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21 janv. 2020 · 24 min

Au Parlement, gagner des sièges peut-il réduire le pouvoir ?

Dans cet épisode audio, suivez les coalitions décisives : elles montrent pourquoi gagner des sièges peut parfois réduire le pouvoir d’un parti.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bonjour à tous et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravi de vous retrouver pour cette nouvelle exploration.

  2. Intervenant 2

    Bonjour, ravi d'être là aussi.

  3. Intervenant 1

    Alors, imaginez un peu la scène. On est le soir des élections.

  4. Intervenant 2

    La fameuse soirée électorale, oui.

  5. Intervenant 1

    Voilà. Et votre parti favori vient de faire une percée historique. Il a, disons, multiplié son nombre de sièges par huit.

  6. Intervenant 2

    Ah ça c'est le rêve absolu de tout militant ça.

  7. Intervenant 1

    C'est clair. Sur les plateaux télé, les militants sabrent le champagne, les éditorialistes crient au triomphe absolu, enfin la totale. Mais les mathématiques, qui sont froides et implacables, elles sont formelles. En gagnant tous ces sièges, vous venez en fait tout juste de perdre le peu de pouvoir politique que vous aviez.

  8. Intervenant 2

    Ouais, c'est vrai que c'est un scénario qui donne carrément le vertige. Et c'est précisément ce qui rend notre sujet du jour si pertinent.

  9. Intervenant 1

    Complètement.

  10. Intervenant 2

    On va décortiquer un article qui s'attaque justement à cette illusion collective. C'est un article qui a été récompensé par le prix Tangente du meilleur article en 2019.

  11. Intervenant 1

    Oui, il s'intitule « Qui a vraiment le pouvoir au Parlement ? » et il est écrit par Antoine Roland.

  12. Intervenant 2

    Exactement, Antoine Roland qui est maître de conférence en statistique à l'université Lyon 2.

  13. Intervenant 1

    Parce qu'au fond, on participe tous un peu à cette illusion, non ? On regarde les hémicycles colorés à l'écran, on fait des additions basiques en se disant « si tel parti a 30% des députés,

  14. Intervenant 2

    il a 30% du pouvoir ».

  15. Intervenant 1

    Voilà, c'est intuitif. Donc la mission de notre analyse d'aujourd'hui, c'est vraiment de vous démontrer que le nombre de sièges, c'était qu'une façade en fait. Mais pour bien comprendre ce décalage entre les sièges et le pouvoir réel, par où est-ce qu'on doit commencer ?

  16. Intervenant 2

    Eh bien, je dirais qu'il faut oublier la réalité un instant.

  17. Intervenant 1

    D'accord, on efface tout.

  18. Intervenant 2

    C'est ça. Oublions nos parlements ultra complexes et mettons le cap sur un pays fictif qu'on va simplifier à l'extrême. On va l'appeler le Démocristan. C'est une expérience de pensée qui est vraiment redoutable.

  19. Intervenant 1

    Le Démocristan. C'est noté. Quelles sont les règles

  20. Intervenant 2

    du jeu électoral là-bas du coup ? Alors le Parlement y compte 99 sièges au total. La règle pour adopter une loi ou former un gouvernement, c'est la majorité absolue.

  21. Intervenant 1

    Donc, 50 sièges.

  22. Intervenant 2

    Voilà, 50 sièges. Jusqu'ici, rien de bien exotique. Sauf que, dans notre premier scénario, il n'y a que trois partis politiques en lice. Le parti A décroche 49

  23. Intervenant 1

    sièges.

  24. Intervenant 2

    Le parti B décroche lui aussi 49 sièges. Et il reste le parti C qui obtient un unique siège.

  25. Intervenant 1

    Le petit pousset, quoi.

  26. Intervenant 2

    C'est ça. Et dernière règle importante, on part du principe que la discipline de vote est totale.

  27. Intervenant 1

    Donc pas de rebelles.

  28. Intervenant 2

    Exactement. Chaque parti vote comme un seul bloc, sans aucune dissidence.

