
18 nov. 2022 · 24 min
Quand une asymptote devient-elle une tangente ?
Dans cet épisode, suivez pas à pas le changement de perspective qui transforme des asymptotes en tangentes au point de fuite.
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Intervenant 1
Bienvenue sur le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
Bonjour à tous.
Intervenant 1
L'espace où on prend vraiment le temps d'explorer la beauté et les mystères des mathématiques, toujours avec une bonne dose de curiosité. Alors, petite mise en situation pour commencer. Imaginez un tableau de salle de classe, un prof de maths qui rature violemment un graphique avec son stylo rouge vif.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux stylo rouge, on
Intervenant 1
le connaît bien. C'est ça. Et l'erreur de l'élève en question, avoir osé tracer une courbe qui vient frôler, et pire encore, qui vient toucher son asymptote. On a tous connu cette règle d'or assez néo-lycée, hein ?
Intervenant 2
Oh que oui !
Intervenant 1
Genre, une tangente, ça touche la courbe, mais une asymptote, c'est cette espèce de ligne invisible que la courbe approche jusqu'à la fin des temps, sans jamais, au grand jamais, la toucher.
Intervenant 2
C'est vraiment le grand drame de l'étude de fonction en classe de terminale, ça.
Intervenant 1
Grave.
Intervenant 2
Partient au monde du fini, avec un point de contact bien réel.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
Tandis que l'autre, l'asymptote, c'est une promesse éternelle de rapprochement vers l'infini. Mathématiquement parlant, dans la géométrie classique qu'on apprend à l'école, c'est vraiment une frontière infranchissable.
Intervenant 1
Eh ben justement, l'objectif de notre exploration d'aujourd'hui, c'est de jeter un énorme pavé dans la mare.
Intervenant 2
Ah, j'aime quand on
Intervenant 1
fait ça. Et si cette prétendue erreur d'élève n'en était absolument pas une ? Et si, en changeant simplement notre façon de regarder l'espace, les asymptotes devenaient purement et simplement des tangentes ?
Intervenant 2
C'est une idée assez
Intervenant 1
radicale. Totalement. Pour introduire le truc, on peut penser à ma piste de décollage d'un aéroport. D'accord. Vu du sol, les bords de la piste sont deux lignes strictement parallèles. Elles ne se croisent pas.
Intervenant 2
Normal.
Intervenant 1
Mais pour le pilote d'avion qui prend de l'altitude et qui regarde vers l'horizon, ces deux lignes finissent par fusionner complètement au loin. En fait, pour comprendre l'infini, il faut littéralement prendre de la hauteur et changer de géométrie.
Intervenant 2
Exactement. Et ce qui est fascinant ici, c'est que pour percer ce mystère, et en fin de compte réhabiliter cette erreur d'élève, on doit abandonner le confort de notre bonne vielle feuille de papier en deux dimensions.
Intervenant 1
Adieu la feuille à carreaux.
Intervenant 2
Voilà. Le stratagème mathématique consiste à passer à ce qu'on appelle la géométrie projective.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Pour faire simple, on va construire un modèle visuel en trois dimensions. C'est en regardant nos graphiques habituels à travers le prisme de la perspective spatiale que l'infini va soudainement se matérialiser sous nos yeux.
Intervenant 1
Et se comporter de façon tout à fait rationnelle du coup.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
D'accord, mais il faut qu'on m'explique le mécanisme exact là. Parce qu'on ne va pas juste léviter au-dessus de notre feuille avec un jetpack imaginaire ?
Intervenant 2
Non, ça risque d'être compliqué.
Intervenant 1
C'est ça. Il faut qu'on installe un dispositif optique super rigoureux. Comment est-ce qu'on modélise ça mathématiquement ? Comment on place nos caméras en quelque sorte ?
Intervenant 2
Alors, imaginons un sol parfaitement plat, d'accord ? Un sol qui s'étend à l'infini.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
C'est ce qu'on appelle le plan mathématique classique, avec ses axes X et Y. C'est là-dessus que sont tracées toutes les courbes qu'on étudie au lycée.
Intervenant 1
Le plan de base,
Intervenant 2
quoi. Voilà. Maintenant, on ajoute une troisième dimension, la verticale. Et on va placer un observateur dans cet espace.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Cet observateur a ses yeux situés à une certaine hauteur, qu'on appellera « H ».
Intervenant 1
Donc, si je résume, on a un observateur debout sur notre graphique géant, à une hauteur
Intervenant 2
H. C'est exactement ça. Mais attention, il ne regarde pas directement ses pieds. On va placer devant lui une vitre parfaitement transparente.
Intervenant 1
Un écran vertical.
Intervenant 2
C'est ça. Situé à une distance d, toute l'idée du modèle, c'est d'étudier comment l'observateur voit les courbes dessinées sur le sol, mais à travers cette vitre.
