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21 juin 2022 · 21 min

Bertrand Russell : logique, Nobel et paix dans une même vie

Cet épisode audio suit Russell de Cambridge à son paradoxe, puis éclaire son pacifisme, son Nobel et son action antinucléaire.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie d'accueillir tous nos auditeurs aujourd'hui pour une exploration assez incroyable, il faut bien le dire.

  2. Intervenant 2

    Salut Hélène.

  3. Intervenant 1

    Oui, c'est une histoire fascinante qu'on va décortiquer aujourd'hui.

  4. Intervenant 2

    Ouais, carrément fascinante. Il faut s'imaginer un jeune aristocrate britannique à la toute fin du 19e siècle. Il est enfermé dans un immense manoir victorien, englué dans un désespoir tellement profond qu'il se trouve littéralement au bord du suicide.

  5. Intervenant 1

    C'est sombre comme point de départ.

  6. Intervenant 2

    Très sombre, oui.

  7. Intervenant 1

    Et la seule chose qui le maintient en vie, le fil extrêmement fin qui l'empêche de basculer, ce n'est pas la religion, ce n'est pas l'amour de sa famille, mais c'est une obsession totale, presque vitale pour les mathématiques.

  8. Intervenant 2

    C'est une image super frappante. Et pourtant, c'est la réalité stricte des sources documentant notre sujet d'étude. On va examiner la trajectoire d'un esprit qui a cherché à imposer la rigueur absolue, glaciale et parfaite de la logique à un monde qui est profondément irrationnel.

  9. Intervenant 1

    Exactement. L'idée de cette plongée, c'est de comprendre comment cet homme, sauvé de la mort par des équations, a pu finir par remporter un prix Nobel de littérature pour ensuite se faire jeter en prison à l'âge de 89 ans pour désobéissance civile.

  10. Intervenant 2

    Voilà. Et on parle bien sûr de Bertrand Russell, né en 1872 et mort en 1970. C'est pas juste une chronologie historique qu'on va faire. On va vraiment observer une tentative d'appliquer la méthode scientifique, enfin la logique pure, à la condition humaine.

  11. Intervenant 1

    Et pour saisir cette intransigeance, parce que c'est vraiment le mot, il faut d'abord regarder le terreau dans lequel cette pensée a germé. L'aristocratie britannique de l'époque, c'est pas vraiment un environnement propice à la remise en question.

  12. Intervenant 2

    Absolument pas. Les origines de Russell sont littéralement écrasantes. Il naît au sommet de l'élite dirigeante de l'empire britannique. Il est comte de Kingston, vicomte d'Allenby et

  13. Intervenant 1

    d'Arsouk. Son grand-père paternel, John Russell, a carrément été premier ministre du Royaume-Uni et a deux reprises sous la reine Victoria. Dans ce milieu-là, le destin d'un jeune homme est tracé au cordeau. Il doit devenir un pilier de l'empire.

  14. Intervenant 2

    Mais cette trajectoire impériale, elle est brisée lettre par une tragédie puisqu'il perd ses parents de façon très précoce. C'est ça.

  15. Intervenant 1

    Et c'est cette perte qui précipite le jeune Bertrand sous la tutelle de sa grand-mère. Et les documents qu'on a sur cette période décrivent une éducation d'une rudesse psychologique inouïe. Cette grand-mère, elle incarne la rigidité puritaine victorienne dans ce qu'elle a de plus punitif en

  16. Intervenant 2

    fait. Pas d'affection, juste un système de règles morales arbitraires.

  17. Intervenant 1

    C'est ça, étouffante, et le résultat est immédiat sur l'enfant. Il devient profondément introverti, terrorisé à l'idée de mal faire, et il sombre dans une espèce de mélancolie existentielle.

  18. Intervenant 2

    Une mélancolie qu'il a lui-même théorisée bien plus tard. D'ailleurs, dans son livre La conquête du bonheur, qui a été publié en 1930, on trouve cette confession vraiment glaçante. Ah

  19. Intervenant 1

    oui, la fameuse citation.

  20. Intervenant 2

    Oui, il écrit, je cite, « Adolescent, j'ai haï la vie et j'étais continuellement sur le point de me suicider, ce dont j'étais empêché par mon désir de me perfectionner en mathématiques. »

  21. Intervenant 1

    C'est fou d'entendre ça. Et c'est là qu'il faut vraiment s'arrêter sur le mécanisme de ce sauvetage. En général, pour la plupart des gens, les maths, c'est une discipline scolaire, parfois aride, un peu abstraite.

