
29 mars 2017 · 6 min
Comment les statistiques ont-elles servi la sociologie ?
Dans ce podcast, suivez trois approches : un cours commun, l’analyse des données, puis l’étude des médias et des électeurs.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on part pour une immersion vraiment fascinante au croisement de deux mondes. Et je suis ravie d'en discuter avec vous parce que franchement, si on voulait cartographier l'âme humaine, on utiliserait plutôt un poème, non ?
Intervenant 2
Certainement pas un tableur de données.
Intervenant 1
C'est clair. Et pourtant, on va plonger dans ce moment totalement inattendu du XXe siècle où des mathématiciens ont carrément décidé de mettre nos comportements en équation.
Intervenant 2
Ce qui est une bascule vertigineuse en fait, parce qu'on a longtemps cru que ces deux univers étaient totalement étanches.
Intervenant 1
Complètement étanche, ouais. Et le but de notre analyse aujourd'hui, c'est de décortiquer comment la statistique s'est insinuée petit à petit dans les sciences humaines pour en devenir le moteur caché. Sauf que moi, je me demande toujours comment on fait ça en pratique. D'un côté, on a les mathématiques, le temple absolu des lois rigides. Et de l'autre, la sociologie qui baigne dans l'imprévisibilité totale. Si on plaque une formule mathématique sur une foule, on ne risque pas d'écraser toute la nuance humaine.
Intervenant 2
C'était le grand défi de cette époque. Et je suis toujours fasciné de voir que cette fusion, elle n'est pas née d'une illumination théorique dans un laboratoire. Elle a été provoquée par une urgence géopolitique très pragmatique.
Intervenant 1
Attends, quel est le rapport entre des statistiques et une urgence géopolitique ?
Intervenant 2
Il faut se replacer en 1919. La Première Guerre mondiale s'achève, le gouvernement français récupère l'Alsace-Lorraine et ils ont un objectif très clair, franciser la région rapidement.
Intervenant 1
Ah oui, donc un enjeu très politique.
Intervenant 2
Exactement. La stratégie, c'est de faire de l'Université de Strasbourg une vitrine intellectuelle pour asseoir l'influence française. On y envoie donc des pointures, dont le sociologue Maurice Albrevax et le mathématicien Maurice Fréchet.
Intervenant 1
Donc on les force un peu à partager la même estrade. C'est carrément un mariage académique arrangé par l'État, ce truc.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça. Mais cette contrainte matérielle, elle les a obligés à trouver un terrain d'entente. Ils devaient co-animer un cours sur l'application des statistiques aux phénomènes sociaux.
Intervenant 1
Surtout qu'ils s'appuyaient sur un héritage allemand déjà très fort sur place, non ? J'ai lu le nom de Georges-Frédéric Knapp.
Intervenant 2
Voilà, ils ont dû inventer un langage commun en utilisant cet héritage pour expliquer à leurs étudiants comment mesurer des faits sociaux réels, genre les mouvements démographiques, mais avec des outils probabilistes.
Intervenant 1
Ok, donc l'étincelle s'allume à Strasbourg. Mais ça reste très universitaire. Comment on passe d'un cours sur la démographie à l'utilisation concrète des chiffres pour prédire des comportements super complexes, comme le vote par exemple ?
Intervenant 2
Alors là, c'est les bouleversements politiques des années 30 qui entrent en jeu, avec une figure incontournable, Paul Lazarsfeld. C'est un sociologue autrichien, mais avec un atout majeur. Il a obtenu un doctorat en mathématiques appliquée en 1925.
Intervenant 1
Et avec la montée du nazisme, j'imagine qu'il ne reste pas en Europe.
Intervenant 2
Non, il fuit et comme il est poussé par ses convictions socialistes, il veut utiliser la rigueur des maths pour comprendre la psychologie sociale. Il s'exile aux Etats-Unis, passe par Princeton, puis arrive à l'université de Columbia en 1940. Et c'est
Intervenant 1
là qu'il étudie l'impact des médias sur les électeurs, c'est ça ? Mais comment on quantifie une opinion en fait ? Ce n'est pas comme mesurer une taille avec un mètre.
Intervenant 2
C'est là qu'il innove. Il met en place des méthodes de recueil inédites. Il suit des panels des lecteurs sur le temps long. Et il transforme leurs réponses qualitatives en variables purement quantitatives.
Intervenant 1
Ah ouais, donc il modélise mathématiquement les changements d'opinion en direct.
Intervenant 2
C'est ça. Et ces résultats prouvent que, contrairement à ce qu'on croyait, l'impact direct des médias sur les citoyens est minime.
Intervenant 1
C'est le fameux principe de la partie de billard. Le média, c'est la queue de billard. Il ne fera pas directement le citoyen. Il vient percuter le paysage politique, les leaders d'opinion, et par ricochet, ça vient toucher les lecteurs.
Intervenant 2
Le ricochet, c'est vraiment la mécanique clé ici. Il prouve par les chiffres que l'influence structure la pensée, mais de manière indirecte. Et cette méthode, elle a influencé toute une génération, jusqu'en France, où Raymond Boudon va s'en inspirer pour publier l'analyse mathématique des faits sociaux en 1967. D'accord,
Intervenant 1
mais je vois un gros problème arriver. Si on commence à coder chaque opinion, chaque interaction pour des milliers d'individus, on se retrouve très vite noyé sous une montagne de données impossibles à traiter à la main.
Intervenant 2
Et c'est exactement ce qui a forcé la création de nouveaux outils mathématiques purs, juste pour trier ce chaos. Ce qui nous ramène à l'apport majeur du français Jean-Paul Benzekry.
Intervenant 1
Le fameux mathématicien pur.
Intervenant 2
Oui, un normalien, formé par Henri Cartan. Il invente un outil qu'on appelle l'analyse factorielle des correspondances.
Intervenant 1
Oula, le terme fait un peu peur. Sans utiliser de jargon, comment cet outil fonctionne réellement pour donner du sens à des comportements humains ?
Intervenant 2
Eh bien, prenons un immense tableau. En ligne, on place des milliers d'individus. En colonne, on met leurs opinions, leurs revenus, leurs pratiques culturelles. L'algorithme de Benzekri va calculer les distances mathématiques entre toutes ces variables et réorganiser automatiquement le tableau pour rapprocher ce qui se ressemble.
Intervenant 1
Donc, au lieu de chercher un lien un peu à l'aveugle, la formule mathématique crée d'elle-même des grappes visuelles. En gros, elle dessine la structure sociale directement sur le papier.
Intervenant 2
C'est ça. L'outil hiérarchise les dépendances. Des dynamiques totalement invisibles à l'huile nue apparaissent sous forme géométrique. C'est tellement puissant que des figures comme le sociologue Pierre Bourdieu ou l'historien Antoine Prost s'en sont massivement servis.
Intervenant 1
C'est fou de se dire que quand on regarde notre époque complètement dominée par les algorithmes de recommandation et l'analyse de nos moindres clics, on réalise que tout ça ne surgit pas de nulle part. Ça repose sur un siècle d'efforts acharnés pour traduire l'âme humaine en équation.
Intervenant 2
Absolument. Les pionniers qu'on vient de suivre ont littéralement posé les fondations exactes des outils prédictifs d'aujourd'hui.
Intervenant 1
Qui laisse planer une dernière question, assez vertigineuse pour ceux qui nous écoutent. Si ces modèles mathématiques parviennent si bien à structurer les dynamiques sociales du passé, est-ce que ces outils finiront par devenir suffisamment précis pour calculer l'issue mathématique d'une révolution culturelle avant même qu'elle n'éclate ?
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