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21 nov. 2016 · 22 min

Trophées Tangente 2016 : du Démineur 3D aux livres

Cet épisode audio parcourt quatre distinctions, du 3D-Mineur de Nicolas Daire aux livres primés, puis au prix des lycéens et à l’article récompensé.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente pour une nouvelle plongée au cœur de la culture mathématique. Pour commencer cette exploration, c'est une scène historique assez fascinante à se représenter.

  2. Intervenant 2

    Oui, complètement.

  3. Intervenant 1

    Prenez un des plus grands génies du siècle des Lumières, un homme capable de conceptualiser la mécanique céleste, de co-rédiger l'encyclopédie.

  4. Intervenant 2

    Un esprit vraiment brillant quoi.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Et pourtant totalement incapable d'évaluer correctement ses chances de gains à un simple jeu de pile ou face.

  6. Intervenant 2

    C'est fou quand on

  7. Intervenant 1

    y pense. Ah c'est dingue. C'est la vraie histoire du mathématicien d'Alembert et c'est exactement le genre de paradoxe qui rend la science si passionnante.

  8. Intervenant 2

    Bah oui.

  9. Intervenant 1

    Aujourd'hui, on va explorer en profondeur le palmarès des Trophées Tangente 2016. Des prix qui ont été décernés fin novembre sous les dorures du Palais du Luxembourg à Paris. Mais attention, l'idée c'est pas de vous lire un simple catalogue de noms.

  10. Intervenant 2

    Non, absolument pas. L'objectif de notre analyse aujourd'hui, c'est vraiment de comprendre les mécanismes qui se cachent derrière ces récompenses. Ce que ce palmarès démontre de manière très concrète.

  11. Intervenant 1

    Et qu'est-ce qu'ils démontrent

  12. Intervenant 2

    juste ? Que les mathématiques ne vivent pas en vase clos. Elles ne sont pas isolées sur un tableau noir plein de craies, tu vois.

  13. Intervenant 1

    Oui, je vois l'image.

  14. Intervenant 2

    En fait, c'est une véritable clé de lecture du monde. Elles structurent l'art, elles fournissent l'architecture de l'informatique moderne, elles nourrissent la littérature et, comme on l'a dit avec d'Alembert, elles se construisent aussi sur les erreurs de l'histoire.

  15. Intervenant 1

    Et bien c'est exactement ce fil conducteur qu'on va suivre. Et pour ancrer tout de suite cette idée dans le réel, je propose qu'on commence par ce qui se voit et ce qui se touche, les trophées eux-mêmes.

  16. Intervenant 2

    Ah oui, très bon point.

  17. Intervenant 1

    Parce que la récompense qui est remise au lauréat, ce n'est pas du tout une simple médaille produite à la chaîne. La matière physique du trophée est en soi une démonstration mathématique.

  18. Intervenant 2

    C'est vraiment une des signatures de cet événement. La conception des trophées est confiée à des artistes contemporains, des artistes qui utilisent la géométrie comme matière première.

  19. Intervenant 1

    C'est fascinant de mêler ça à l'art.

  20. Intervenant 2

    Complètement. Il faut d'ailleurs noter qu'un prix spécifiquement dédié à l'art mathématique est en préparation pour 2017. L'Oscar.

  21. Intervenant 1

    Ah, joli jeu de mots.

  22. Intervenant 2

    N'est-ce pas ? Mais en attendant, la patte artistique, elle est déjà bien là. Par exemple, le trophée du prix Tangente du livre, il a été conçu par Jérémy Brunet.

  23. Intervenant 1

    D'accord.

  24. Intervenant 2

    Et Jérémy Brunet, c'est un maître de l'art fractal.

  25. Intervenant 1

    Oh, l'art fractal, ça c'est une excellente illustration de la rencontre entre l'équation et l'esthétique.

  26. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  27. Intervenant 1

    Pour schématiser un peu, pour ceux qui nous écoutent, on prend une règle géométrique simple et on la répète à l'infini.

