
17 déc. 2024 · 6 min
Condorcet : l’abolition ruinerait-elle les colonies ?
Dans ce podcast, suivez les arguments de Condorcet : droits humains, réponse aux objections économiques et mesures graduelles contre l’esclavage.
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Intervenant 1
Bienvenue à l'écoute de cette exploration approfondie proposée par le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie de démarrer cette nouvelle analyse aujourd'hui parce qu'on s'attaque à un document assez exceptionnel. Ah
Intervenant 2
ouais, un texte vraiment singulier, c'est clair.
Intervenant 1
C'est ça. Imaginons un instant qu'on doive détruire une des pires institutions humaines, l'esclavage. Mais au lieu de faire appel juste à la morale ou à la compassion, on utilise une analyse de rentabilité. Avec carrément un tableau d'amortissement. C'est quand même pas banal pour l'époque. Bah non. Et c'est en gros
Intervenant 2
la démarche de Condorcet en 1781 dans ses Réflexions sur l'esclavage des nègres. Et c'est
Intervenant 1
exactement ce qui rend cette lecture si pertinente aujourd'hui.
Intervenant 2
Notre mission pour cette plongée, c'est vraiment de décortiquer comment Condorcet ne fait pas que dénoncer. Il prouve, avec une logique implacable, systémique même, que l'esclavage et le racisme sont des absurdités structurelles.
Intervenant 1
Mais avant de plonger dans les équations, il faut d'abord souligner la stratégie de publication. C'est fascinant parce que l'ouvrage ne sort pas sous son vrai nom. Il utilise le pseudonyme Joachim Schwarz.
Intervenant 2
Oui, schwarz qui veut dire noir en allemand en fait.
Intervenant 1
Exactement. Il s'approprie symboliquement l'identité de ceux dont il défend la cause. Et la façon dont il mène cette analyse, c'est penser comme un véritable audit financier et éthique de la société coloniale. Mais du coup, comment est-ce qu'il démontre mathématiquement ce fameux argument du lobby colonial qui disait que l'abolition ruinerait complètement l'économie ?
Intervenant 2
Au lieu de juste s'indigner, il sort la calculatrice. Il compare les coûts, tout simplement. D'un côté, le travail servile, ça coûte très cher à l'achat. Il faut payer des milices armées pour éviter les fuites. Et surtout, il y a une surmortalité effroyable.
Intervenant 1
À cause des mauvais traitements, oui.
Intervenant 2
Voilà. Donc le propriétaire doit constamment racheter de la main d'œuvre, ce qui plombe totalement la rentabilité de l'exploitation.
Intervenant 1
C'est un peu comme investir dans une machinerie hors de prix, qui en fait tombe en panne tout le temps précisément à cause de la façon violente dont on s'en sert.
Intervenant 2
L'analogie est parfaite. Et face à ça, le travail libre, selon l'équation de Condorcet, c'est l'inverse. Le travailleur salarié se nourrit lui-même, il gère sa santé et il a un intérêt financier direct à être productif.
Intervenant 1
Pour garder son emploi, quoi.
Intervenant 2
C'est ça. La déduction Condorcet, elle est sans appel. Remplacer l'esclavage par le salariat augmenterait la productivité globale. La masse entière de la société s'enrichirait. Les seuls qui y perdent, ce sont quelques individus qui perdraient simplement l'avantage, et là je le cite, de commettre un crime utile à leurs intérêts.
Intervenant 1
C'est cinglant. Mais alors, une fois que la rentabilité de l'esclavage est balayée, il passe à l'application concrète. Et là, je dois avouer qu'il y a un point qui m'a vraiment fait tiquer.
Intervenant 2
l’abolition graduelle.
Intervenant 1
Mais oui. Il propose que les enfants nés de parents esclaves ne soient affranchis qu'à l'âge de 35 ans. 35 ans de servitude programmée. Pour un texte qui veut détruire l'esclavage, c'est un compromis qui paraît presque choquant, non ?