  29. Intervenant 1

    D'accord. La situation est assez claire. Si je fais le compte, personne n'a les 50 sièges nécessaires pour gouverner seul. A et B sont bloqués à 49. C'est tout seul. Donc pour passer une loi, il faut obligatoirement créer une alliance, une coalition.

  30. Intervenant 2

    C'est là qu'il faut tester toutes les combinaisons en fait. Que se passe-t-il si l'on cherche à former une majorité A ?

  31. Intervenant 1

    Eh bien, voyons voir. L'alliance évidente, ce serait les deux géants. A et B s'allient, ça fait 98 sièges.

  32. Intervenant 2

    Une majorité écrasante.

  33. Intervenant 1

    Ouais. Mais bon, en politique, les deux grands rivaux s'allient rarement. Donc A va plutôt se tourner vers C. 49 sièges plus un siège, ça fait 50. La loi passe.

  34. Intervenant 2

    Tout à fait.

  35. Intervenant 1

    Si B veut contrer A, il s'allie aussi avec C. 49 plus 1, 50 sièges, ça passe aussi.

  36. Intervenant 2

    Et qu'est-ce que vous déduisez de ce constat ?

  37. Intervenant 1

    Eh bien, c'est le classique faiseur de roi, n'est-ce pas ? Sans ce minuscule parti C, personne ne peut rien faire. Mais si on y réfléchit froidement, ça veut dire que le parti C, avec son malheureux petit siège, est absolument indispensable à A et à B pour gouverner.

  38. Intervenant 2

    Absolument.

  39. Intervenant 1

    Il peut exiger ce qu'il veut, en fait. Donc dans ce Parlement, le siège du parti C pèse aussi lourd que les 49 sièges du parti A.

  40. Intervenant 2

    Nous y sommes, c'est exactement ça. Les trois parties sont mathématiquement interchangeables. Toute coalition de deux parties dépasse la majorité.

  41. Intervenant 1

    C'est

  42. Intervenant 2

    dingue. Donc, le pouvoir politique de C est rigoureusement identique à celui de A ou de B, malgré un écart de 48 sièges. Notre cerveau a beaucoup de mal avec ça.

  43. Intervenant 1

    Ben oui, on associe intuitivement la taille physique d'un bloc à son influence. C'est normal.

  44. Intervenant 2

    Mais la théorie des jeux, elle, ne regarde pas le volume. Elle regarde l'impact sur la décision. Et c'est là que l'histoire du Démocristan prend une tournure vraiment fascinante avec de nouvelles élections.

  45. Intervenant 1

    Ah, le fameux scénario où tout bascule. Que donnent mes urnes cette fois-ci ?

  46. Intervenant 2

    Eh bien, le paysage politique se fragmente un peu. Cinq partis entrent au Parlement. Le parti A perd du terrain et tombe à 40 sièges.

  47. Intervenant 1

    Ok, moins

  48. Intervenant 2

    9. Le parti B tombe également à 40 sièges. Le parti C, en revanche, fait une percée monumentale et rafle 8 sièges.

  49. Intervenant 1

    Waouh ! De 1 à 8, belle progression !

  50. Intervenant 2

    N'est-ce pas ? Et enfin, deux nouveaux petits partis font leur entrée. Le parti D avec 6 sièges et le parti E avec 5 sièges. Le total est toujours de 99 et la majorité toujours à 50.

  51. Intervenant 1

    Attendez, mais c'est exactement le cas de figure dont on parlait dans l'intro là. Le parti C passe de 1 à 8 sièges. Il multiplie sa taille par 8 pendant que les deux grands s'effondrent.

  52. Intervenant 2

    C'est une victoire historique pour eux, oui.

  53. Intervenant 1

    Donc logiquement, C devrait dicter sa loi avec encore plus de force, non ?

  54. Intervenant 2

    Logiquement, oui. Mais faites un peu le calcul des coalitions avec cette nouvelle donne.

