
21 juin 2022 · 7 min
Orientation : de l’est au surprenant plein sud
Dans cet épisode audio, suivez le mot du soleil levant aux cartes et à la géométrie, jusqu’au paradoxe d’une orientation plein sud.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on plonge au cœur de nos dictionnaires pour une petite exploration assez fascinante.
Intervenant 2
On va décortiquer une petite absurdité qu'on prononce tous les jours sans même s'en rendre compte.
Intervenant 1
C'est ça. Imaginez, vous dites fièrement à vos amis que votre nouveau salon est, je cite, « orienté plein
Intervenant 2
sud ».
Intervenant 1
Techniquement, d'un point de vue purement étymologique, vous êtes en train d'affirmer que le soleil se lève au sud.
Intervenant 2
Ce qui, on est bien d'accord, défie absolument toutes les lois de la mécanique céleste.
Intervenant 1
Oui,
Intervenant 2
complètement. Mais c'est justement ce qui rend l'histoire de ce mot si captivante. En fait, en nous appuyant sur le grand Robert et aussi sur le dictionnaire historique d'Alain Rey de 1992, on va voir comment l'humanité a glissé d'une observation purement poétique du ciel à la rigueur des mathématiques modernes.
Intervenant 1
Exactement. Et notre mission pour cette analyse, c'est vraiment de comprendre comment la géographie et ensuite la géométrie ont un peu kidnappé ce terme. C'est
Intervenant 2
le mot, ils l'ont kidnappé.
Intervenant 1
Donc, commençons par le commencement. D'où elle vient cette racine qui relie votre façon de nous diriger à la course du soleil ?
Intervenant 2
Il faut remonter assez loin. La première trace écrite du mot « Orient » en vieux français, c'était vers l'an
Intervenant 1
1080.
Intervenant 2
Dans la très célèbre chanson de Roland. Et en fait, le terme, c'est un héritage direct du latin, le mot « Orients ».
Intervenant 1
Orience, d'accord.
Intervenant 2
Qui n'est rien d'autre que le participe présent du verbe oriri. Et oriri, ça veut tout simplement dire « se lever » ou « surgir », tu vois.
Intervenant 1
Ok, donc si je saisis bien la logique, avant même de désigner un lieu géographique fixe sur une carte, l'orient c'est d'abord une action en cours.
Intervenant 2
C'est exactement ça.
Intervenant 1
C'est vraiment le mouvement de l'astre qui surgit à l'horizon, quoi.
Intervenant 2
Tout à fait. Et c'est au XIIe siècle que, par une espèce de belle extension poétique, on va dire, l'Orient devient le point cardinal où s'accomplit cette action, donc l'Est.
Intervenant 1
C'est fou de se dire qu'à l'époque, pour s'orienter, on ne cherchait pas du tout un pôle magnétique invisible.
Intervenant 2
Non, pas du tout.
Intervenant 1
On cherchait simplement la lumière du matin, en fait. C'était viscéral, c'était très visuel.
Intervenant 2
Oui, très visuel. Et surtout, c'était hyper pragmatique pour l'architecture.
Intervenant 1
Ah,
Intervenant 2
pour les bâtiments ? Oui, oui. Dès 1485, on trouve déjà l'expression « bien orienté ». Et ça ne servait pas du tout à lire une carte maritime. C'était vraiment pour qualifier la disposition d'un bâtiment par rapport à la course du soleil.
Intervenant 1
Genre les maisons, les trucs comme
Intervenant 2
ça. Voilà. Et surtout, l'exemple le plus classique, c'est les anciennes églises.
Intervenant 1
Ah oui, bien sûr.
Intervenant 2
Le chœur des églises était presque systématiquement tourné vers l'est, justement pour faire face à la lumière naissante le matin.
Intervenant 1
J'imagine très bien les bâtisseurs aligner leur fondation sur l'aube. C'est une belle image. Mais du coup, ça soulève un paradoxe de taille, je trouve. Parce que de nos jours, nos cartes géographiques ou nos applications GPS sur nos téléphones, elles sont totalement obsédées par le Nord. Complètement. À quel moment on a arrêté de regarder vers l'Est pour regarder vers le Nord ?
Intervenant 2
La vraie bascule linguistique et conceptuelle d'ailleurs, elle se cristallise vraiment autour de 1680. Et la responsable de ce grand changement, c'est l'utilisation généralisée de la boussole.