  28. Intervenant 2

    Ouais, à des échelles de plus en plus petites.

  29. Intervenant 1

    Voilà, et ça donne des structures vertigineuses. C'est un peu comme le chou romanesco dans la nature, mais là, c'est reproduit dans des sculptures ou des images de synthèse. C'est rendre l'infini tangible, quoi.

  30. Intervenant 2

    C'est une très belle image. Et d'ailleurs, Jérémy Brunet n'est pas le seul. Le palmarès, il mobilise tout un collectif de créateurs.

  31. Intervenant 1

    Ah oui ?

  32. Intervenant 2

    Oui, l'artiste Sconza a réalisé l'œuvre pour le prix Novelle, Denise Pranville pour le prix du meilleur article et Célik Zed pour les mentions spéciales.

  33. Intervenant 1

    D'accord, donc c'est vraiment une démarche globale.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Sans oublier le graveur Patrice Génère. Son travail sur le métal vient couronner le tout nouveau prix des lycéens. C'est une manière très forte de rappeler que les concepts mathématiques ont une texture, un volume et une esthétique visuelle.

  35. Intervenant 1

    Justement, cette notion de volume, je trouve que ça offre une transition parfaite vers notre deuxième point.

  36. Intervenant 2

    Ah, je te vois venir.

  37. Intervenant 1

    Bah oui, parce que si les sculpteurs matérialisent les mathématiques dans le monde physique, les informaticiens, eux, ils s'en servent pour bâtir des mondes virtuels.

  38. Intervenant 2

    Tout à fait.

  39. Intervenant 1

    Et là, on plonge directement dans le prix Bernard Novelli. Alors ce prix, il récompense des lycéens qui programment des jeux mathématiques. Et le vainqueur 2016, Nicolas Dallaire, a remporté la mise avec un projet intitulé le 3D mineur.

  40. Intervenant 2

    Alors là, le projet de Nicolas Dallaire, c'est vraiment un cas d'école de ce qu'on appelle la transposition dimensionnelle.

  41. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  42. Intervenant 2

    Prenons le Démineur classique. Je pense que tout le monde y a déjà joué sur un vieil ordinateur, non ? Ah oui, avec

  43. Intervenant 1

    le petit smiley gris en haut de l'écran, carrément.

  44. Intervenant 2

    C'est ça. La mécanique, elle est purement bidimensionnelle. On a une grille plate, on clique et un chiffre nous indique combien de bombes se cachent dans les cases adjacentes. L'objectif, c'est de déduire l'emplacement des mines par pure logique.

  45. Intervenant 1

    Et on détruit les blocs vides pour avancer.

  46. Intervenant 2

    Voilà. Eh bien, ce lycélin, il a eu l'audace de prendre cette mécanique et de l'injecter dans un cube en trois dimensions.

  47. Intervenant 1

    Attends, attends. Je veux être sûre qu'on visualise bien la complexité du truc.

  48. Intervenant 2

    Vas-y.

  49. Intervenant 1

    Dans le Démineur plat en 2D, une case centrale, elle est entourée par huit autres cases. En haut, en bas, les côtés, les diagonales. Donc on gère huit voisins maximum. Et c'est ça. Mais en 3D, c'est comme se retrouver au centre d'un Rubik's Cube.

  50. Intervenant 2

    Exactement.

  51. Intervenant 1

    On doit vérifier les cases au-dessus, en dessous, sur les côtés, devant et derrière. Mathématiquement, on passe de 8 à 26 cases adjacentes.

  52. Intervenant 2

    C'est exactement ça, le calcul est bon. Un cube de 3 par 3 par 3, ça contient 27 petits blocs.

  53. Intervenant 1

    Ok.

  54. Intervenant 2

    Si on enlève le bloc central, celui sur lequel on se trouve, il reste bien 26 voisins potentiels.

  55. Intervenant 1

    Ah ouais, la vache !