  55. Intervenant 1

    Essayons. Le parti A a 40 sièges. S'il veut gouverner sans son grand rival B, il doit trouver 10 sièges de plus. Il se tourne naturellement vers son ancien allié, le parti C. Donc 40 sièges pour A, plus 8 sièges pour C, ça fait 48. A.

  56. Intervenant 2

    Et 48, ce n'est pas 50.

  57. Intervenant 1

    Mais oui, la coalition ne suffit plus. A et C ensemble, ils ne peuvent plus gouverner. Pareil pour B et C, ils plafonnent à 48. Exactement. La seule aviance à deux qui fonctionne encore, c'est si les deux géants, A et B, s'unissent pour faire 80 sièges. Mais si A veut contourner B, il doit s'allier avec C et obligatoirement trouver un troisième partenaire, genre D ou E, pour franchir la fameuse barre des 50.

  58. Intervenant 2

    Ce qui nous amène à la conclusion, franchement, la plus contre-intuitive de la soirée électorale. Le parti C vient de perdre absolument tout son pouvoir. Sa présence, à elle seule, ne suffit plus à faire basculer le vote de la défaite vers la victoire. Il n'est plus indispensable. C'est fou ! Et le pire dans tout ça, les partis A et B ont perdu des sièges. Mais ils conservent, eux, exactement le même pouvoir d'influence. Puisque leur coalition à deux gagne toujours, alors qu'aucune autre ne le peut.

  59. Intervenant 1

    C'est stupéfiant, vraiment. Le parti C gagne des députés mais devient mathématiquement impuissant, pendant que A et B perdent des députés mais maintiennent leur domination. Ça détruit complètement l'analyse politique traditionnelle en fait.

  60. Intervenant 2

    Totalement.

  61. Intervenant 1

    Mais alors, si compter les sièges, ça ne sert à rien, comment les mathématiciens font-ils pour quantifier ce pouvoir invisible ? Il doit bien y avoir un outil de mesure, non ?

  62. Intervenant 2

    Il en existe même plusieurs. Pour les comprendre, il faut modéliser ce qu'on appelle un processus de vote à majorité simple.

  63. Intervenant 1

    Ok, comment ça marche ?

  64. Intervenant 2

    Eh bien, on attribue à chaque partie un poids, c'est-à-dire son nombre de sièges. Et on définit une coalition comme gagnante si la somme de ses poids dépasse strictement la moitié du poids total. Le premier à avoir proposé une mesure sérieuse de ce pouvoir, c'est John Bonshaf, un juriste américain, en 1965. Un juriste qui

  65. Intervenant 1

    fait des mathématiques et gains. C'est original. Quelle était son approche ?

  66. Intervenant 2

    Banzaf s'intéressait beaucoup à l'équité des systèmes de vote. Pour lui, le pouvoir ne réside pas dans le fait de simplement participer à une coalition gagnante, mais dans le fait d'y être indispensable. Il introduit donc le concept de l'individu décisif. C'est ça. C'est le parti qui, s'il décide subitement de quitter une coalition gagnante, eh bien il la fait basculer en coalition perdante.

  67. Intervenant 1

    L'élément clé qui maintient l'édifice debout, en

  68. Intervenant 2

    somme. C'est exactement l'idée. L'indice de Banza vous demande de lister absolument toutes les coalitions gagnantes possibles, puis de compter, pour chaque parti, le nombre de fois où il occupe cette fameuse position d'individu décisif.

  69. Intervenant 1

    Et ensuite ?

  70. Intervenant 2

    À la fin, on rapporte ce chiffre au total de toutes les situations décisives, histoire d'obtenir un pourcentage de pouvoir.

  71. Intervenant 1

    Ok, je crois que j'ai compris. Prenons notre démo cristan de départ. À trois parties, les coalitions gagnantes, c'était l'alliance des deux grands, A et B, et les alliances avec le petit, donc A et C, et B et C.

  72. Intervenant 2

    C'est ça. Gardez ça en tête.

