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14 mars 2016 · 7 min

Stephen Leacock : quand l’absurde détourne les maths

Dans cet épisode, suivez Stephen Leacock d’une pension géométrique aux statistiques approximatives, puis aux problèmes avec A, B et C.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Imaginez un instant la chambre des lords britannique en train de débattre très sérieusement d'une loi pour forcer les angles d'un triangle isocèle à être égaux. Mais uniquement deux jours par semaine, par

  2. Intervenant 2

    exemple. C'est complètement

  3. Intervenant 1

    absurde. N'est-ce pas ? Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle plongée au cœur des sources du magazine Tangente. Aujourd'hui, on explore les textes de Stephen Leacock, un écrivain et humoriste canadien du début du XXe siècle. Notre mission, c'est de comprendre comment cet esprit brillant détourne la rigueur clinique des mathématiques pour dynamiter nos conventions sociales.

  4. Intervenant 2

    Et le plus fascinant ici, c'est vraiment la mécanique de son humour. En fait, Leacock ne se contente pas de faire des petites blagues superficielles sur les chiffres. Il prend le langage le plus objectif qu'on connaisse, donc celui des sciences exactes, et il l'applique de force à la subjectivité humaine. Ça crée un véritable court circuit cognitif chez le lecteur.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Commençons d'ailleurs par sa géométrie de pension de famille. Qu'est-ce qu'il fait exactement dans ce texte ?

  6. Intervenant 2

    Parce qu'il plaque des postulats mathématiques sur des trucs aussi banals qu'une chambre d'hôte un peu miteuse.

  7. Intervenant 1

    En mathématiques, un postulat ou un axiome, c'est une vérité de départ fondamentale qu'on admet sans démonstration.

  8. Intervenant 2

    D'accord.

  9. Intervenant 1

    Et donc Leacock s'en empare et décide, par exemple, de définir l'hôtesse de la pension de famille comme un parallélogramme.

  10. Intervenant 2

    Parallélogramme ?

  11. Intervenant 1

    Exactement. Il la décrit très formellement comme une figure oblongue et anguleuse qui, au fond, ne ressemble à rien. Ah, c'est excellent. Mais là où j'ai vraiment ri, c'est avec son postulat sur les draps de lit. Il affirme que les draps de ses pensions, même si on les prolonge à l'infini des deux côtés, ils ne se rencontreront jamais. C'est une référence directe à Euclide, on est d'accord.

  12. Intervenant 2

    Tout à fait, ouais. C'est le fameux postulat d'Euclide qui établit que deux droites parallèles ne se croiseront jamais dans un espace plan, peu importe jusqu'où on les trace. Et Leacock prend cette loi majestueuse de la géométrie et il l'écrase sur la triste réalité d'un drap trop petit et vraiment inconfortable dans une auberge bon marché.

  13. Intervenant 1

    J'ai l'impression que c'est un peu comme s'il inventait une géométrie non euclidienne de l'hôtellerie en fait.

  14. Intervenant 2

    C'est exactement ça ?

  15. Intervenant 1

    Un espace physique où les règles normales de l'univers se courbent sous le poids de la radinerie du propriétaire.

  16. Intervenant 2

    C'est une super analogie. En géométrie non euclidienne, on modifie un axiome de base pour voir comment tout l'univers mathématique se déforme. Stephen Leacock fait pareil. Il modifie les axiomes de notre quotidien. Et en utilisant une forme académique ultra rigide pour décrire des situations absurdes, il nous montre que la rigueur de la forme n'est parfois qu'une illusion.

  17. Intervenant 1

    Et cette illusion de rigueur, on ne la trouve pas que dans les pensions de famille. Si on regarde comment on communique aujourd'hui, on voit bien que les chiffres servent souvent de bouclier.

  18. Intervenant 2

    Ah totalement. C'est le cœur de sa nouvelle « La force des statistiques ». Il y décortique comment les gens se cachent derrière des nombres grandiloquents. Il y a un de ses personnages qui parle d'une goutte d'eau qui contiendrait un million ou peut-être un milliard de quelque chose.

  19. Intervenant 1

    De quelque chose.

  20. Intervenant 2

    Il a oublié quoi ? Mais le simple fait de lâcher le mot « milliard », ça suffit à asseoir son autorité dans la conversation.