  56. Intervenant 2

    La charge cognitive pour le joueur, elle est démultipliée. On balaye plus un simple terrain plat, on doit littéralement évider un volume de l'intérieur, tout en gardant en tête des probabilités qui s'intersectent sur trois axes différents.

  57. Intervenant 1

    C'est un peu comme m'éplucher un oignon géométrique, mais un oignon potentiellement explosif, couche par couche.

  58. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie. Et l'algorithme derrière, il doit calculer dynamiquement la destruction des blocs vides et révéler les chiffres, tout ça sans faire exploser l'ensemble.

  59. Intervenant 1

    C'est dingue ! Mais ce qui est remarquable d'un point de vue technique, c'est que ce lycéen a développé ça tout seul.

  60. Intervenant 2

    Oui, de A à Z.

  61. Intervenant 1

    J'ai vu qu'il a utilisé le moteur de jeu Unity et qu'il a codé en langage C sharp. Il a dû gérer non seulement la logique pure des probabilités, mais aussi le moteur physique, la caméra tridimensionnelle, les graphismes.

  62. Intervenant 2

    C'est un travail titanesque pour un jeune de cet âge.

  63. Intervenant 1

    Surtout quand on sait, et c'est un peu ironique, que Bernard Novelli, le concepteur qui a donné son nom à ce prix, avait publié un ouvrage de référence sur les stratégies du Démineur.

  64. Intervenant 2

    Oui, mais uniquement en 2D.

  65. Intervenant 1

    C'est ça. Le jeune lauréat a littéralement ajouté une dimension à l'œuvre du maître.

  66. Intervenant 2

    C'est le mouvement naturel du progrès scientifique au final. La génération suivante s'appuie sur les acquis pour explorer de nouveaux espaces.

  67. Intervenant 1

    Ouais, c'est beau.

  68. Intervenant 2

    Et l'impact de ce prix ne s'arrête pas à la remise d'une calculatrice ou d'un petit trophée. Il y a un véritable enjeu de professionnalisation derrière.

  69. Intervenant 1

    Ah bon ? Comment ça ?

  70. Intervenant 2

    Bah, le jeu de Nicolas Derr a vraiment vocation à devenir une application mobile grand public.

  71. Intervenant 1

    Oh, génial !

  72. Intervenant 2

    Pour donner un ordre d'idée, l'application du vainqueur de l'année précédente, de 2015, elle doit justement sortir sur les plateformes début 2017. Ah

  73. Intervenant 1

    d'accord, donc on sort du simple exercice scolaire pour entrer de plein pied dans l'économie réelle.

  74. Intervenant 2

    Exactement. L'initiative prend d'ailleurs tellement d'ampleur que pour les 30 ans du magazine Tangente, la compétition va s'ouvrir aux étudiants.

  75. Intervenant 1

    Les étudiants du supérieur ?

  76. Intervenant 2

    Ouais, de bac plus 1 à bac plus 3.

  77. Intervenant 1

    Super initiative. Bon alors si l'informatique utilise les mathématiques pour créer des architectures ludiques, il y a un autre domaine qui les utilise pour décoder l'esprit humain. Ce qui nous amène à examiner le prix Tangente du livre.

  78. Intervenant 2

    C'est un prix très suivi ça. D'autant plus que les nominés sont sélectionnés par le vote des internautes. Ce qui prouve vraiment l'existence d'un lectorat solide pour la littérature scientifique en fait.

  79. Intervenant 1

    Tout à fait. Et donc cette année ?

  80. Intervenant 2

    Cette année, le grand prix a été décerné à l'ouvrage « Éloge des mathématiques ». C'est publié chez Flammarion.

  81. Intervenant 1

    D'accord. De quoi ça parle exactement ?

  82. Intervenant 2

    C'est un dialogue intellectuel entre le philosophe Alain Badiou et Gilles Aéry. Et la thèse centrale du livre, elle est assez forte. Elle repose sur l'idée que les mathématiques constituent une voie d'accès privilégiée au bonheur.

  83. Intervenant 1

    Alors là, attends, il faut vraiment qu'on s'arrête un instant.