Intervenant 1
Ah bah oui, logique.
Intervenant 2
Avec l'essor de la navigation au long cours, les marins ne pouvaient plus se fier uniquement au soleil.
Intervenant 1
Surtout s'il pleut ou s'il fait moche.
Intervenant 2
Voilà, par temps couvert en plein milieu de l'océan Atlantique, c'est compliqué. Et l'aiguille aimantée de la boussole, elle, elle pointe irrémédiablement vers le pôle nord magnétique.
Intervenant 1
C'est un peu comme si on avait gardé, tu sais, l'icône de la vieille disquette pour signifier sauvegarder sur nos ordinateurs modernes.
Intervenant 2
Ah oui, c'est une excellente analogie.
Intervenant 1
On a conservé l'étiquette verbale orientée par pure habitude linguistique, alors qu'en réalité, les cartographes, ils se mettaient à aligner le haut de leur carte sur le nord.
Intervenant 2
Exactement. En 1680, orienter une carte, ça signifiait désormais faire coïncider son sommet avec le nord géographique réel. Et ce glissement s'est vraiment accéléré au XIXe siècle.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Vers les années 1830-1840, le mot « orientation », il fait son apparition pour désigner officiellement l'indication des points cardinaux en général, puis la capacité à déterminer sa position physique. Le soleil, il était définitivement sorti de l'équation quoi.
Intervenant 1
Donc grâce au magnétisme de la Terre, on a fini par figer l'espace sur nos cartes. Oui. Mais on est dans le podcast de Tangente.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
Et en tant que lecteur de Tangente, on sait très bien que les mathématiciens, ils aiment toujours aller beaucoup plus loin. Toujours. À la fin du 19e siècle, ils travaillaient sur des espaces hyper abstraits, des repères dans le vide absolu. Comment est-ce que la géométrie a adapté ce vieux concept ?
Intervenant 2
Les mathématiques se sont appropriées par pure nécessité structurelle en fait. C'est en 1899 qu'on voit émerger de façon très très stricte la notion de droite orientée. Ah oui, les vecteurs, tout ça ? Voilà. En algèbre ou même en physique, quand tu étudies des forces ou des déplacements, une simple ligne d'un point A à un point B, ça ne suffit plus.
Intervenant 1
Bien sûr, si on veut exprimer qu'un objet avance ou recule le long d'un axe, la direction seule est insuffisante. Il faut forcément lui imposer un sens de parcours.
Intervenant 2
Précisément. Il faut lui donner un sens positif arbitraire qui est souvent symbolisé par une petite flèche.
Intervenant 1
Oui, la flèche au bout de l'axe.
Intervenant 2
C'est ça. Et ça a culminé avec la mise en place des axes de coordonnées. On introduit alors l'orientation absolue ou relative pour définir des repères entiers. On est passé de l'observation poétique d'une aube à des axes X et Y super abstraits qui structurent tout notre univers mathématique.
Intervenant 1
Et malgré toute cette abstraction scientifique, la boucle est un peu bouclée quand on revient à notre fameuse orientation plein sud de notre quotidien pour nos jardins.
Intervenant 2
Ouais, c'est le triomphe total de l'usage sur l'étymologie. Le mot, il a complètement perdu sa substance d'origine. Il désigne désormais simplement la direction à laquelle un objet ou une personne fait face, quitte à créer des contresens absolus.
Intervenant 1
Des grosses absurdités, ouais. Voilà.
Intervenant 2
Mais la langue évolue et notre cerveau s'en accommode finalement très bien.
Intervenant 1
C'est clair. Ça me fait réaliser à quel point tout notre langage est prisonnier de notre condition de terrien, en fait.
Intervenant 2
Ah oui, complètement.
Intervenant 1
Chaque fois qu'on trace un vecteur sur une feuille ou qu'on regarde l'aiguille d'un GPS, on s'appuie sur le champ magnétique d'une petite planète ou alors sur la course d'une étoile locale.
Intervenant 2
Le soleil.
Intervenant 1
Ce qui m'amène à une question je trouve assez vertigineuse. Je
Intervenant 2
t'écoute.
Intervenant 1
Le jour où l'humanité, elle voyagera dans l'espace lointain, super loin de notre système solaire. Là où l'est, le nord et les levées de soleil, ça n'a plus aucune réalité physique. Sur quels repères et surtout avec quels mots est-ce qu'on fera pour enfin s'orienter ?
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