
28 nov. 2025 · 6 min
Compter en chinois : pourquoi 20 se dit « deux-dix »
Dans cet épisode, suivez pas à pas la logique décimale du mandarin, de dix mots pour compter jusqu’à 99 aux grands nombres groupés par quatre.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Un grand merci d'être allé compte aujourd'hui pour cette nouvelle exploration. C'est fascinant d'imaginer concevoir des mathématiques, enfin des mathématiques avancées, sans jamais tracer un seul zéro sur le papier.
Intervenant 2
Bonjour Elésia. Oui, c'est un paradoxe vraiment passionnant parce que c'est exactement le défi intellectuel qui a été relevé par les savants de la Chine antique.
Intervenant 1
C'est ça. Et notre mission aujourd'hui s'appuie sur un article qui détaille l'histoire de la numération chinoise. L'idée, c'est de comprendre comment la mécanique même d'une langue peut littéralement modeler l'architecture de la pensée mathématique.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Et la première chose qui saute aux yeux dans les textes, c'est l'incroyable limpidité du mandarin parlé. Je veux dire, on est face à une logique décimale vraiment implacable.
Intervenant 2
Tout à fait. C'est un système oral extrêmement direct. Prenons un exemple très simple. Pour dire le nombre 69, on dit « lió shì dió », ce qui signifie littéralement « six-dix-neuf ».
Intervenant 1
Six-dix-neuf, tout simplement.
Intervenant 2
Voilà. On empile les unités et les dizaines de façon totalement transparente. Pas besoin de mémoriser des anomalies linguistiques bizarres comme nos fameux 70 ou 80 ans en français.
Intervenant 1
C'est très élégant. Mais alors, une question s'impose. Avec une construction aussi basique où on empile juste les blocs un par un, comment on fait pour éviter la surcharge mentale quand on commence à manipuler des nombres immenses ?
Intervenant 2
Eh bien, c'est ici qu'intervient une rupture conceptuelle majeure. En Occident, notre cerveau a pris l'habitude de grouper les nombres par puissance de trois.
Intervenant 1
Oui, les milliers, les millions, les milliards.
Intervenant 2
Exactement. La tradition chinoise, en revanche, elle regroupe les nombres par puissance de quatre. C'est ce qu'on appelle les myriades ou won.
Intervenant 1
D'accord, décortiquons tout ça. Ça veut dire qu'un nombre immense comme disons 3 456 918 ?
Intervenant 2
Eh bien, ils ne se découpent pas du tout en 3 400 000 noms.
Intervenant 1
Attendez, je suis perplexe là. Si on ne pense pas en millions, on se représente 345 myriades. Ça semble demander une gymnastique mentale épuisante pour quelqu'un habitué aux milliers.
Intervenant 2
C'est exactement la logique, oui. On pense 345 fois 10 puissance 4 plus 6918. C'est une habitude cognitive qui est fondamentalement différente.
Intervenant 1
C'est fou. C'est un peu comme changer la focale d'un objectif photo ou choisir de mesurer un grand terrain en centimètres plutôt qu'en mètres.
Intervenant 2
C'est une très bonne analogie.
Intervenant 1
La surface de l'objet ne change pas, mais le conteneur mental qu'on utilise pour la mesure est tellement différent qu'il force le cerveau à grouper les informations par blocs beaucoup plus denses.
Intervenant 2
Voilà. Et ce qui est fascinant ici, c'est que cette densité pose un problème matériel très concret quand on passe des concepts mathématiques à la réalité économique.
Intervenant 1
Ah oui, l'argent !
Intervenant 2
Exactement. Écrire des montants colossaux avec des caractères très simples, ça rend la fraude extrêmement facile. Il suffit parfois d'ajouter un seul petit trait au pinceau et paf, on décuple la valeur du chiffre.
Intervenant 1
C'est là que ça devient vraiment intéressant. C'est un peu comme le risque de rajouter frauduleusement un zéro à la fin d'un chèque.
