière ce terme, le mécanisme est hyper concret. C'est l'idée de faire correspondre les éléments de deux groupes un à un. Imagine le jeu des chaises musicales.

  15. Intervenant 1

    D'accord, je vois très bien.

  16. Intervenant 2

    Voilà, t'as pas besoin de compter les chaises d'un côté et les joueurs de l'autre. Si chaque joueur trouve une chaise à la fin, tu sais qu'il y a exactement le même nombre des deux côtés.

  17. Intervenant 1

    Et la grosse différence, c'est qu'il ose appliquer cette logique de correspondance directement à l'infini lui-même.

  18. Intervenant 2

    Exactement, il s'en sert pour redéfinir l'infini, non plus comme un vague processus qui ne s'arrête jamais, mais comme ce qu'on appelle l'infini actuel.

  19. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  20. Intervenant 2

    C'est-à-dire un objet mathématique achevé, complet, qu'on peut manipuler.

  21. Intervenant 1

    Ouais, transformer l'infini en un vulgaire objet qu'on manipule presque comme un cube en bois sur un bureau, ça a dû provoquer de sacrés remous.

  22. Intervenant 2

    Ah, la résistance a été féroce, et elle a été menée principalement par Léopold Kronecker.

  23. Intervenant 1

    Ah, Kronecker, l'opposant de toujours.

  24. Intervenant 2

    Oui, il menait une opposition vraiment violente. Pour lui, manipuler l'infini de cette manière, ça relevait carrément de la théologie, pas des mathématiques. Il jugeait les travaux de Cantor de cette façon, il rejetait totalement ceux de Dedekind.

  25. Intervenant 1

    D'accord, c'était viscéral, quoi.

  26. Intervenant 2

    Absolument. En fait, il trouvait que l'utilisation de l'infini actuel rendait toutes ces méthodes beaucoup trop abstraites et impossibles à vérifier.

  27. Intervenant 1

    En gros, si je résume, Kronecker y voulait des mathématiques presque artisanales, des choses ancrées dans le réel, avec des opérations qu'on peut toujours calculer à la main, étape par étape, sans sombrer dans les vertiges de l'abstraction pure.

  28. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça, le vertige de l'abstraction, l'effrayé. Du coup, face à cette hostilité ambiante, Dedekind a dû chercher des alliés.

  29. Intervenant 1

    Et il en a trouvé en

  30. Intervenant 2

    taille. Oui, dès 1872, il entame une correspondance cruciale avec Georges Cantor. Et ce qui est fascinant, c'est que Cantor avait constamment besoin de l'approbation de Dedekind pour valider ses propres percées conceptuelles.

  31. Intervenant 1

    C'est d'ailleurs dans cette dynamique que naît l'anecdote incroyable du carré de la ligne.

  32. Intervenant 2

    Tout à fait. Cantor réussit à prouver mathématiquement qu'il y a autant de points sur un simple segment de droite que dans la surface d'un carré tout entier.

  33. Intervenant 1

    Attends, vraiment ? C'est complètement contre-intuitif !

  34. Intervenant 2

    Bah oui, et c'est là que notre concept d'équipotence montre toute sa puissance. Cantor trouve un moyen d'associer chaque point du carré à un point de la ligne juste en entrelaçant les décimales de leurs coordonnées,

  35. Intervenant 1

    Une correspondance un pour un.

  36. Intervenant 2

    Exactement. Parfaite et mécanique.

  37. Intervenant 1

    Donc logiquement, la preuve était réfutable. Mais visuellement, ça n'a aucun sens pour notre cerveau.

  38. Intervenant 2

    C'est exactement ce qu'il a ressenti. C'est à ce moment-là que Cantor envoie une lettre à Dedekind, avec cette phrase devenue mythique « Je le vois, mais je ne le crois pas ». C'est

  39. Intervenant 1

    fou quand même. C'est fascinant et un peu ironique de se dire que les créateurs de ces concepts étaient eux-mêmes complètement choqués par les monstres logiques qu'ils venaient d'enfanter.

  40. Intervenant 2

    Cette phrase capture vraiment tout le choc psychologique de l'époque. L'intuition spatiale hurle que c'est impossible, mais la mécanique implacable de la logique prouve que c'est vrai.

  41. Intervenant 1

    La logique qui vient littéralement briser l'intuition.

  42. Intervenant 2

    Et Dedekind, lui, il ne cède pas un pouce de terrain. Même des années plus tard, quand les paradoxes de Russell apparaissent et viennent menacer ces nouvelles fondations, il maintient le cap.

  43. Intervenant 1

    Il ne remet pas en cause son système, hein ?

  44. Intervenant 2

    Non, pas du tout. Dans la troisième édition de son livre, il réaffirme une foi inébranlable en, je cite, « l'harmonie interne de notre logique ».

  45. Intervenant 1

    C'est fort. Ça rappelle à ceux qui écoutent que toute grande avancée intellectuelle, ça demande parfois de faire taire son intuition première.

  46. Intervenant 2

    Oui, de la faire taire pour faire aveuglement confiance à la rigueur de la logique. La logique devenait l'unique garde-fou, quand nos sens n'étaient plus d'aucun secours.

  47. Intervenant 1

    Absolument, ce qui nous laisse au final face à un vrai vertige intellectuel pour conclure. Si des constructions purement logiques permettent de prouver des faits qui défiassent point notre perception visuelle du monde, quelles autres réalités invisibles notre propre intuition nous empêche-t-elle de concevoir aujourd'hui ?

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