
20 mai 2020 · 30 min
Nombres surréels : comment bâtir la plus vaste collection ?
Dans cet épisode, suivez pas à pas la construction de Conway : de zéro aux réels, puis aux infiniment grands et petits qui élargissent le monde des nombres.
Collections de cet épisode (10)
Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
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Intervenant 1
Bonjour à tous et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravie de vous retrouver pour une nouvelle exploration mathématique. Imaginez une seconde qu'on doive construire l'univers mathématique tout entier. Et quand je dis tout entier, c'est chaque nombre des fractions les plus microscopiques aux infinis les plus inconcevables.
Intervenant 2
Ouais, un chantier colossal en fait.
Intervenant 1
C'est ça. Mais le truc, la vraie subtilité pour réaliser cette prouesse architecturale, c'est que les seuls matériaux de construction qu'on nous autorise à utiliser, ce sont des boîtes, et pas n'importe quelle boîte, des boîtes totalement vides.
Intervenant 2
Des boîtes qui ne contiennent absolument
Intervenant 1
rien, exactement. Voilà. Ça ressemble un peu à une énigme complètement tordue ou, je ne sais pas, une plaisanterie absurde, non ? Eh bien, aujourd'hui, dans cette plongée au cœur de nos sources, c'est très exactement ce que nous allons accomplir. On va oublier la simple addition ou la soustraction de l'école primaire, pour ceux qui nous écoutent. On va voir comment générer la totalité de ce qui existe à partir du néant absolu.
Intervenant 2
C'est vraiment le défi ultime de l'abstraction et honnêtement, c'est une excellente manière de lancer notre discussion. Ce qu'on va décortiquer aujourd'hui, c'est la naissance d'une collection vertigineuse de nombres qu'on appelle les nombres surréels.
Intervenant 1
Les nombres surréels. Rien que le nom, ça en jette.
Intervenant 2
C'est très poétique. C'est une notion qui a été théorisée dans les années 1970 par un mathématicien britannique génial, John Conway. Mais il faut bien le préciser, Conway n'a pas sorti cette idée de nulle part, ex nihilo.
Intervenant 1
Il a eu des inspirations, j'imagine.
Intervenant 2
Absolument. Son véritable coup de génie, ça a été de synthétiser les travaux de grands pionniers historiques. On parle notamment de John von Neumann au XIXe siècle et de Richard Dedekind au XIXe. Tout ça en s'inspirant d'une intuition d'un informaticien américain très connu, Donald
Intervenant 1
Knuff. Construire une infinité d'infini à partir du vide total. Moi, quand j'ai commencé à examiner nos documents de préparation, j'ai cru que mon cerveau allait littéralement surchauffer.
Intervenant 2
C'est une réaction très saine face à ce sujet, je vous rassure.
Intervenant 1
Ouf, ça me rassure un peu. Parce qu'avant même de parler de cette explosion cosmique de nombres, il a fallu que je m'arrête sur la manière dont on fabrique le tout premier chiffre de notre histoire. Le zéro.
Intervenant 2
La base absolue.
Intervenant 1
C'est ça. Et en toute honnêteté, la méthode de John von Neumann m'a d'abord semblé être un excès de zèle intellectuelle. Enfin, je veux dire, pourquoi s'acharner à définir le zéro comme un ensemble vide ?
Intervenant 2
Ça vous a paru trop compliqué ?
Intervenant 1
Mais carrément ! Ça donne l'impression d'être une définition d'avocat, un truc utilement alambiqué. Le zéro c'est rien, un point c'est tout, on passe à la suite, non ?
Intervenant 2
Eh bien, c'est marrant que vous disiez ça, parce que c'est l'intuition de la plupart des gens. Mais cette définition que vous jugez peut-être un peu pédante, elle est en fait d'une nécessité structurelle absolue.
Intervenant 1
Ah oui ? Mais pourquoi ?
Intervenant 2
Parce que si l'on veut construire un édifice mathématique indestructible sans aucune faille, il faut un point de départ qui ne s'appuie sur aucune hypothèse extérieure. On ne peut pas juste dire zéro c'est zéro. Von Neumann, du coup, il a posé l'idée suivante. Prenons l'absence totale d'éléments, le néant. D'accord. En théorie des ensembles, on appelle ça l'ensemble vide, que l'on note généralement avec le symbole d'un rond barré. Et l'astuce fondamentale de Von Neumann, c'est de dire que si le contenu n'est rien, le contenant, lui, il existe bel et bien.
Intervenant 1
Ah, je vois. Donc, si je file la métaphore pour qu'on visualise bien, c'est comme admettre que je n'ai pas de chaussures du tout, mais que la boîte à chaussures, elle, elle occupe une vraie place physique dans mon placard, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est une excellente métaphore. Le contenant confère l'existence mathématique. Le rien acquiert une structure juste parce qu'on l'a virtuellement mis dans une boîte.
Intervenant 1
Ok, donc le zéro a enfin une existence palpable.
Intervenant 2
Exactement. Pour Von Neumann, le nombre zéro est défini comme étant cette boîte vide. Zéro est égal à l'ensemble qui ne contient rien. C'est la toute première brique de notre univers.
Intervenant 1
La boîte est vide, mais on a une boîte. D'accord, tu n'allies de la brique.
Intervenant 2
Voilà. Et une fois ce point zéro établi, on doit se tourner vers le deuxième pilier de la méthode de notre fameux Conway, les travaux de Richard Dedekind.
Intervenant 1
On remonte au XIXe siècle, du coup.
Intervenant 2
C'est ça. À cette époque, Dedekind faisait face à une véritable crise existentielle en mathématiques. Il se demandait comment définir rigoureusement un nombre réel, c'est-à-dire un nombre situé sur une ligne parfaitement continue.