  73. Intervenant 1

    Bon, dans le groupe A et B, si A se retire, B se retrouve tout seul avec 49 sièges, donc il perd. Donc A est décisif. Et inversement, si B se retire, A perd. Donc B est décisif aussi.

  74. Intervenant 2

    Parfait. Poursuivez avec les autres coalitions.

  75. Intervenant 1

    Alors, dans l'alliance A et C, si C se retire avec son unique siège, A tombe à 49 et perd, donc C est décisif. Tout juste. Au final, si je résume, A est décisif deux fois, B est décisif deux fois, et C, dans ces alliances, il est décisif deux fois aussi. On arrive bien à une égalité parfaite, chacun détient un tiers du pouvoir, soit 33,3%, alors que les sièges, rappelons-le, étaient répartis en 49, 49 et 1.

  76. Intervenant 2

    Vous avez tout bon. Mais là où ça devient croustillant, c'est que l'article d'Antoine Roland nous montre ce que donne ce calcul après les fameuses deuxièmes élections, quand C passe à 8 sièges.

  77. Intervenant 1

    Ah oui, le drame pour C.

  78. Intervenant 2

    Exactement ! L'indice de Banzaf normalisé tombe à 2 septièmes pour A et pour B, et pour le parti C, il s'effondre carrément à 1 septième.

  79. Intervenant 1

    Un septième du pouvoir, la vache. Il se retrouve donc exactement à égalité d'influence avec les petits nouveaux, D et E, qui n'ont que 6 et 5 sièges.

  80. Intervenant 2

    Eh

  81. Intervenant 1

    oui. Mais dites-moi, est-ce que cette méthode de l'individu décisif de Bonzaf, c'est la seule façon d'analyser le problème ? Parce que dans la vraie vie, une coalition, ça ne se forme pas d'un seul bloc.

  82. Intervenant 2

    C'est très juste.

  83. Intervenant 1

    Il y a des négociations, un parti en rejoint un autre, puis un troisième vient compléter le groupe, petit à petit.

  84. Intervenant 2

    C'est une excellente remarque. Et cette notion de dynamique de ralliement a justement donné naissance à un autre outil, d'ailleurs 11 ans avant Bonzaf. En 1954, deux chercheurs de l'université de Princeton, Lloyd Shapley et Martin Shubik, ont proposé un indice fondé sur l'ordre d'arrivée des parties.

  85. Intervenant 1

    D'accord, donc l'ordre compte.

  86. Intervenant 2

    Ils ont imaginé un modèle où l'on calcule non pas des groupes statiques, mais des permutations.

  87. Intervenant 1

    Permettez-moi une image pour rendre ça un peu plus concret pour ceux qui nous écoutent.

  88. Intervenant 2

    Allez-y.

  89. Intervenant 1

    Imaginons la porte d'entrée d'une salle de concert très stricte. La jauge est fixée à 50 personnes maximum. Des groupes de différentes tailles arrivent et font la queue. Ce que Chapelet et Schubik nous disent, si je comprends bien, c'est que le véritable pouvoir n'appartient pas au gros groupe qui rentre en premier et qui remplit presque la salle. Non, en effet ! Le pouvoir appartient à la personne spécifique qui, au moment de franchir la porte, fait basculer le compteur à 50 et déclenche l'affichage du panneau complet. C'est elle qui valide l'événement en fait.

  90. Intervenant 2

    C'est une excellente façon de se le représenter, oui. L'indice de Chapré-Choubic compte toutes les files d'attente possibles, tous les ordres dans lesquels les partis pourraient s'allier.

  91. Intervenant 1

    Ok.

  92. Intervenant 2

    Mathématiquement, pour n parties, le nombre de permutations correspond à la factorielle de n, qu'on note n point d'exclamation.

  93. Intervenant 1

    Ah, les fameuses factorielles !

  94. Intervenant 2

    Voilà. Pour 3 parties, c'est 3 fois 2 fois 1, soit 6 ordres d'arrivée différents. A, B, C, A, C, B, B, A, C, B, C, A, C, A, B et C, B, A. On additionne les poids de gauche à droite et on accorde le point de pouvoir à celui qui franchit la barre de la majorité.