  84. Intervenant 2

    Je me disais bien que ça allait te faire réagir.

  85. Intervenant 1

    Bah oui, l'idée que des équations puissent rendre heureux, ça peut sembler terriblement contre-intuitif pour quiconque a un jour transpiré d'angoisse devant un problème de trigonométrie au lycée quoi.

  86. Intervenant 2

    Ouais, c'est sûr vu comme ça.

  87. Intervenant 1

    Comment est-ce qu'Alain Badiou justifie cette affirmation ? De quel bonheur on parle exactement là ?

  88. Intervenant 2

    Bon, alors il parle évidemment pas d'un bonheur matériel ou d'un simple divertissement passager. Alain Badiou, il renoue avec une tradition philosophique très ancienne qui remonte à Platon.

  89. Intervenant 1

    OK, la philosophie

  90. Intervenant 2

    antique. Voilà. Pour Badieu, les mathématiques, c'est la forme la plus pure de l'ontologie.

  91. Intervenant 1

    L'ontologie.

  92. Intervenant 2

    L'étude de ce qui est en philosophie. L'étude de la vérité absolue, si tu préfères.

  93. Intervenant 1

    Ah, je vois.

  94. Intervenant 2

    En fait, dans un monde dominé par le chaos, par l'opinion, les fausses informations, les incertitudes permanentes, la démonstration mathématique offre un ancrage. Le bonheur dont il est question ici, c'est vraiment l'apaisement psychologique.

  95. Intervenant 1

    L'apaisement par la certitude.

  96. Intervenant 2

    Exactement. La joie profonde de l'esprit qui parvient par lui-même à toucher une vérité incontestable, universelle et démontrée. C'est une forme de libération par la rationalité.

  97. Intervenant 1

    C'est vrai que vu sous cet angle, c'est un rempart intellectuel très puissant.

  98. Intervenant 2

    Complètement. Ah ça oui, c'est beaucoup plus concret.

  99. Intervenant 1

    Prenons la première mention, l'Information de James Glick. C'est un livre qui décortique ce qu'est réellement l'information, mais d'un point de vue purement mathématique.

  100. Intervenant 2

    Et c'est un ouvrage fondamental, parce qu'il explique la théorie de l'information. Une théorie qui a été formalisée au milieu du XXe siècle par Claude Shannon.

  101. Intervenant 1

    Et pourquoi c'est si important, Shannon ?

  102. Intervenant 2

    Avant Shannon, on pensait que transmettre une information, ça dépendait du sens du message. Les mathématiques, elles ont permis de séparer le message de son sens pour ne conserver que sa quantité. Une quantité mesurable en bits.

  103. Intervenant 1

    Ah, les fameux bits de nos ordinateurs.

  104. Intervenant 2

    C'est ça. Et c'est cette abstraction mathématique qui a rendu possible la compression des données, Internet et toute notre ère numérique actuelle en fait.

  105. Intervenant 1

    Incroyable. Et la deuxième mention spéciale, elle est encore plus ancrée dans les conséquences humaines directes, je trouve.

  106. Intervenant 2

    Tout à fait.

  107. Intervenant 1

    Il s'agit du livre « Les maths au tribunal » écrit par Léla Schneps et Coralie Colmès. Et ici, fini la théorie pure. On analyse des affaires pénales réelles, de vrais cas où la justice s'est appuyée sur des statistiques.

  108. Intervenant 2

    Et parfois de façon désastreuse.

  109. Intervenant 1

    Oui, le jury a d'ailleurs utilisé une expression assez saisissante pour décrire ce livre. Ils l'ont qualifié d'arme d'instruction massive pour les magistrats.

  110. Intervenant 2

    Et l'expression, elle est brillante parce qu'elle souligne vraiment l'urgence de la situation. Dans les tribunaux, l'incompréhension des mécanismes probabilistes, ça peut mener à de véritables tragédies humaines.

  111. Intervenant 1

    Tu penses à quoi en particulier ?

