
15 sept. 2016 · 5 min
Art et maths : deux artistes, du triangle au mouvement brownien
Dans cet épisode, suivez les artistes Hicham Berrada avec Mon Château, puis Étienne Saint-Amant avec Elles tiennent, où la science devient création.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On part aujourd'hui pour une nouvelle exploration de nos sources. Imaginez juste deux secondes une galerie d'art contemporain. Sauf qu'à la place de la peinture acrylique ou d'un burin classique, l'artiste utiliserait des équations mathématiques.
Intervenant 2
Ce n'est pas forcément évident à visualiser au premier abord.
Intervenant 1
Oui, c'est clair. Le but de notre analyse d'aujourd'hui, basée sur l'article « Ils font des maths un art », c'est vraiment de comprendre comment l'algèbre arrive à quitter le tableau noir pour créer une véritable émotion visuelle. Parce qu'honnêtement, quand on aborde les maths, on pense d'abord à la rigueur stricte, pas vraiment à l'esthétique.
Intervenant 2
C'est le fameux cliché tenace du calcul hyperfroid et binaire. Pourtant, en fait, la rigueur algébrique a sa propre beauté organique. Une beauté qui est souvent super spectaculaire quand elle est matérialisée dans le vrai monde. Prenons par exemple le travail de Hicham Berada.
Intervenant 1
Ah oui, j'ai vu ça.
Intervenant 2
Voilà, lui, il utilise vraiment des principes scientifiques et chimiques avec une intention purement picturale.
Intervenant 1
Son œuvre « Mon château » est d'ailleurs assez fascinante. La source indique que sa forme repose sur le très célèbre triangle de Pascal. Mais du coup, comment on passe d'un concept aussi abstrait à une structure tangible ? Juste pour clarifier visuellement, le triangle de Pascal, c'est bien cette espèce de pyramide de nombres où chaque case est simplement la somme des deux nombres juste au-dessus, c'est ça ?
Intervenant 2
Ouais, c'est exactement ce mécanisme. Et en fait, si on colorie les nombres pairs et impairs de cette pyramide d'une certaine façon, on voit apparaître des motifs géométriques.
Intervenant 1
Vraiment hypnotique, non ?
Intervenant 2
C'est ça, une structure fractale qui est extrêmement élégante. Et Berrada, il ne peint pas ce motif avec un pinceau traditionnel. Il va plutôt orchestrer les conditions physiques initiales pour que la matière s'organise toute seule, en suivant cette stricte logique mathématique.
Intervenant 1
D'accord, donc au lieu de dessiner le motif à la main, l'artiste donne juste les règles de base à la matière et la géométrie fait tout le reste. L'émotion visuelle née de cette harmonie parfaite. C'est une super analogie en fait. C'est comme si le peintre avait purement et simplement troqué sa palette de pigments contre une palette de théorèmes qui se peignent eux-mêmes.
Intervenant 2
Absolument. Cette harmonie autonome, c'est vraiment la clé. Mais le plus captivant là-dedans, c'est que les mathématiques ne se limitent pas à dicter un ordre parfait. Si on change de perspective, on réalise que c'est aussi l'outil le plus puissant dont on dispose pour sculpter…
Intervenant 1
Pour sculpter quoi ?
Intervenant 2
L'imprévisible, voire même le chaos.
Intervenant 1
Attends, attends. Utiliser une science de l'exactitude pour sculpter le chaos, c'est profondément paradoxal, ça. L'art, on voit généralement ça comme un contrôle absolu de l'artiste. Comment tu peux bâtir une toile sur une suite anarchique tout en restant l'auteur de l'œuvre ?
Intervenant 2
Regardons la toile Eltienne de l'artiste québécois Étienne Saint-Amant. C'est d'ailleurs lui qui a signé l'immense fresque « Le couloir du temps » dans le métro parisien.
Intervenant 1
Ah oui, à Montparnasse.
Intervenant 2
Oui, voilà. Dans cette toile, ils superposent des couches jaunes en utilisant un concept qu'on appelle la fonction de latente.
Intervenant 1
Alors, l'article cite bien la formule de cette fonction, mais on ne va pas se mentir, énumérer des multiplications et des variables à l'audio, c'est impossible à suivre et ça ne ressemble pas du tout à de l'art. Comment on peut visualiser ce que fait cette équation concrètement ?
Intervenant 2
On oublie la formule. Imagine plutôt le travail d'un boulanger qui pétrit une pâte.
Intervenant 1
Ok, je l'ai.
Intervenant 2
Ils l'étirent, puis ils la replient sur elles-mêmes. Si on dépose un seul petit grain de sésame sur cette pâte et qu'on répète l'opération d'étirement et de repli indéfiniment, ça devient techniquement impossible de prédire où ce grain va se retrouver.
Intervenant 1
Ah, c'est super clair !
Intervenant 2
C'est précisément la mécanique de cette fonction de latente, une règle de base très simple qui, répétée, va étirer et plier l'espace mathématique pour générer un comportement totalement anarchique.
Intervenant 1
L'image de la pâte à pain rend le truc vraiment limpide. Donc l'artiste utilise cet algorithme d'étirement virtuel pour créer des textures sauvages et imprévisibles. Et l'article mentionne qu'il va encore plus loin en utilisant le mouvement brownien pour dessiner les nuages au centre de l'œuvre.
Intervenant 2
Le mouvement brownien, pour faire simple, c'est la danse aléatoire, presque frénétique, de particules microscopiques qui flottent dans l'air ou dans un liquide. Comme
Intervenant 1
la poussière dans un rayon de soleil, un
Intervenant 2
peu. Tout à fait. En appliquant ces lois de probabilité, Saint-Amant ne se contente pas de dessiner l'apparence externe d'un nuage. Il simule carrément le comportement physique microscopique qui donne naissance au vrai nuage. Donc l'aléa n'est pas du tout subi, il est minutieusement orchestré.
Intervenant 1
C'est vraiment là que l'approche change toute notre perception des mathématiques. L'artiste moderne n'est plus juste celui qui imite la nature, mais c'est celui qui s'approprie les lois du chaos déterministe. Les maths se révèlent être un langage vivant, capable de générer la beauté complexe du monde physique.
Intervenant 2
Oui, l'équation devient vraiment l'instrument de création par excellence.
Intervenant 1
Ce qui soulève une réflexion assez vertigineuse pour terminer cette exploration. Si les créateurs d'aujourd'hui doivent utiliser des équations de chaos probabiliste pour peindre des nuages avec un tel réalisme, est-ce que ça ne signifie pas que la nature elle-même n'est, au fond, qu'une artiste qui peint avec des mathématiques ? Voilà une excellente question pour prolonger la réflexion. À très vite.
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