  95. Intervenant 1

    Je vois. Donc au Démocristin 1, avec l'ordre A puis B puis C, A arrive avec ses 49 sièges, la salle n'est pas pleine. Non. B arrive avec ses 49 sièges, boum, on dépasse 50, la salle est pleine, B prend le point. C'est ça. Et si on fait ça pour les six files d'attente possibles, la source nous indique que chacun franchit la limite deux fois. Deux sur six, ça fait bien un tiers du pouvoir pour A, B et C. C'est fou, les deux méthodes aboutissent à la même conclusion.

  96. Intervenant 2

    Oui, mais penchez-vous sur le deuxième scrutin, celui à cinq parties. La factorielle de cinq, ce n'est plus six permutations. C'est 120 scénarios d'alliances possibles.

  97. Intervenant 1

    Ah oui, hexagramme vite !

  98. Intervenant 2

    Très vite. Et dans ces 120 files d'attente différentes, les parties A et B font franchir le seuil 36 fois chacun. Leur pouvoir est de 36 sur 120. Mais C, D et E, E ne déclenchent le panneau complet que 16 fois chacun.

  99. Intervenant 1

    C'est ce qui les ramène tous les trois au même niveau de pouvoir résiduel.

  100. Intervenant 2

    Exactement. Les deux méthodes, avec leur logique pourtant très différente, l'individu décisif pour l'un, la file d'attente pour l'autre, dévoilent la même réalité cachée. Ce qui m'amène à une question. Si plusieurs calculs donnent des tendances similaires, est-ce qu'on n'aurait pas affaire à une loi mathématique universelle qui sous-tendrait tout ça ? C'est une intuition très juste, et d'ailleurs qui a mis du temps à être formellement démontrée. Il a fallu attendre une publication de 2003 par les chercheurs Anjija, Chantreuil et Lepellé pour prouver que la dizaine d'indices de pouvoir qui existent partagent tous une seule et même équation générique.

  101. Intervenant 1

    Une sorte de théorie unifiée du pouvoir politique.

  102. Intervenant 2

    On peut dire ça comme ça.

  103. Intervenant 1

    Comment ça se présente concrètement ?

  104. Intervenant 2

    Alors sans faire un cours magistral de mathématiques fondamentales, disons que tous ces indices consistent à identifier les situations où un parti est décisif, mais en accordant à ces situations un poids différent selon l'indice.

  105. Intervenant 1

    D'accord.

  106. Intervenant 2

    Pour écrire cela proprement, on utilise une fonction indicatrice qui est souvent notée par la lettre grecque delta.

  107. Intervenant 1

    Et comment il fonctionne ce delta dans nos

  108. Intervenant 2

    calculs ? Imaginez-le comme un simple interrupteur binaire, vous voyez ?

  109. Intervenant 1

    Ouais, un genre de on-off ?

  110. Intervenant 2

    C'est ça. Cette fonction delta observe une coalition. Si la coalition est majoritaire, l'interrupteur est sur 1. Si elle est minoritaire, il est sur 0.

  111. Intervenant 1

    Ok, limpide.

  112. Intervenant 2

    Et donc, pour savoir si le parti C est décisif dans une coalition avec A, la formule générique calcule simplement la différence entre la situation avec C et la situation sans C.

  113. Intervenant 1

    Ah, attendez, laissez-moi tester ça sur notre fameux Démocristan numéro 2.

  114. Intervenant 2

    Allez-y !

  115. Intervenant 1

    Le parti A s'allie avec le parti C. La coalition A et C pèsent 48 sièges. C'est minoritaire. Donc, le delta de la coalition A et C vaut zéro.

  116. Intervenant 2

    Exact.

  117. Intervenant 1

    Et si j'enlève C, le parti A se retrouve tout seul avec 40 sièges. C'est bien sûr toujours minoritaire. Le delta de A vaut zéro. La soustraction donne zéro moins zéro, ce qui fait zéro. Ce n'est pas décisif.