  112. Intervenant 2

    Il y a un biais connectif très connu qu'on appelle le sophisme du procureur. C'est une erreur mathématique redoutable.

  113. Intervenant 1

    Comment ça fonctionne ?

  114. Intervenant 2

    En gros, c'est une erreur où l'on confond la probabilité qu'une personne innocente possède une certaine preuve avec la probabilité qu'une personne soit innocente sachant que cette preuve a été trouvée.

  115. Intervenant 1

    Oula, attends, c'est un point crucial. Faut qu'on décortique ça avec un exemple.

  116. Intervenant 2

    Vas-y.

  117. Intervenant 1

    C'est la différence entre dire, d'un côté, il y a une chance sur un million que l'ADN d'un innocent corresponde à celui trouvé sur l'arme du crime.

  118. Intervenant 2

    Ce qui dit comme ça semble complètement accablant pour l'accusé.

  119. Intervenant 1

    Exactement. Et de l'autre dire que sur une population de 10 millions d'habitants, il y a 10 innocents dont l'ADN correspond.

  120. Intervenant 2

    C'est les mêmes maths, mais ça change tout.

  121. Intervenant 1

    Bah oui, parce que ça signifie que l'accusé a 9 chances sur 10 de ne pas être le bon

  122. Intervenant 2

    gars. Exactement. Et si un juge ou un jury ne maîtrise pas cette nuance mathématique, on envoie littéralement des innocents en prison.

  123. Intervenant 1

    C'est terrifiant.

  124. Intervenant 2

    C'est pour ça que ce livre est qualifié d'arme intellectuelle. Comprendre les mathématiques, ce n'est pas seulement un exercice de style pour avoir de bonnes notes. C'est un outil d'autodéfense citoyenne. C'est essentiel pour garantir l'équité de nos institutions.

  125. Intervenant 1

    Alors la question qui découle logiquement de ce constat, c'est comment on les distribue ces armes intellectuelles ?

  126. Intervenant 2

    Vaste programme !

  127. Intervenant 1

    Comment on fait pour transmettre cette rigueur logique à des adolescents qui sont parfois très éloignés, voire, disons-le, fâchés avec la culture scientifique ?

  128. Intervenant 2

    Ce n'est pas facile tous les jours pour les profs.

  129. Intervenant 1

    Eh bien, la réponse de ce palmarès, elle se trouve dans la création d'un tout nouveau concept. Le prix Tangente des lycéens.

  130. Intervenant 2

    Assa, c'est une super initiative. Le mécanisme de ce prix, dont c'était d'ailleurs la toute première édition en 2015-2016, il est redoutable d'ingéniosité.

  131. Intervenant 1

    Comment ça marche en pratique ?

  132. Intervenant 2

    Le principe de base est simple. Dix lycées répartis sur tout le territoire reçoivent une sélection de dix livres. Mais attention, il ne s'agit pas de manuels d'algèbre ou de gros bouquins indigestes. Dieu merci pour eux. On parle de romans, de polars, de bandes dessinées ou même de biographies qui intègrent subtilement les mathématiques dans leur trame narrative. D'accord. Au final, ce sont plus de 150 jeunes qui ont constitué des jurys locaux, chaque établissement fixant de façon autonome ses propres méthodes de débats et de sélection.

  133. Intervenant 1

    Ah mais c'est la stratégie du cheval de Troie, ça !

  134. Intervenant 2

    Complètement.

  135. Intervenant 1

    Dans notre système scolaire, on a souvent l'impression qu'il y a un grand mur bien étanche entre les littéraires, qui aiment les histoires, et les matheux, qui aiment les équations.

  136. Intervenant 2

    Les fameux silos.

  137. Intervenant 1

    Voilà. Et dire à un élève purement littéraire d'étudier une théorie abstraite, c'est provoquer un blocage immédiat. Mais si cette même théorie, c'est la clé pour résoudre un meurtre dans un thriller super haletant, l'élève va l'assimiler sans même lever ses boucliers habituels.

  138. Intervenant 2

    C'est clair.