Intervenant 1
Alors que les seuls outils dont ils disposaient, c'étaient les fractions, non ?
Intervenant 2
Exactement. Et le problème des fractions, par nature, c'est qu'elles laissent des espèces de trous, des espaces vides sur cette ligne numérique.
Intervenant 1
Ouais, je vois tout à fait le problème. Les fractions, ce sont des entiers divisés par d'autres entiers, genre un demi, trois quarts ou sept huitièmes, mais ça ne recouvre pas tout l'espace.
Intervenant 2
Pas du tout, non.
Intervenant 1
Il y a plein de nombres, comme les nombres irrationnels, par exemple la racine carrée de 2 ou bien le nombre pi, qui glissent complètement entre les mailles de ce filet de fraction. Du coup, comment Dédepine a-t-il pu capturer un nombre qu'il ne pouvait même pas écrire sous forme de fraction ?
Intervenant 2
Eh bien, il l'a capturé en le prenant au piège. Littéralement. Grâce à ce qu'on appelle aujourd'hui la « coupure de dédequine ».
Intervenant 1
Une coupure ? Ça sonne presque chirurgical.
Intervenant 2
C'est très précis, en effet. L'idée est une grande élégance. Prenons votre exemple, la racine carrée de 2. Dedequine crée un premier groupe, un ensemble que l'on peut arbitrairement appeler l'ensemble gauche.
Intervenant 1
Ok, on a notre côté gauche.
Intervenant 2
Et dans cet ensemble gauche, il va placer tous les nombres rationnels, donc toutes les fractions possibles, dont le carré est strictement inférieur à 2.
Intervenant 1
Ah d'accord, donc il accumule tous les membres qui s'approchent de racine de 2 par en dessous, comme 1,4 puis 1,41 et ainsi de suite sans jamais pouvoir la peindre exactement ?
Intervenant 2
C'est tout à fait ça, c'est ce qu'on appelle une approche par défaut. Et ensuite, logiquement, de l'autre côté, il crée un ensemble droite.
Intervenant 1
Et il y met l'inverse, je parie ?
Intervenant 2
Exactement. Il y dépose toutes les fractions positives dont le carré est strictement supérieur à 2. Et la vraie fulgurance de Dedeckind, là où il est génial, c'est de déclarer que le nombre irrationnel n'est plus une espèce de valeur isolée, perdue dans le vide. Il devient quoi alors ? Le nombre devient la juxtaposition même de ces deux ensembles. Il est la frontière exacte, l'interstice infiniment fin entre l'ensemble gauche et l'ensemble droite.
Intervenant 1
Mais c'est fascinant, le nombre est littéralement défini par son voisinage.
Intervenant 2
C'est le mot juste, son voisinage.
Intervenant 1
Il est défini par absolument tout ce qui est plus petit que lui et tout ce qui est plus grand que lui. La racine de deux, c'est le mur entre ces deux pièces infinies.
Intervenant 2
C'est une très belle façon de le formuler et c'est précisément à ce croisement lue l'histoire que John Conway entre en piste pour de bon.
Intervenant 1
Avec son idée de fusion,
Intervenant 2
c'est ça ? Oui, il va fusionner la boîte vide de Von Meumann d'un côté et le sandwich gauche-droite de Dedican de l'autre.
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu tout ça parce que je sens qu'on va jouer aux architectes de l'univers.
Intervenant 2
C'est exactement ce qu'on fait. Cette fusion, c'est le cœur du réacteur des nombres surréels. Conway édite une loi de création universelle. Il dit que, et écoutez bien, un nombre surréel se construit toujours à partir de deux ensembles de nombres surréels déjà existants. Un à gauche et un à droite. Toujours le fameux sandwich. Toujours, et la seule et unique condition pour que ça marche, c'est qu'aucun élément de l'ensemble gauche ne peut être supérieur ou égal à un élément de l'ensemble droite. Tout ce qui est à gauche doit être strictement plus petit que tout ce qui est à droite.
Intervenant 1
Attendez, attendez une seconde. Vous dites qu'un nombre est construit à partir d'ensemble de nombres déjà existants ?
Intervenant 2
Oui, c'est la règle.
Intervenant 1
Mais au tout début du processus, au moment zéro de la création, il n'y a rien du tout. Comment on démarre la machine si on n'a absolument aucun matériau de base ?
Intervenant 2
En utilisant la seule chose qui existe justement, le rien.
Intervenant 1
La fameuse boîte de chaussures de Von Neumann.
Intervenant 2
Bingo ! Au tout premier instant de la création, que nous appellerons le jour zéro, Conway prend l'ensemble vide. Il met le néant dans l'ensemble gauche et le néant dans l'ensemble droite.
Intervenant 1
Donc, rien à gauche, rien à droite.
Intervenant 2
Voilà. On obtient une structure mathématique qui s'écrit formellement avec une barre verticale séparant deux ensembles vides. Et Conway décrète solennellement que cette paire de vides, eh bien, c'est le nombre zéro.
Intervenant 1
La double boîte vide. Franchement, c'est magnifique de simplicité.
Intervenant 2
N'est-ce pas ?
Intervenant 1
Mais maintenant, mettons un peu ce mécanisme à l'épreuve de la réalité, ou plutôt de la surréalité. Si on lance l'horloge, que se passe-t-il au jour 1 ?
Intervenant 2
Allons-y, faisons tourner la machine.
Intervenant 1
Si j'essaye de deviner la logique, on vient de créer le zéro. C'est notre seul et unique outil dans tout l'univers. Donc, pour fabriquer de nouveaux nombres, on doit utiliser ce zéro. Si je le mets à gauche pour faire un chiffre et à droite pour faire un autre chiffre, on devrait logiquement obtenir 1 et 2, non ?
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