Intervenant 2
C'est vrai que lu avec nos critères modernes, le chiffre heurte. C'est indéniable. Mais il faut replacer cette variable dans le contexte du XVIIIe siècle. Face à un système verrouillé par des intérêts économiques colossaux, Condorcet agit en pure stratège. En gros, s'il
Intervenant 1
demande l'abolition immédiate, c'est morné.
Intervenant 2
Totalement. En fixant cet âge à 35 ans, il calcule un temps d'amortissement théorique, c'est la durée nécessaire pour que le travail fourni par l'individu compense les frais de son éducation et de son entretien aux yeux du maître. C'est vraiment une variable d'ajustement pour rendre l'idée politiquement viable.
Intervenant 1
D'accord, je vois la logique. Et il faut préciser qu'il ne les abandonne pas sans défense pendant ces 35 ans. Le texte exige des inspections médicales régulières sur les plantations.
Intervenant 2
C'est le point crucial,
Intervenant 1
oui. Moindre mauvais traitement constaté par un médecin, la sanction, c'est l'affranchissement immédiat de la victime.
Intervenant 2
En fait, il crée un cadre réglementaire tellement contraignant, tellement intenable pour les maîtres abusifs, que le système est forcé de s'effondrer sous son propre poids. D'ailleurs, cette approche très méthodique, elle va préparer le terrain pour la première abolition d'esclavage en France. Le
Intervenant 1
4 février 1794, c'est ça ?
Intervenant 2
Exactement. Bon, une avancée malheureusement balayée quand Bonaparte rétablit l'esclavage en 1802.
Intervenant 1
Une régression qui mettra le feu aux poudres d'ailleurs, puisqu'elle déclenche la révolte massive qui va mener à l'indépendance d'Haïti. Preuve que dès qu'on quitte le terrain de la rationalité pour imposer l'oppression par la force, le système finit toujours par exploser.
Intervenant 2
Ce qui nous ramène directement à la daze de la réflexion de Condorcet. Parce que, au-delà de l'économie, son postulat de départ, c'est un antiracisme d'avant-garde. Il anticipe même le métissage.
Intervenant 1
Ah oui, il prédit qu'avec le temps, les différences physiques vont s'espomper pour ne laisser que la couleur.
Intervenant 2
Voilà, parce qu'il pose comme constante fondamentale que la nature a donné exactement la même raison et les mêmes vertus aux noirs et aux blancs.
Intervenant 1
J'adore d'ailleurs l'ouverture du livre, elle est d'un sarcasme féroce. Il s'adresse aux esclaves en disant qu'ils ont la même intelligence que les blancs, tout en précisant qu'il parle des blancs d'Europe.
Intervenant 2
Ouais, la fameuse phrase.
Intervenant 1
Il ajoute, je cite, « car pour les blancs des colonies, je ne vous fais pas l'injure de les comparer avec vous ».
Intervenant 2
C'est un retournement rhétorique brillant. Il utilise la logique pure pour démontrer que la véritable absence de moralité se trouve chez ceux qui exploitent et absolument pas chez ceux qui subissent le système.
Intervenant 1
Ce texte prouve vraiment que face à l'injustice systémique, l'indignation est nécessaire, mais qu'elle devient redoutable quand elle s'arme d'une démonstration implacable.
Intervenant 2
C'est tout l'intérêt de la démarche.
Intervenant 1
Ce qui soulève une dernière réflexion un peu plus philosophique pour clore cette analyse. Face à un système fondamentalement inhumain, est-ce que le pragmatisme politique, comme proposé d'attendre 35 ans pour la liberté, est une étape stratégique inévitable pour faire bouger les lignes ou bien une compromission coupable de nos idéaux humanistes ?
Intervenant 2
C'est toute la tragédie de l'action politique
Intervenant 1
en effet. Une question complexe à méditer qui vient clore parfaitement cette plongée au cœur de la raison.
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