  139. Intervenant 1

    C'est vraiment par la narration qu'on fait tomber ce

  140. Intervenant 2

    mur. Le terme de cheval de Troyes est très juste. Et les retours de terrain ont validé cette approche au-delà de toutes les espérances.

  141. Intervenant 1

    Vraiment. Les jeunes ont accroché... Ah oui ? Les documents rapportent la stupéfaction positive des enseignants face à l'engagement des élèves. Ce décloisonnement, ça a provoqué des collaborations qu'on voit très rarement.

  142. Intervenant 2

    Du style des professeurs de mathématiques qui s'allient aux documentalistes et aux professeurs de lettres. On a vu des élèves organiser des chroniques à la radio locale, rédiger des critiques littéraires poussées et même analyser des fictions mathématiques directement pendant leurs cours de français.

  143. Intervenant 1

    C'est génial, c'est une vraie pollinisation croisée des savoirs quoi.

  144. Intervenant 2

    Et ce qui prouve que c'est pas qu'une simple expérimentation sans lendemain, c'est l'investissement autonome des établissements.

  145. Intervenant 1

    C'est-à-dire qu'ils continuent... Sur

  146. Intervenant 2

    les dix lycées pionniers, huit ont décidé de reconduire le projet pour l'année suivante sur leur propre fond, en rachetant eux-mêmes les livres.

  147. Intervenant 1

    Ah oui, c'est un vrai succès !

  148. Intervenant 2

    Et dix nouveaux lycées les rejoignent pour la prochaine édition en 2017.

  149. Intervenant 1

    Cette démarche, elle souligne quand même une vérité fondamentale sur l'apprentissage. On retient beaucoup mieux un concept quand on le découvre par soi-même, quand on l'explore. Et surtout quand on se trompe en essayant de le comprendre.

  150. Intervenant 2

    À ça, c'est la base. Le droit à l'erreur, c'est le fondement même de la méthode scientifique.

  151. Intervenant 1

    Et ce droit à l'erreur, il s'applique à tout le monde, même aux esprits les plus brillants de l'histoire. Ce qui nous amène à notre dernier grand sujet, le prix Tangente du meilleur article. Tout

  152. Intervenant 2

    à fait.

  153. Intervenant 1

    Le lauréat cette année s'appelle Léo Gerville Riach. Il est enseignant en statistique à l'Université de Bordeaux. Il a séduit le jury avec un article dont le titre résonne avec notre introduction. C'est la loi du croix ou pile de d'Alembert.

  154. Intervenant 2

    C'est un article génial parce qu'il revisite une célèbre controverse historique. Nous avons parlé de d'Alembert au tout début du podcast.

  155. Intervenant 1

    Oui, le génieux qui galérait avec une pièce de monnaie.

  156. Intervenant 2

    Voilà. Cet immense savant du XVIIIe siècle, il a commis une faute de raisonnement basique sur l'interprétation des probabilités lors d'un lancé de pièces. A l'époque, ça lui a d'ailleurs valu de sévères railleries de la part de ses pairs. Je m'en doute. Mais l'article de Léo Gerville-Réache, il ne cherche pas du tout à se moquer. Au contraire, il analyse la mécanique de cette erreur pour en tirer une formidable leçon de pédagogie.

  157. Intervenant 1

    Alors décortiquons un peu cette erreur pour que tout le monde saisisse bien sa nature. D'Alembert se posait une question en apparence très simple. Si on lance une pièce de monnaie deux fois de suite, quelle est la probabilité d'obtenir au moins une fois le côté pile ?

  158. Intervenant 2

    Voilà, c'est le point de départ.

  159. Intervenant 1

    Aujourd'hui, on fait un art de probabilité au tableau. Il y a quatre scénarios possibles et équiprobables. On peut faire pile-pile, pile-face, face-pile ou face-face.

  160. Intervenant 2

    Jusque là, on est d'accord.

  161. Intervenant 1

    Trois de ces quatre scénarios contiennent au moins un pile. La bonne réponse, elle est donc de trois chances sur quatre.

