
11 avr. 2019 · 20 min
Choukhov : de Pythagore aux tours hyperboloïdes
Dans cet épisode audio, suivez le parcours de l’ingénieur russe : de sa formation mathématique aux verrières légères et aux tours hyperboloïdes.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginez un instant qu'on vous donne un ordre absolu.
Intervenant 2
Ok.
Intervenant 1
Vous devez construire une tour de radiodiffusion de 350 mètres de haut. Ah oui, quand même ! Ouais. L'enjeu est colossal, mais il y a un problème majeur.
Intervenant 2
Lequel ?
Intervenant 1
Vous êtes dans un pays ravagé par la guerre civile et l'acier est devenu une denrée tellement rare qu'elle est rationnée au gramme près en fait.
Intervenant 2
D'accord, mission impossible quoi.
Intervenant 1
Exactement. Alors comment est-ce qu'on parvient à bâtir un gratte-ciel avec, disons, presque aucune matière première ? Eh bien, la réponse ne se trouve pas dans la force brute, mais dans l'élégance d'une équation. C'est
Intervenant 2
joli, m'ont dit.
Intervenant 1
Merci. Aujourd'hui, on fait une petite plongée dans nos archives pour analyser un article fascinant consacré à un bâtisseur hors normes. Quelqu'un qu'on surnomme souvent le Gustave Eiffel russe.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
Vladimir Choukhov.
Intervenant 2
Voilà, Vladimir Choukhov. Et d'ailleurs, ce surnom d'Eiffel russe, il donne un bon point de repère. Mais en réalité, il limite un peu notre compréhension de l'homme, je trouve. Comment ça ? Ben, la mission de notre exploration d'aujourd'hui, c'est de vraiment décrypter comment un mathématicien, qui était initialement formé pour manipuler des Des concepts abstraits, des probabilités et tout ça. Comment cet homme est devenu l'un des plus grands pionniers de l'architecture moderne entre 1890 et 1930 ? Il
Intervenant 1
ne s'agissait pas seulement de construire eau, c'était inventer ce qu'on appellerait aujourd'hui en fait l'économie de ressources.
Intervenant 2
D'accord. Et tout ça en appliquant des théorèmes de géométrie pure directement sur de l'acier brut ?
Intervenant 1
Son parcours est très loin de l'itinéraire classique d'un architecte. Avant de concevoir des toitures suspendues ou des immenses tours, cet homme a passé des années dans la boue industrielle.
Intervenant 2
Oui, littéralement.
Intervenant 1
Il a conçu des oléoducs, il a inventé de nouvelles méthodes de raffinage du pétrole. C'est fou. Du coup, pour comprendre cette trajectoire, il faut regarder comment son esprit fonctionnait dès le départ.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Il naît en 1853 près de Belgorod et lors de ses études à Saint-Pétersbourg, il se fait d'abord remarquer par une approche de la géométrie qui, on va dire, sort des cadres.
Intervenant 2
Oui, oui. L'article mentionne un incident très spécifique à ce sujet.
Intervenant 1
Ah oui, avec le théorème de Pythagore, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est ça, exactement. En fait, au lieu de simplement restituer la démonstration euclidienne classique, comme tout le monde… Comme
Intervenant 1
on nous l'apprend à l'école, quoi.
Intervenant 2
Voilà. Lui, il a formulé et présenté sa propre démonstration mathématique. Et pour un esprit académique rigide de l'époque, c'était vu comme de l'arrogance totale. Il a d'ailleurs été sanctionné par une très mauvaise note.
Intervenant 1
Pour manque de modestie, je
Intervenant 2
crois. Oui, manque de modestie. C'est exactement le motif.
Intervenant 1
C'est incroyable.
Intervenant 2
Mais pour nous, c'est un indice fondamental sur sa méthode de pensée. Il refusait l'application mécanique des
Intervenant 1
formules.
Intervenant 2
Il cherchait systématiquement à redémontrer la logique spatiale par lui-même.
Intervenant 1
Et c'est cette indépendance d'esprit qui va lui permettre plus tard d'entrer à la prestigieuse École technique impériale de Moscou, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Oui, tout à fait. Et là-bas, il évolue dans un environnement scientifique de très, très au
Intervenant 1
vol.
Intervenant 2
Il va suivre les cours de Nikolai Choukhovski, le théoricien de l'aérodynamique, et surtout de Pafnouti Tchébyshev,
Intervenant 1
Ah oui, un nom bien connu de nos auditeurs, ça, pour les probabilités et la théorie des nombres.
Intervenant 2
Exactement. Et d'ailleurs, Chebyshev voulait que Choukhov reste dans les mathématiques pures. Il avait vu en lui un théoricien brillant.
Intervenant 1
Mais Choukhov a fait un autre choix, non ?
Intervenant 2
Oui, un choix très singulier pour quelqu'un de son niveau analytique. Il a voulu que ses équations aient une prise directe sur le monde matériel.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Il ne voulait pas seulement décrire la réalité, il voulait la structurer.
Intervenant 1
C'est une démarche fascinante. Moi, je suis toujours ravie de voir ça. C'est un peu comme si un chercheur spécialisé en topologie algébrique décidait soudainement d'utiliser ces théorèmes hyper complexes uniquement pour optimiser le réseau de plomberie d'une grande ville.
Intervenant 2
C'est une excellente comparaison, oui.
Intervenant 1
Il y a un vrai refus de rester dans l'abstraction. Et ce passage au concret, ça se matérialise en 1876, je crois. C'est
Intervenant 2
l'année de l'exposition universelle de Philadelphie.
Intervenant 1
Voilà, aux États-Unis. Il y rencontre Alexandre Barry, qui est un entrepreneur américain d'origine russe.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Et Barry l'embauche et l'envoie direct sur le terrain à Bakou. Et à l'époque, Bakou, il faut le rappeler, c'est l'épicentre mondial de l'extraction pétrolière.
Intervenant 2
Et c'est pas un environnement facile. C'est d'une brutalité logistique
Intervenant 1
inouïe. Ouais, j'imagine.
Intervenant 2
Le pétrole jaillit de partout, mais il faut le stotter, le transporter, le raffiner. Le tout avec des matériaux très limités et des pressions physiques énormes.
Intervenant 1
Et donc, face à ce chaos, comment y réagit Lilala ?
Intervenant 2
En mathématicien. Il modélise.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Il comprend très vite qu'un oléoduc, ce n'est pas juste un simple tuyau.
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