  118. Intervenant 2

    Voilà, vous venez d'appliquer la fonction indicatrice. Et c'est en sommant tous ces deltas, pondérés par certains coefficients, qu'on obtient tous les indices existants. Or, en modélisant le pouvoir de cette manière générique, les mathématiciens ont pu vérifier si ces formules respectent ce qu'on appelle les trois propriétés fondamentales du pouvoir.

  119. Intervenant 1

    Et trois propriétés, bah oui, si on parle de mathématiques pures appliquées à la démocratie, j'imagine qu'il y a des garde-fous, des règles de bon sens que toute formule se doit de respecter.

  120. Intervenant 2

    Tout à fait.

  121. Intervenant 1

    Quelles sont ces trois propriétés du coup ?

  122. Intervenant 2

    La première s'appelle la monotonie. Elle stipule que si vous avez strictement plus de sièges qu'un autre parti, votre pouvoir calculé ne peut en aucun cas être inférieur au sien.

  123. Intervenant 1

    Ça parlait logique.

  124. Intervenant 2

    La deuxième, c'est la loi de transfert. Si vous cédez volontairement une partie de vos sièges à un adversaire, votre propre pouvoir ne peut pas augmenter. Ce serait absurde.

  125. Intervenant 1

    Oui, ça semble être vraiment le strict minimum de la logique. Et la troisième ?

  126. Intervenant 2

    C'est la règle du bloc. Si deux parties décident de fusionner officiellement pour ne former qu'un seul grand groupe, le pouvoir de ce nouveau mégaparty doit être au moins égal, voire supérieur, à la somme des pouvoirs que les deux parties avaient lorsqu'ils étaient séparés. L'union fait la force, littéralement.

  127. Intervenant 1

    Oui, ça coule de source, puisque la méthode de Chapelet-Choupic et celle de Benzaf sont un peu des modèles de référence depuis des décennies. Je présume qu'elles cochent toutes ces cases sans aucun problème ?

  128. Intervenant 2

    Et c'est là que l'article révèle une faille théorique monumentale, figurez-vous.

  129. Intervenant 1

    Ah bon ?

  130. Intervenant 2

    Si l'indice de Chapelet-Choubic respecte bien les trois propriétés, l'indice de Banzaf dans sa version normalisée, lui, ne valide rigoureusement que la monotonie.

  131. Intervenant 1

    Pardon, vous voulez dire que le modèle de Banzaf peut violer les lois de transfert et de bloc ?

  132. Intervenant 2

    Absolument.

  133. Intervenant 1

    Mais ça implique quoi concrètement ? Ça voudrait dire que, selon cet outil de mesure, fusionner avec un allié pourrait en fait détruire mon pouvoir ?

  134. Intervenant 2

    C'est exactement ce que ça signifie. Et c'est là que la mécanique est super vicieuse. Rappelez-vous comment Banza fonctionne. On compte vos moments décisifs et on divise ce chiffre par le total des moments décisifs de tous les partis pour obtenir un pourcentage. Si vous fusionnez avec un autre parti, vous allez peut-être créer un bloc plus fort. Mais en faisant cela, vous allez aussi réduire drastiquement le nombre total de coalitions possibles dans le Parlement.

  135. Intervenant 1

    Ah, je vois où vous voulez en venir.

  136. Intervenant 2

    Le gâteau total des situations décisives rétrécit. Et par un effet purement mathématique, votre nouvelle part de ce gâteau rétrécit peut s'avérer inférieure à la somme de ce que vous et votre partenaire aviez avant la fusion.

  137. Intervenant 1

    C'est complètement fou. On se croirait dans une dimension parallèle où s'affaiblir permet de régner et où grossir vous condamne.

  138. Intervenant 2

    C'est un peu ça, oui.