  162. Intervenant 2

    Exactement. Ça, c'est la méthode moderne. Mais le raisonnement de d'Alembert, il était différent.

  163. Intervenant 1

    Comment il voyait le truc, lui ?

  164. Intervenant 2

    Il a considéré les résultats non pas comme une arborescence, mais comme une chronologie d'arrêt.

  165. Intervenant 1

    Une chronologie d'arrêt ?

  166. Intervenant 2

    Oui. Il s'y dit bon. Premier cas, je fais pile au premier lancé. Ok,

  167. Intervenant 1

    donc la condition est remplie, le jeu s'arrête, il a gagné.

  168. Intervenant 2

    Exact. Deuxième cas, je fais face d'abord, puis je fais pile. J'ai aussi gagné.

  169. Intervenant 1

    Ok.

  170. Intervenant 2

    Troisième cas, je fais face, puis face. Là, j'ai perdu. Il a donc comptabilisé seulement trois scénarios possibles au total dans sa tête.

  171. Intervenant 1

    Ah, je vois l'erreur.

  172. Intervenant 2

    Et puisque deux de ces trois scénarios étaient gagnants, il en a déduit que la probabilité, c'était de deux chances sur trois.

  173. Intervenant 1

    L'erreur, elle est subtile, mais elle est fatale. Il a considéré que le scénario où on gagne dès le premier lancé avait le même poids statistique que les autres, en ignorant que ce premier lancé masquait en réalité deux branches de l'arbre.

  174. Intervenant 2

    C'est ça.

  175. Intervenant 1

    C'est quand même un peu comme si, je ne sais pas, un chef étoilé Michelin a raté la cuisson d'un œuf au plat. C'est fou de se dire qu'un mathématicien de cette envergure n'a pas perçu la symétrie de son modèle.

  176. Intervenant 2

    C'est précisément là qu'est l'intérêt de l'article. Il nous rappelle que la naissance d'une science, ça se fait pas par illumination spontanée d'un seul coup. Au XVIIIe siècle, la théorie des probabilités, c'était un terrain sauvage, non balisé.

  177. Intervenant 1

    Il n'y avait pas de règles claires.

  178. Intervenant 2

    Voilà. Les concepts de base, comme l'indépendance des événements ou la construction rigoureuse de l'espace probabiliste, ne s'étaient pas encore formalisés. L'erreur de d'Alembert, elle illustre parfaitement la difficulté de l'esprit humain, même génial, à conceptualiser le hasard pur. La science avance par tâtonnement en construisant peu à peu de nouveaux modèles mentaux.

  179. Intervenant 1

    C'est un regard vraiment bienveillant sur l'histoire des sciences. Ça donne une vraie profondeur à l'article. Article qui sera d'ailleurs publié dans les colonnes du magazine pour ceux qui veulent le lire.

  180. Intervenant 2

    Et on remarque au passage que ce prix du meilleur article fonctionne comme un véritable incubateur de talent pour le magazine.

  181. Intervenant 1

    C'est-à-dire comment ?

  182. Intervenant 2

    Le palmarès montre que les anciens gagnants s'investissent durablement dans la communauté Tangente. Les exemples sont probants. Christian Laforeste, un ancien lauréat, il s'apprête à publier un livre entier sur la théorie des graphes en janvier 2017.

  183. Intervenant 1

    Ah super !

  184. Intervenant 2

    Fabien Aoustin, un autre ancien gagnant, il a immédiatement inscrit ses classes au fameux prix des lycéens dont on vient de parler. Il a même fini par intégrer l'équipe organisatrice au sein du club Tangente.

  185. Intervenant 1

    Le club Tangente, c'est l'association qui coordonne toute cette ingénierie culturelle et événementielle de façon bénévole. Et avec l'année 2017 qui sera celle du 30e anniversaire, l'équipe lance un appel clair.

  186. Intervenant 2

    Oui, ils cherchent de nouvelles recrues.