Intervenant 2
C'est ça. Et pour contrer cette vulnérabilité, à la fin du VIIe siècle, l'impératrice Wu Zetian a imposé ce qu'on appelle la numération d'accès.
Intervenant 1
La grande écriture.
Intervenant 2
Oui, la grande écriture. Pour les transactions financières, au lieu de la numération classique, on utilise des idéogrammes délibérément complexes et très intriqués.
Intervenant 1
D'accord. Donc la lourdeur du tracé agit carrément comme une barrière de sécurité économique. C'est littéralement l'équivalent historique d'écrire les montants en toutes lettres sur nos contrats modernes, pour bloquer les ajouts.
Intervenant 2
C'est exactement le même principe.
Intervenant 1
L'idée est ingénieuse. Mais alors, comment un astronome ou un mathématicien de l'époque pouvait-il mener des calculs complexes, ou de l'algèbre, avec des caractères aussi lourds ? Ça devait être un vrai cauchemar à manipuler.
Intervenant 2
Eh bien, la réponse est simple. Il ne calculait pas avec ses caractères écrits. Dès le premier siècle avant notre ère, ils utilisaient un outil physique sur une table de calcul. Ah. Le système Chuan-Chu. Ce sont de petites baguettes de bambou posées sur une grille.
Intervenant 1
D'accord, mais aligner des dizaines de bâtonnets sur une table, ça ressemble vite à un tas de brindilles indéchiffrables, non ? Comment différencier visuellement les centaines des unités sans se tromper ?
Intervenant 2
La solution est brillante de simplicité. Ils alternaient l'orientation des baguettes selon leur position.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Les unités étaient verticales, les dizaines horizontales, les centaines verticales, et ainsi de suite.
Intervenant 1
Hein, je vois. Si on place deux baguettes verticales pour les dizaines juste à côté de trois verticales pour les unités, l'œil voit simplement cinq baguettes collées.
Intervenant 2
Exact. Mais en basculant les dizaines à l'horizontale, paf, on sépare instantanément les rangs.
Intervenant 1
Donc la disposition spatiale crée la syntaxe mathématique. C'est le support physique qui empêche l'erreur.
Intervenant 2
Tout à fait. Et la véritable prouesse, elle réside dans ce qui se passe quand il n'y a rien du tout.
Intervenant 1
Le vide ?
Intervenant 2
Oui. Pour exprimer l'année 1906, par exemple, qui n'a pas de dizaine, les savants laissaient simplement une case vide sur la grille entre les centoènes et les
Intervenant 1
unités.
Intervenant 2
Ce vide physique agissait comme un authentique zéro de position.
Intervenant 1
Ce qui signifie que l'absence matérielle de baguettes est devenue un concept mathématique à part entière. Et ça, bien avant l'apparition du zéro tracé en Inde.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Alors qu'est-ce que tout cela signifie au final ?
Intervenant 2
La méthode est littéralement dictée par l'outil. Qu'il s'agisse de la syntaxe de la langue, parler, des idéogrammes de sécurité pour le commerce ou de la géométrie des baguettes, la matérialité façonne la rigueur intellectuelle d'une culture.
Intervenant 1
C'est fascinant. Et si l'on relisse là la voûte d'ensemble, ça mène à une réflexion assez vertigineuse.
Intervenant 2
Je vous écoute. Si le support matériel et l'écriture ont à ce point forgé l'évolution de la pensée mathématique en Chine, on peut légitimement se demander quelle théorie physique ou mathématique actuelle nous peinons à formuler simplement parce que notre propre notation algébrique occidentale nous enferme à un certain biais cognitif.
Intervenant 1
Ah oui, une excellente énigme pour cloire ce sujet vraiment. Merci pour l'écoute de cette plongée au cœur de la pensée mathématique. À très bientôt pour poursuivre le voyage au cœur de la connaissance.
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