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16 janv. 2017 · 19 min

Méta-compréhension : quand croit-on comprendre les maths ?

Dans ce podcast, suivez le glissement des mots courants vers les maths, puis découvrez comment une lecture familière peut masquer leur sens scientifique.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Pour commencer notre plongée aujourd'hui, si on imagine une route avec une pente de 100%.

  2. Intervenant 2

    Ouais, une pente bien raide.

  3. Intervenant 1

    Spontanément, l'image mentale qui surgit, c'est un mur quasi vertical.

  4. Intervenant 2

    Bah oui, totalement. Une ascension physiquement impossible. Enfin, c'est l'intuition commune quoi.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Sauf qu'en mathématiques, une pente de 100%, ça décrit simplement un angle de 45 degrés.

  6. Intervenant 2

    Bah oui, la logique est implacable en fait.

  7. Intervenant 1

    On avance d'un mètre horizontalement, on monte d'un mètre verticalement.

  8. Intervenant 2

    Le rapport est de 1 pour 1, du coup 100%.

  9. Intervenant 1

    Et voilà, l'intuition physique se fracasse complètement contre la réalité géométrique.

  10. Intervenant 2

    Oui, tout simplement parce que le même mot décrit deux visions du monde totalement différentes.

  11. Intervenant 1

    Et c'est exactement ce décalage, ce piège redoutable posé par le langage qui anime notre exploration d'aujourd'hui.

  12. Intervenant 2

    À partir d'un article fascinant.

  13. Intervenant 1

    Oui, un article intitulé « Un effet sournois, la méta-compréhension ».

  14. Intervenant 2

    Un super titre d'ailleurs.

  15. Intervenant 1

    Notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre comment les mathématiciens choisissent les mots pour bâtir de nouveaux concepts.

  16. Intervenant 2

    Et surtout, comment ce pillage du vocabulaire courant crée des illusions d'optique intellectuelle, tu vois.

  17. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça, parce qu'il y a une vraie mécanique psychologique derrière la façon dont notre cerveau se fait berner par son propre lexique.

  18. Intervenant 2

    Il faut d'abord poser une base fondamentale sur la nature même des mathématiques. Cette discipline a une exigence absolue, presque vitale, de rigueur. Dans une discussion de tous les jours, l'ambiguïté fait le charme de l'échange. C'est

  19. Intervenant 1

    clair, on utilise le contexte, le ton de la voix.

  20. Intervenant 2

    Voilà, pour désamorcer les malentendus. Mais le discours mathématique, lui, il fonctionne dans le vide en fait.

  21. Intervenant 1

    Il exige un langage clair, extrêmement précis et univoque.

  22. Intervenant 2

    Exactement. Chaque concept doit être défini au scalpel, au préalable, sans laisser la moindre place à une interprétation hasardeuse.

  23. Intervenant 1

    C'est le prix à payer pour construire des théorèmes qui restent vrais des siècles plus tard, quoi.

  24. Intervenant 2

    Ouais.

  25. Intervenant 1

    Et c'est marrant parce que cette exigence de pureté, ça donne souvent aux mathématiques cette réputation d'être une sorteresse inattaquable.

  26. Intervenant 2

    Un peu froide, ouais.

  27. Intervenant 1

    Totalement. Une forteresse remplie de symboles grecs que personne ne lit à haute voix.

  28. Intervenant 2

    Et c'est justement pour éviter cet enfermement que des voix se sont élevées au fil du temps.

  29. Intervenant 1

    Ah oui, l'article mentionne une figure très intéressante là-dessus.

  30. Intervenant 2

    Oui, Maurice Allais, un célèbre économiste et physicien français qui a d'ailleurs reçu le prix Nobel d'économie.

  31. Intervenant 1

    Pas n'importe qui donc ?

  32. Intervenant 2

    Non, pas n'importe qui. Et Allais défendait une position très tranchée sur ce sujet. Pour lui, tout auteur qui élabore une théorie mathématique abstraite a l'obligation impérieuse d'en exprimer la signification en langage courant.

