
20 nov. 2023 · 17 min
Laplace, chancelier : signera-t-il la déchéance de Napoléon ?
Dans cet épisode, suivez le mathématicien-sénateur et chancelier du Sénat, de la capitulation de Paris à son hésitation devant l’acte de déchéance.
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Intervenant 1
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravi d'entamer cette nouvelle exploration aujourd'hui avec toi.
Intervenant 2
Salut Sam. Oui, moi aussi, surtout qu'on a un sujet, franchement, un sujet qui décoiffe
Intervenant 1
aujourd'hui. Ça, c'est clair. Pour commencer, on va planter le décor tout de suite, histoire que tout le monde visualise bien. On est à la fin du mois de mars en 1814.
Intervenant 2
Une période un peu tendue, on va dire.
Intervenant 1
C'est le moins qu'on puisse dire. Les troupes russes et prussiennes sont littéralement aux portes de Paris. Le chaos s'installe partout.
Intervenant 2
Ouais, la ville est à feu et à sang.
Intervenant 1
Et au milieu de tout ça, on a la jeunesse étudiante, notamment les élèves de l'école polytechnique, qui montent sur les barricades, à la barrière du trône. Une résistance complètement désespérée quoi.
Intervenant 2
C'est ça, ils se battent avec l'énergie du désespoir.
Intervenant 1
Mais c'est là que ça devient fascinant, que fait exactement au même moment l'un des esprits les plus brillants de toute la France. Je parle du célèbre mathématicien Pierre Simon de Laplace.
Intervenant 2
Ah, Laplace, le maître de la mécanique céleste.
Intervenant 1
Exactement, l'homme qui a réussi à mettre en équation la stabilité du système solaire. Devine quoi ? Il fait ses valises et il part se cacher dans la campagne normande.
Intervenant 2
Ça casse un peu le mythe du héros, c'est sûr.
Intervenant 1
Complètement. Et donc aujourd'hui, on plonge dans les archives de cette fuite en s'appuyant sur un article vraiment passionnant qui s'intitule « Un rôle dans la déchéance de Napoléon ».
Intervenant 2
Un article qui détaille tout ça à la perfection ?
Intervenant 1
Voilà. Et l'idée, ça va être de comprendre comment ce génie des mathématiques a appliqué la froideur de ses équations à sa propre survie politique.
Intervenant 2
Ok, décortiquons un peu tout ça. Alors, l'enjeu de cette analyse, il est d'une richesse incroyable. Et je tiens à le préciser tout de suite, l'objectif ici, c'est pas du tout de distribuer des bons ou des mauvais points.
Intervenant 1
Non, on n'est pas là pour faire la morale.
Intervenant 2
Exactement. Il ne s'agit pas de juger les mérites de l'Empire qui est en train de s'effondrer, ou de la République qui pointe le bout de son nez, ou même du retour de la royauté. On reste purement neutre.
Intervenant 1
On observe les faits.
Intervenant 2
Voilà. Le but, c'est d'observer la mécanique interne d'un esprit hyper rationnel quand son environnement politique s'effondre totalement. Comment les lois de la probabilité dictent la conduite d'un homme d'État face aux dangers ?
Intervenant 1
C'est un décalage qui donne le vertige, en fait. D'un côté, on a cette jeunesse incandescente, d'ailleurs menée par un jeune mathématicien qui s'appelle Irénée Jules Bien-Aimé.
Intervenant 2
Oui, qui n'hésite pas à verser son sang contre la coalition.
Intervenant 1
Et de l'autre côté, t'as Laplace. Lui, il écoute gentiment les conseils des autorités qui sont en train de tomber, comme le roi Joseph. Le frère de Napoléon y quitte son super appartement du Sénat et il file s'isoler à les yeux.
Intervenant 2
À l'abri, en Normandie.
Intervenant 1
Ouais. Franchement, je bloque un peu sur ce comportement. On a affaire à un type qui est obsédé par la structure, par l'ordre cosmique, tu vois.
Intervenant 2
Je vois très bien.
Intervenant 1
Comment il justifie d'abandonner son poste au milieu de la tempête ? Moi, ça me fait penser à... Imagine un joueur d'échecs. Le plateau est littéralement en train de prendre feu et lui, il se lève et il va prendre un café dans la pièce d'à côté en attendant de voir quelles pièces vont survivre aux flammes.
Intervenant 2
C'est une excellente analogie. Ça ressemble à de la désertion pure et simple, c'est vrai. Mais ce qui est fascinant ici, c'est que c'est une réaction qui obéit à une logique très très calculée.
Intervenant 1
Oh ouais ? Tu penses qu'il a
Intervenant 2
tout prévu ? Bah Laplace, il ne fuit pas de manière hystérique. Il organise son absence. Par exemple, avant de partir, il laisse des directives ultra précises à son secrétaire archiviste au Sénat.
Intervenant 1
Un certain Cauchy, c'est ça ?
Intervenant 2
Tout à fait. Et petite anecdote en passant, le fils de cet archiviste, c'est Augustin-Louis Cauchy, qui deviendra lui-même un prodige absolu des mathématiques au XIXe siècle.
Intervenant 1
Oh waouh, le monde est petit !
Intervenant 2
Très petit. Donc Laplace s'assure que la machine administrative continue de tourner, un peu au ralenti, mais elle tourne. Et lui, il se met hors de portée des balles.
Intervenant 1
Il va se mettre au vert, quoi.
Intervenant 2
Exactement. Il se retire en Normandie pour observer. En fait, la question centrale pour lui, c'est d'évaluer les variables inconnues.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Il attend de voir qui va gagner la partie avant de parier ? Précisément. En mars 1814, l'écaution politique est tout simplement insoluble parce qu'il manque trop de données.
Intervenant 1
Personne ne sait ce qui va se passer.
Intervenant 2
C'est ça. Est-ce que l'épisode napoléonien est vraiment terminé ? Ou est-ce que l'empereur va tenter une contre-attaque militaire ?
Intervenant 1
Ou alors peut-être qu'une nouvelle république va émerger ?
Intervenant 2
Ou bien le retour des Bourbons avec Louis XVIII, même si cette option, honnêtement, elle semblait mathématiquement très improbable pour beaucoup de gens en ce moment-là.
Intervenant 1
Ouais, surtout depuis la mort du fils de Louis XVI en prison, le fameux enfant du Temple.
Intervenant 2
Exactement. La lignée semblait compromise. Donc face à toutes ces inconnues, la réaction rationnelle de Laplace, c'est pas de parier à l'aveugle, c'est de réduire son risque au maximum.
Intervenant 1
D'accord, je comprends la logique. Sauf que cette petite retraite normande, elle va créer un vide institutionnel majeur à Paris.
Intervenant 2
Ça, c'est le moins qu'on puisse dire. Parce que le 2 avril 1814, il y a un événement sismique. Le Sénat vote l'acte de déchéance.
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