  187. Intervenant 1

    Voilà, ils cherchent des bénévoles. Pour ceux qui ont envie de s'impliquer dans la diffusion de ce savoir, c'est vraiment le moment idéal pour rejoindre l'aventure.

  188. Intervenant 2

    Et c'est essentiel. Cet engagement communautaire, c'est le moteur invisible qui permet à toutes ces initiatives de perdurer et de grandir d'année en année.

  189. Intervenant 1

    Bon, le moment est venu de faire un peu la synthèse de cette exploration approfondie.

  190. Intervenant 2

    Je t'en prie.

  191. Intervenant 1

    Si on rassemble toutes les pièces du puzzle de cette édition 2016, le tableau qui se dessine est très très loin de l'image froide qu'on associe parfois aux sciences exactes.

  192. Intervenant 2

    Complètement.

  193. Intervenant 1

    On a commencé avec l'art fractal gravé dans le métal pour basculer dans la gymnastique mentale incroyable d'un Démineur réinventé en trois dimensions.

  194. Intervenant 2

    Tout à fait.

  195. Intervenant 1

    On a compris comment la certitude d'une démonstration pouvait offrir un refuge philosophique face au chaos du monde, tout en découvrant que de mauvaises statistiques au tribunal, ça pouvait broyer des vies innocentes.

  196. Intervenant 2

    C'est le grand écart.

  197. Intervenant 1

    Et puis, on a vu des lycéens se réconcilier avec les équations grâce à des enquêtes policières. Et on a réhabilité l'erreur créatrice d'un géant des lumières. La conclusion s'impose d'elle-même. Les mathématiques sont une discipline vibrante, profondément culturelle et intimement liée à notre condition humaine.

  198. Intervenant 2

    C'est magnifiquement résumé. Et d'ailleurs, pour prolonger un peu cette réflexion, il y a une idée assez provocatrice qui découle directement de l'erreur historique de d'Alembert qu'on vient de voir.

  199. Intervenant 1

    Oh ouais, laquelle ?

  200. Intervenant 2

    Nous avons vu qu'un génie absolu a pu trébucher lourdement sur les balbutiements des probabilités, une discipline qui aujourd'hui est le socle absolu de notre société technologique. C'est clair. Du coup, ça doit vraiment interroger notre rapport à l'innovation contemporaine.

  201. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  202. Intervenant 2

    Dans quel domaine d'application particulier tu penses à ça ?

  203. Intervenant 1

    Songeons un peu aux technologies de rupture actuelles. Les algorithmes prédictifs, le machine learning, les prémices de l'intelligence artificielle. Ces modèles produisent souvent des résultats biaisés, des erreurs d'interprétation ou ce qu'on appelle des hallucinations logiques.

  204. Intervenant 2

    Oui, on en voit tous les jours, c'est parfois très absurde et la critique est souvent immédiate et féroce. Mais si on applique la leçon d'Alembert, on peut se poser la question combien de ces erreurs algorithmiques actuelles ne sont, en réalité, que les fondations maladroites mais nécessaires des sciences exactes de demain ?

  205. Intervenant 1

    Ah ouais, c'est vertigineux vu comme ça.

  206. Intervenant 2

    Tout comme la communauté scientifique aurait gagné à faire preuve d'un peu plus de clénance envers d'Alembert, il serait peut-être sage de cultiver une forme d'indulgence vigilante face aux outils numériques qui, en se trompant, a décodé notre

  207. Intervenant 1

    réalité. Voilà une perspective fascinante sur laquelle méditer pour ceux qui nous écoutent. Derrière l'imperfection d'un nouvel outil se cache parfois la première brique d'une révolution intellectuelle. L'important, c'est de garder l'esprit critique toujours en éveil, de comprendre les mécanismes au lieu de les subir et de continuer à questionner avec curiosité le monde qui nous entoure. Merci à tous de nous avoir suivis dans cette exploration.

  208. Intervenant 2

    Merci et à très

  209. Intervenant 1

    vite. À très bientôt pour une nouvelle plongée scientifique.

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