  33. Intervenant 1

    Ces hypothèses, ces résultats, tout ça en mots non vaut.

  34. Intervenant 2

    C'est ça. Il estimait que la complexité d'une équation, bah ça ne dispensait jamais le chercheur de l'effort de traduction quoi.

  35. Intervenant 1

    Donc plus l'abstraction est poussée, plus le devoir de l'ancrer dans le monde réel par des mots devient nécessaire.

  36. Intervenant 2

    Exactement. C'est une injonction forte.

  37. Intervenant 1

    Bah oui, on ne peut pas se cacher éternellement derrière une muraille d'équations et il faut bien redescendre sur Terre à un moment.

  38. Intervenant 2

    Et c'est là tout le problème, ce passage du langage mathématique pur au langage courant et le trajet inverse, ça crée un double flux langagier qui est loin d'être sans danger.

  39. Intervenant 1

    Ah oui, on l'observe déjà dans un sens très précis, du jargon scientifique vers notre quotidien.

  40. Intervenant 2

    Complètement.

  41. Intervenant 1

    L'enseignement secondaire a littéralement perfusé notre langage avec une quantité impressionnante de termes issus de la géométrie classique.

  42. Intervenant 2

    Oui, aujourd'hui on parle d'un point de vue, d'une ligne de conduite, d'un plan d'action.

  43. Intervenant 1

    Ou de deux trajectoires parallèles, tu vois, sans même réaliser qu'on manipule l'héritage du Clyde.

  44. Intervenant 2

    C'est vrai que ce sont à l'origine des concepts mathématiques d'une abstraction folle.

  45. Intervenant 1

    Mais qui ont acquis un droit de cité totalement naturel dans nos phrases de tous les jours.

  46. Intervenant 2

    Et on pourrait ajouter à cette liste des mots comme polynôme, sinus ou tangente, qui s'invitent parfois dans des expressions métaphoriques.

  47. Intervenant 1

    C'est fou. Et ce transfert, ça montre qu'il est en fait impossible de tracer une ligne de démarcation nette entre le langage mathématique et le langage usuel.

  48. Intervenant 2

    Non, c'est clair. On ne peut pas séparer les mots en deux boîtes hermétiques. Le lexique savant et le vocabulaire du quotidien se chevauchent en permanence.

  49. Intervenant 1

    C'est une dynamique que les mathématiciens eux-mêmes décrivent avec une expression magnifique, je trouve.

  50. Intervenant 2

    Oui, ils parlent d'ensemble flou.

  51. Intervenant 1

    Mais cette expression, c'est un exemple parfait du phénomène.

  52. Intervenant 2

    Ouais, totalement.

  53. Intervenant 1

    Quand on entend « ensemble » flou dans la vie courante, l'esprit imagine un groupe de choses un peu vagues.

  54. Intervenant 2

    Un amas d'idées brouillon.

  55. Intervenant 1

    C'est ça, une définition qui manque de netteté. Genre, on a l'impression d'une faiblesse de la pensée.

  56. Intervenant 2

    Alors que la réalité mathématique derrière ce terme est d'une précision chirurgicale.

  57. Intervenant 1

    Attends, explique-nous

  58. Intervenant 2

    ça. La théorie des ensembles flous, qui a été introduite par Lutfi Zadeh dans les années 60, elle vient casser la logique binaire classique.

  59. Intervenant 1

    Ok.

  60. Intervenant 2

    Dans un ensemble classique, un élément appartient ou n'appartient pas au groupe. C'est 0 ou 1, c'est blanc ou noir.

  61. Intervenant 1

    C'est binaire

  62. Intervenant 2

    quoi. Voilà. Et Zadeh a introduit l'idée qu'un élément peut appartenir partiellement à un ensemble.

  63. Intervenant 1

    Ah, avec un degré d'appartenance calculé très précisément.

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