  139. Intervenant 1

    On comprend mieux pourquoi l'auteur insiste sur le fait que gagner des élections, ça peut être un vrai piège. Mais pour sortir un peu de la théorie pure de notre démocristan, est-ce que ces paradoxes s'observent dans le monde réel ? L'article applique ces méthodes à un cas très concret, non ?

  140. Intervenant 2

    Tout à fait. Antoine Roland s'est attaqué au Parlement européen, tel qu'il est sorti des urnes en mai 2019. C'est un terrain de jeu parfait, car c'est un Parlement particulièrement fragmenté. Pour situer le contexte, nous sommes en pleine période de flottement lié au Brexit.

  141. Intervenant 1

    Oui, alors si on liste les forces politiques du moment, ça fait du monde. On a les grands classiques, le PPE pour la droite, le SED pour les socialistes, l'ADL qui est devenu RENUE, les Verts, le NL, les conservateurs du CER et la gauche radicale du GUE-NGL.

  142. Intervenant 2

    Ça fait déjà 7 groupes officiels.

  143. Intervenant 1

    Voilà. À quoi l'article ajoute deux groupes de non-inscrits qui sont suffisamment cohérents pour être comptés. Le parti du Brexit et le mouvement 5 étoiles.

  144. Intervenant 2

    Exactement. Et par souci de simplification, l'auteur considère que ces 10 entités votent d'un seul bloc. Nous passons donc de notre petit exercice mental à 3 ou 5 parties, à un système réel à 10 blocs.

  145. Intervenant 1

    Et là ?

  146. Intervenant 2

    Et là, l'explosion combinatoire est terrifiante.

  147. Intervenant 1

    Terrifiante, le mot est faible. J'ai vu les chiffres dans l'étude. Pour calculer l'indice de Banzaf, on doit analyser chaque sous-ensemble possible de ces 10 groupes. Ça fait 2 puissance 10.

  148. Intervenant 2

    Soit 1024 coalitions différentes à évaluer, une par une.

  149. Intervenant 1

    C'est énorme ! Et pour Chapelet-Choubic alors là ? Si on reprend notre file d'attente à l'entrée de la salle de concert, avec 10 groupes différents, c'est la factorielle de 10.

  150. Intervenant 2

    Ce qui équivaut à 3 628 800 permutations possibles. Oh là là ! Plus de 3,5 millions de scénarios d'alliances à éplucher, pour trouver à chaque fois l'élément décisif.

  151. Intervenant 1

    C'est vertigineux ! C'est là qu'on réalise que la politique à l'ancienne, vous savez, où les chefs de partis faisaient leurs petits calculs de majorité sur un coin de nappe au resto, c'est mathématiquement obsolète.

  152. Intervenant 2

    C'est

  153. Intervenant 1

    clair. Face à un Parlement aussi morcelé, l'intuition humaine est complètement aveugle. Il faut des algorithmes pour cartographier le vrai pouvoir. Mais alors, une fois que l'ordinateur a fait le tri dans ses 3 millions de scénarios, est-ce qu'on retrouve le même paradoxe qu'au Démocristan ? Est-ce que les gros partis se sont fait piéger ?

  154. Intervenant 2

    Eh bien, curieusement, la configuration européenne de 2019 produit l'effet strictement inverse.

  155. Intervenant 1

    Ah bon ? Oui, mais de façon tout aussi

  156. Intervenant 2

    disproportionnée. Les calculs démontrent que les grands blocs, comme le PPE et le SCD, jouissent d'un pouvoir de décision mathématique largement supérieur à leur simple point en siège.

  157. Intervenant 1

    Ah, intéressant. Et donc, par vastes communicants, les partis plus modestes, comme les Verts ou le NL, se retrouvent avec une influence réelle nettement inférieure à ce que leur nombre de députés laissait espérer.

  158. Intervenant 2

    Exactement.

  159. Intervenant 1

    Mais comment expliquer cette prime aux gros partis, dans ce cas précis ? Pourquoi la mécanique s'inverse par rapport à notre pays fictif ?