Intervenant 1
Ah ok, c'est comme quand on essaye de décalquer un paysage sur une fenêtre en fait. On regarde un point sur le sol, notre regard trace une ligne droite invisible entre notre œil et ce point, et paf, cette ligne traverse la vitre en endroit hyper précis.
Intervenant 2
C'est rigoureusement le même principe. Mathématiquement parlant, on prend un point M sur le sol, le rayon visuel part de l'œil, il traverse l'écran transparent et va frapper ce fameux point M.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
L'impact de ce regard sur la vitre nous donne un nouveau point. Et ce point, il a de nouvelles coordonnées qu'on va noter X indice E et Y indice E.
Intervenant 1
Le E c'est pour écran j'imagine ?
Intervenant 2
Tout juste. La géométrie projective, au fond c'est l'art de calculer comment les coordonnées du sol se transforment en ces coordonnées d'écran.
Intervenant 1
Et c'est des calculs compliqués ?
Intervenant 2
Pas tant que ça en fait. On utilise des mathématiques très basiques. Le bon vieux théorème de Thalès, avec des histoires de proportions et de triangles semblables.
Intervenant 1
Ah bah Thalès, ça rappelle des souvenirs. Et c'est en appliquant ces proportions que la notion d'horizon entre en jeu de façon mathématique, non ?
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Parce que si notre observateur lève les yeux tout doucement, plus il regarde loin sur le sol, plus son regard se redresse.
Intervenant 2
C'est logique.
Intervenant 1
Et s'il regarde volant douanes en lui de façon totalement horizontale, son rayon visuel est parfaitement parallèle au sol. Il ne touchera jamais le sol, même à l'infini.
Intervenant 2
Et c'est le point fondamental de notre dispositif. Sur notre vitre transparente, ce regard horizontal correspond à une hauteur bien précise.
Intervenant 1
La hauteur H des yeux de l'observateur, c'est ça ?
Intervenant 2
Exact. Cette ligne horizontale tracée sur l'écran, d'équation Y indice E égale H, c'est la ligne d'horizon.
Intervenant 1
Ah d'accord.
Intervenant 2
Géométriquement, l'implication est vraiment vertigineuse. Cette simple ligne finie sur la vitre rassemble absolument tous les points qui, sur le sol, sont situés à l'infini. On a capturé l'infini, on l'a ramené à une distance finie et on l'a dessiné sous la forme d'une simple ligne droite.
Intervenant 1
Ok, décortiquons ça, parce qu'en épluchant les équations géométriques de ce modèle, il y a un détail complètement contre-intuitif qui saute aux yeux.
Intervenant 2
Ouais, lequel ?
Intervenant 1
C'est cette histoire de points situés mathématiquement derrière l'observateur.
Intervenant 2
Ah oui, bien sûr !
Intervenant 1
Bah oui, si la vitre est devant lui à une distance d, qu'est-ce qui se passe dans les équations pour les points du sol qui sont situés dans son dos ?
Intervenant 2
C'est-à-dire quand la coordonnée y sur le sol est inférieure à moins d ?
Intervenant 1
Exactement. Enfin, j'ai vraiment du mal à visualiser comment on peut projeter quelque chose qui est derrière nous, sur un écran qui est posé devant nous. C'est absurde physiquement.
Intervenant 2
C'est là que le modèle algébrique devient beaucoup plus puissant que la biologie humaine. Comment ça ? L'équation de projection trace une droite infinie entre le point sur le sol, l'écran et l'œil. Si le point sur le sol est très loin derrière l'observateur, il faut imaginer un rayon qui part de ce point, qui remonte en diagonale vers l'avant.
Intervenant 1
Ouais ?
Intervenant 2
Qui traverse carrément l'œil de l'observateur par l'arrière du crâne et qui continue sa route vers l'avant pour aller frapper la vitre tout en haut. Mais c'est totalement surnaturel ce truc. Mathématiquement, on dote notre observateur « Dieu derrière la tête ». C'est une bonne façon de le dire. Le rayon passe au travers de lui pour aller s'imprimer sur la partie supérieure de l'écran. C'est ouf !
Intervenant 1
C'est la beauté des maths. Les points qui fuient vers l'infini derrière le dos de l'observateur viennent se projeter sur la vitre au-dessus de la ligne d'horizon.
Intervenant 2
C'est fou. D'ailleurs, dans les logiciels de représentation graphique, on a pris l'habitude de dessiner ces points-là avec une couleur différente.
Intervenant 1
Souvent en vert, je crois.
Intervenant 2
Voilà, en vert, pour bien signifier qu'il s'agit d'une zone que l'œil humain physiologique ne pourrait jamais voir, mais que la géométrie algébrique, elle, calcule sans la moindre difficulté.
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