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7 mars 2016 · 16 min

Dedekind : le parcours d’un mathématicien des concepts

Dans cet épisode audio, suivez les rencontres et les idées qui ont mené Dedekind de la théorie des nombres aux fondements de l’arithmétique.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On est vraiment ravis de vous retrouver. Alors aujourd'hui, on va aborder un sujet qui touche à l'image même qu'on se fait des mathématiques.

  2. Intervenant 2

    Bonjour à tous.

  3. Intervenant 1

    En fait, quand on pense aux maths, l'image classique, c'est souvent un immense tableau noir.

  4. Intervenant 2

    Ouais, totalement.

  5. Intervenant 1

    Un tableau recouvert de calculs interminables, des lignes et des lignes d'équations où le mathématicien cherche, de manière presque mécanique, à isoler un résultat. Comme si la sueur du calcul, c'était la seule vraie voie vers la rigueur scientifique.

  6. Intervenant 2

    Et c'est une vision qui a dominé pendant des siècles en fait. On s'attendait à un processus hyper besogneux. Vous posez le problème, vous tournez la manivelle algébrique et paf, vous regardez ce qui en sort.

  7. Intervenant 1

    La fameuse manivelle, oui.

  8. Intervenant 2

    Voilà. Sauf que cette approche a de grosses limites. Quand la mécanique devient beaucoup trop lourde, elle finit carrément par aveugler le chercheur.

  9. Intervenant 1

    Et c'est exactement le point de départ de notre exploration d'aujourd'hui. On va se plonger dans la vie et l'œuvre d'un homme, Richard Dedekind, mort le 12 février 1916. Un mathématicien allemand qui a, disons, compris que pour sauver les mathématiques, il fallait littéralement arrêter de calculer.

  10. Intervenant 2

    C'est ça, arrêter de calculer pour mieux comprendre.

  11. Intervenant 1

    Notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre comment cette démarche a provoqué une révolution. Comment Dedekind a fait passer la discipline de calcul hyper fastidieux à une algèbre moderne basée sur de grands concepts abstraits.

  12. Intervenant 2

    Et il faut bien mesurer l'ampleur du truc. Il n'a pas juste inventé de nouveaux théorèmes, il a carrément changé la nature des objets mathématiques. Il a redéfini ce qu'est un nombre. Rien que ça ? Ouais ! Pour remplacer une arithmétique opératoire par une algèbre structurelle. Et pour comprendre cette volonté de tout reconstruire, il faut d'abord regarder sa formation.

  13. Intervenant 1

    D'accord, on retourne au XIXe siècle alors, en Allemagne.

  14. Intervenant 2

    Exactement. Il naît en 1831 à Brunswick et après avoir fait le Collegium Carolinum, qui est un peu l'équivalent d'une prépa, il arrive à l'université de Göttingen en 1850.

  15. Intervenant 1

    Göttingen, à cette époque-là, c'est pas n'importe où. C'est le centre névralgique mondial de la pensée mathématique.

  16. Intervenant 2

    Ah bah c'est le carrefour absolu, les esprits les plus brillants sont là. Dedekind va même obtenir son doctorat en 1854 sous la direction de Carl Friedrich Gauss.

  17. Intervenant 1

    Gaustin, le prince des mathématiciens.

  18. Intervenant 2

    Le prince lui-même, ouais. Et c'est un détail crucial, parce que Gauss prenait très très peu d'étudiants sous son aile. Donc Dedekind fait d'emblée partie d'une élite extrêmement restreinte.

  19. Intervenant 1

    Philosophiquement, n'est-ce pas ?

  20. Intervenant 2

    Non, en fait. Pendant qu'il prépare son habilitation, il se lie d'amitié avec un autre étudiant de Gauss, qui s'appelle Bernard Riemann.

  21. Intervenant 1

    Ah, Riemann, évidemment.

  22. Intervenant 2

    Et Riemann, il a une approche radicale. Il vient de révolutionner la théorie des fonctions en privilégiant les concepts globaux au lieu des calculs locaux. Il regarde une fonction comme un objet abstrait géométrique, sans vraiment se soucier de l'équation précise qui sert à calculer point par point.

  23. Intervenant 1

    Il prend du récul, en gros.

  24. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Et pour Dedekind, c'est le déclic. Il se dit qu'il va appliquer cette philosophie à la théorie des nombres.

  25. Intervenant 1

    Et il y a aussi une autre rencontre décisive, je crois. Johann Jögen Dirichlet.

  26. Intervenant 2

    Il succède à Gauss en 1855. C'est un maître pour relier des domaines des maths qui n'ont apparemment rien à voir. Dedekind dira plus tard que les cours de Dirichlet ont fait de lui un homme nouveau. Ça a scellé son destin pour 50 ans de recherche.

  27. Intervenant 1

    D'accord, mais là, je dois vous poser la question qui risque de tarauder pas mal d'auditeurs. De l'extérieur, refuser le calcul en maths, ça ressemble un peu à de la paresse intellectuelle, non ?

  28. Intervenant 2

    Ah vous, je m'y attendais. Bah oui.

  29. Intervenant 1

    Comment ce refus de tourner la manivelle a pu devenir une force ?

  30. Intervenant 2

    En fait, c'est tout sauf de la paresse. C'est une recherche de lucidité. Quand on s'enfonce dans un calcul très complexe, on a le nez dans le guidon. On se focalise sur une équation isolée.

  31. Intervenant 1

    On ne voit plus rien d'autre.

  32. Intervenant 2

    Voilà. Le calcul brut, ça masque la structure cachée. L'idée de Dedekind, c'est pas de travailler moins. C'est de prendre de la hauteur. En dégageant des nouveaux concepts, on trouve des lois universelles. Pour reprendre une image classique, on arrête d'étudier l'arbre de près pour comprendre l'écosystème entier de la forêt.

  33. Intervenant 1

    Ah, je vois. Et cette vision de l'écosystème va justement s'avérer vitale pour régler une crise énorme qui éclatait à l'époque concernant les nombres algébriques.

  34. Intervenant 2

    Une crise majeure, oui.

  35. Intervenant 1

    Alors, pour poser le décor, à l'époque, les mathématiciens travaillaient beaucoup sur les entiers algébriques, qui sont, pour simplifier, les racines d'équations polynomiales avec des coefficients entiers.

  36. Intervenant 2

    Jusque-là, tout va bien. Ces entiers algébriques se comportent plutôt de manière familière.

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