  160. Intervenant 2

    Cela tient vraiment à la nature de la fragmentation. Dans le Parlement européen de 2019, la majorité est très difficile à atteindre. Les sièges sont tellement éparpillés qu'un petit parti ne peut quasiment jamais faire franchir le seuil des 50% à une coalition. Il y ment toujours du volume en fait. Logique, oui. En revanche, les immenses blocs comme le PPE agissent comme de véritables accélérateurs de majorité. N'importe quelle coalition de petits partis qui végètent disons autour de 30% a désespérément besoin d'un gros bloc pour la propulser au-delà des 50%. C'est le

  161. Intervenant 1

    coup de boost indispensable.

  162. Intervenant 2

    Voilà. Les grands partis deviennent des passages obligés, des encres sans lesquelles aucune alliance n'est viable. Leur pouvoir de validation devient donc mathématiquement hégémonique.

  163. Intervenant 1

    Eh ben, donc, si je résume la grande leçon de cette exploration pour ceux qui nous écoutent, l'art de faire campagne, d'arracher trois ou quatre sièges de plus dans une circonscription difficile, c'est finalement très secondaire par rapport à l'architecture du Parlement qui va en

  164. Intervenant 2

    découler. C'est tout à fait

  165. Intervenant 1

    ça. Le pouvoir, en fait, il ne se trouve pas dans la quantité d'élus. Il se trouve dans la topologie des alliances possibles. C'est une immense matrice de probabilités qui s'active dès que les portes de l'hémicycle se ferment.

  166. Intervenant 2

    Vous avez parfaitement synthétisé le cœur de l'article, vraiment. Comprendre la politique, ce n'est pas compter les forces en présence. C'est identifier qui détient la clé de voûte de l'édifice, même si cette clé est toute petite.

  167. Intervenant 1

    C'est ce qui rend, je trouve, l'apport des statistiques si précieux pour notre regard citoyen. D'ailleurs, pour conclure cette analyse, j'aimerais partager avec vous et avec nos auditeurs une dernière piste de réflexion, un peu provocatrice, qui prolonge l'étude d'Antoine Roland.

  168. Intervenant 2

    Je suis toutoui.

  169. Intervenant 1

    Toute la théorie des jeux que nous venons d'explorer, que ce soit Banzaf ou Chapelet-Chubik, elle repose sur un postulat incontournable. C'est la discipline de vote. Oui, l'absence de rébellion. On présume que chaque parti vote comme un bloc monolithique, sans aucune fissure. Mais que se passerait-il si on intégrait la réalité humaine en réel ? C'est-à-dire la fronde interne, les dissidences, les courants rebelles.

  170. Intervenant 2

    Oh, vaste programme !

  171. Intervenant 1

    Imaginez, si un grand parti majoritaire est divisé de l'intérieur, est-ce qu'un tout petit groupuscule, mais organisé, avec une discipline militaire et fanatiquement soudé, ne posséderait pas en réalité un indice de pouvoir colossal ? Genre, capable de faire chanter des majorités entières ?

  172. Intervenant 2

    Fractal ? Carrément ! Mais oui, les 3 millions de permutations du Parlement européen paraîtraient presque simplistes en comparaison. Et cette fameuse prime à la discipline bouleverserait à nouveau totalement la carte du pouvoir.

  173. Intervenant 1

    Une idée fascinante à garder en tête lors des prochaines crises parlementaires et des votes dissidents. En tout cas, merci infiniment de nous avoir éclairé sur ces mécaniques invisibles et d'avoir rendu cette géométrie du pouvoir si limpide aujourd'hui.

  174. Intervenant 2

    Merci à vous, c'était une exploration vraiment passionnante des arcanes de nos institutions.

  175. Intervenant 1

    Merci à toutes et à tous de nous avoir suivis pour cette plongée au cœur de nos sources. La prochaine fois que vous regarderez des résultats électoraux défilés à la télévision, souvenez-vous que les apparences sont trompeuses et que le véritable faiseur de roi se cache peut-être dans les marges du graphique. A très bientôt pour une nouvelle analyse.

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