
29 mars 2017 · 23 min
Analyse des correspondances : ce que révèlent les écarts
Dans cet épisode audio, partez des goûts musicaux étudiés par Bourdieu pour suivre comment les écarts à l’indépendance deviennent des facteurs puis un graphique.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors, imaginez un instant un algorithme mathématique qui serait tellement pur, tellement strict, qu'il a été conçu spécifiquement pour éradiquer toute idéologie politique.
Intervenant 2
Ouais, un outil vraiment implacable quoi.
Intervenant 1
C'est ça. Le but, c'était de chasser tous les biais humains de la recherche en sciences sociales. Mais, et c'est là que ça devient fascinant, imaginez que cette même équation, qui a été forgée comme une arme par un chercheur très conservateur, finisse par être utilisée massivement pour fonder la sociologie de gauche la plus célèbre du XXe siècle.
Intervenant 2
C'est un retournement de situation assez incroyable.
Intervenant 1
C'est une méthode très pointue qui s'appelle l'analyse factorielle des correspondances. Et le but de notre exploration détaillée aujourd'hui, c'est de comprendre comment on a cherché à remplacer nos idées préconçues sur les classes sociales par des facteurs statistiques complètement froids.
Intervenant 2
Des facteurs calculés de manière vraiment mathématique, sans émotions. Mais juste avant de plonger dans cette géométrie, je pense qu'il est vraiment de notre devoir de faire une petite mise au point.
Intervenant 1
Ah oui, c'est indispensable pour notre public.
Intervenant 2
Voilà, parce que l'histoire de cette méthode, elle implique des figures historiques qui étaient extrêmement clivantes sur l'échiquier politique français des années 70.
Intervenant 1
Oui, on parle vraiment d'opposition frontale, la droite contre la gauche, de manière très marquée.
Intervenant 2
Exactement. Donc il faut être clair, notre discussion aujourd'hui se limite à exposer objectivement les faits. On va regarder les rouages mathématiques et le contexte historique qu'on trouve dans nos documents sources. L'émission ne prend aucun parti, on ne cautionne aucune opinion politique d'aucun camp.
Intervenant 1
Absolument. On met nos lunettes d'historien des sciences et on reste neutre.
Intervenant 2
C'est ça, on reste sur les faits.
Intervenant 1
Les faits, la rigueur et bien sûr les mathématiques. Mais justement, et c'est la première question qui me vient, comment une simple équation peut-elle sérieusement avoir la prétention d'être neutre idéologiquement ? Je veux dire, surtout quand on analyse des comportements humains qui sont par nature super complexes.
Intervenant 2
Bah, pour comprendre ça, il faut vraiment revenir aux racines du projet. Il faut parler de son créateur, le mathématicien Jean-Paul Benzekri. En fait, dans les années 70, il fait un constat qui est, disons-le, très dur sur la sociologie de son époque.
Intervenant 1
C'est-à-dire ? Qu'est-ce qui lui reproche exactement ?
Intervenant 2
Eh bien, il estime que les sciences humaines sont fondamentalement biaisées. Pour lui, elles sont envahies par des idéologies militantes, notamment de gauche, qui viendraient dicter les résultats des enquêtes avant même qu'on ait analysé les chiffres.
Intervenant 1
Ah oui, ils pensaient que les chercheurs trouvaient ce qu'ils avaient envie de
Intervenant 2
trouver, en gros. C'est exactement ça. Du coup, son ambition, c'est de créer une sorte de machine mathématique. Une méthode capable d'examiner de grandes quantités de données sans absolument aucun filtre subjectif.
Intervenant 1
Mais attendez, c'est pas un peu naïf comme postulat ? Enfin, je suis désolée, mais les données, elles poussent pas sur les arbres.
Intervenant 2
C'est sûr.
Intervenant 1
Il y a toujours un humain derrière un questionnaire, non ? Quelqu'un qui choisit de poser telle question plutôt qu'une autre. Comment Benzekrir pouvait espérer chasser toute la subjectivité ?
Intervenant 2
Alors, c'est une excellente remarque. En fait, l'argument de Benzekrir, il se concentre surtout sur l'étape du traitement.
Intervenant 1
D'accord. Une fois que les données sont là.
Intervenant 2
Voilà. Une fois récoltée, sa philosophie, c'était de dire on arrête avec le prétendu bon sens du chercheur, qui est souvent trompeur, et on le remplace par une méthode d'extraction purement géométrique.
Intervenant 1
Donc on laisse l'outil chercher les structures tout seul ?
Intervenant 2
C'est ça. L'outil cherche les structures cachées dans les chiffres et les impose visuellement, juste par leur force statistique. L'idée forte de Benzekri, c'est vraiment de laisser les données parler d'elles-mêmes, d'imposer un peu le silence aux sociologues quoi.
Intervenant 1
Forcer le chercheur à se taire pour laisser parler l'algèbre, c'est une sacrée vision. Et c'est là que l'ironie de nos sources frappe de plein fouet. Parce que l'homme qui va s'emparer de cette machine et la rendre incontournable dans le monde entier, c'est pas du tout un allié politique de Benzekri.
Intervenant 2
Ah non, c'est le moins qu'on puisse dire.
Intervenant 1
C'est Pierre Bourdieu, le célébrissime sociologue, la grande figure intellectuelle de la gauche, dont le but de toute une vie, c'était justement de dénoncer la reproduction des inégalités sociales. On ne pouvait vraiment pas faire plus opposer ces deux-là.
Intervenant 2
C'est le grand paradoxe de cette histoire. C'est fascinant. Et en fait, ça s'est joué par le biais des institutions. Comment ça ? Eh bien, cette fameuse promesse de neutralité arithmétique dont parlait Benzekri, elle a naturellement séduit les grands organes d'État. L'INSEE, par exemple, l'Institut national de la statistique, a commencé à intégrer ces méthodes, surtout grâce aux anciens élèves de Benzekri qui y travaillaient.
Intervenant 1
Et Bourdieu y passait dans les couloirs de l'INSEE pour trouver ses idées ?
Intervenant 2
Pas exactement, mais l'un de ces statisticiens de l'INSEE, un certain Alain Darbel, connaissait Bourdieu. Ils s'étaient rencontrés lors d'un passage en Algérie. Et ils ont commencé à échanger sur des enquêtes, notamment sur la fréquentation des musées
Intervenant 1
d'art.
Intervenant 2
C'est là que Darbel a montré à Bourdieu la puissance de révélation de l'analyse des correspondances. Bourdieu l'a tout de suite saisi, mais immédiatement la force de l'outil pour appuyer ses propres théories sociologiques.
Intervenant 1
J'ai vraiment du mal à ne pas y voir une image presque romanesque.
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