  22. Intervenant 2

    Oui, on le voit comme une corvée parfois.

  23. Intervenant 1

    Voilà. Mais ici, le besoin de Russell n'est pas économique, il est viscéral, il est psychologique. C'est comme imaginer être piégé dans une maison où la gravité change arbitrairement selon l'humeur d'une grand-mère tyrannique. Un jour, une action est bonne, le lendemain, c'est un péché mortel.

  24. Intervenant 2

    Une imprévisibilité totale, quoi.

  25. Intervenant 1

    Exactement. Et dans cet environnement complètement instable, découvrir les mathématiques, c'est comme trouver la seule pièce de la maison où, quand on lâche une pomme, elle tombe toujours exactement à la même vitesse.

  26. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie. Les mathématiques offrent à Russell une vérité objective qui échappe totalement au contrôle humain. Et surtout au jugement moral. 2 plus 2 font 4. C'est incorruptible.

  27. Intervenant 1

    Sa grand-mère ne peut rien y faire, non ?

  28. Intervenant 2

    Mais c'est exactement ça. Avec toute son autorité ecclésiastique et aristocratique, elle ne peut pas modifier une équation. Cette découverte, c'est la découverte d'un refuge où la logique remplace l'arbitraire de la souffrance.

  29. Intervenant 1

    Et ce refuge logique, eh bien ça le propulse vers des sommets académiques. Il entre au Trinity College de Cambridge, et là c'est une véritable boulimie intellectuelle.

  30. Intervenant 2

    Oui, il dévore tout. Il remporte des concours mathématiques prestigieux dès 1893. Puis il s'oriente immédiatement vers la métaphysique l'année d'après, en 1894.

  31. Intervenant 1

    Mais ce qui est intéressant dans les sources, c'est qu'il ne s'agit pas juste d'appliquer des formules existantes. Russell, il veut comprendre le pourquoi. Pourquoi les formules fonctionnent ? Il cherche les fondations même du bâtiment dans lequel il a trouvé refuge, en fait.

  32. Intervenant 2

    Et c'est précisément cette quête des fondations qui va le confronter à la plus grande crise de sa vie intellectuelle. Parce qu'à la fin du XIXe siècle, les mathématiques sont en pleine révolution.

  33. Intervenant 1

    Ah oui, la fameuse théorie des ensembles.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Russell se passionne pour cette discipline très récente. C'est un domaine qui a été initié par le mathématicien allemand George Cantor et formalisé par Giuseppe Peano vers 1888. Et l'ambition de la théorie des ensembles, elle est vertigineuse.

  35. Intervenant 1

    C'est l'idée de tout refondre, non ?

  36. Intervenant 2

    Oui, il s'agit de fournir un langage fondamental, un alphabet commun pour reconstruire l'intégralité des mathématiques sur des bases purement logiques.

  37. Intervenant 1

    Si on veut vulgariser un peu pour notre audience, l'idée c'est de regrouper les objets mathématiques selon des propriétés communes. On crée l'ensemble des nombres pairs, l'ensemble des nombres premiers et ainsi de suite. L'objectif, c'était de prouver que l'édifice mathématique était absolument parfait, infaillible.

  38. Intervenant 2

    Tout à fait. Sauf que Russell, avec cet esprit hyper aiguisé par son intolérance à l'irrationalité, il va scruter ce système jusqu'à y déceler une faille fondamentale.

  39. Intervenant 1

    Le fameux paradoxe de Russell.

  40. Intervenant 2

    Voilà. Il réalise qu'en appliquant les règles de cette théorie à la lettre, on peut créer un ensemble qui se contredit lui-même.

  41. Intervenant 1

    Alors, c'est un concept conceptuellement dense, donc essayons de décortiquer le mécanisme de ce paradoxe. Au lieu de parler de nombres purs, prenons un exemple concret qu'on trouve souvent pour l'expliquer.

  42. Intervenant 2

    Ah oui, je vois où tu veux en venir. L'exemple du catalogue.

  43. Intervenant 1

    C'est ça. Mettons qu'on décide d'imprimer un catalogue gigantesque.

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