  21. Intervenant 1

    Mais attendez, pourquoi ça marche si bien sur nous ? Pourquoi on se laisse intimider par quelqu'un qui cite un chiffre au hasard, comme ça lors d'un dîner ?

  22. Intervenant 2

    Parce que psychologiquement, notre cerveau associe le chiffre à la certitude absolue. Le Leacock comprend que la société moderne a un besoin maladif de tout quantifier pour se rassurer. Mais là où ça devient vraiment dangereux et hilarant, c'est quand l'institution s'en mêle.

  23. Intervenant 1

    Oui, c'est vrai.

  24. Intervenant 2

    Dans l'éducation aristocratique, il imagine carrément le pouvoir politique tentant de légiférer sur la géométrie.

  25. Intervenant 1

    C'est là qu'on retrouve notre fameux triangle isocèle de l'introduction. La chambre des lords, en 1920, qui débat pour savoir si les angles à la base d'un triangle isocèle ont le droit d'être égaux.

  26. Intervenant 2

    C'est ça. Et l'archevêque s'y oppose farouchement. Il affirme que l'énoncé est beaucoup trop laïque et il exige que cette égalité ne vaille que dans toute communauté chrétienne.

  27. Intervenant 1

    C'est fou.

  28. Intervenant 2

    Et puis Lord Halifax propose son amendement pour que l'égalité des angles ne soit applicable que deux jours par semaine. Ce que Leacock pointe du doigt ici, c'est l'arrogance monumentale du pouvoir institutionnel.

  29. Intervenant 1

    Les politiciens ont tellement l'habitude de faire des compromis sur le réel qu'ils s'imaginent pouvoir tordre une vérité scientifique absolue pour l'accommoder à leur idéologie. Bon, le compromis politique face à la loi mathématique s'est perdu d'avance, mais cette confrontation entre l'humain et les maths, elle commence bien avant la politique en fait. Elle commence à l'école. On a tous transpiré sur ces problèmes concrets de robinet ou de train qui se croisent.

  30. Intervenant 2

    Oh oui, les mythiques marcheurs A, B et C. Leacock a une théorie très précise sur ces individus abstraits qui peuplent nos manuels scolaires.

  31. Intervenant 1

    Oui, il dénonce un traitement de faveur flagrant, je trouve. Dans tous ses textes, l'individu A, c'est clairement le chouchou. C'est toujours lui qui a le privilège de nager dans le sens du courant ou qui reçoit la cuve parfaitement étanche. C'est vrai. Pendant ce temps, le pauvre C, il écope systématiquement d'une citerne percée et doit ramer à contre-courant. Pourquoi Leacock s'amuse à personnifier de simples variables comme ça ?

  32. Intervenant 2

    Parce qu'il veut nous montrer que l'abstraction mathématique gomme les inégalités humaines. Et il a une explication brillante sur notre passage de l'arithmétique à l'algèbre. Ah

  33. Intervenant 1

    oui, hein ?

  34. Intervenant 2

    Oui. Dans les petites classes, les problèmes mettent en scène de vrais enfants, John, William et Henry, qui se disputent des billes.

  35. Intervenant 1

    Et ensuite au collège, bim, ils disparaissent mystérieusement au profit de X, Y et Z.

  36. Intervenant 2

    Sauf que pour Leacock, ce sont exactement les mêmes personnes. X, Y et Z, ce sont que les pseudonymes de John, William et Henry, qui ont grandi mais qui continuent de se quereller pour des parts d'héritage.

  37. Intervenant 1

    C'est génial !

  38. Intervenant 2

    En remettant de l'humain derrière l'abstraction algébrique, il nous rappelle que nos équations sociales les plus complexes cachent souvent des comportements humains très très primaires.

  39. Intervenant 1

    C'est fascinant quand on y pense. Au final, Leacock n'utilise pas l'humour pour se moquer des mathématiques, mais bien pour nous mettre en garde. Il nous dit « Attention, ce n'est pas parce qu'un discours a la forme irréprochable d'une démonstration géométrique ou le poids d'une statistique bien assénée qu'il détient forcément la vérité.

  40. Intervenant 2

    C'est un point crucial surtout aujourd'hui. Nous vivons dans un monde algorithmique où la donnée dicte nos vies. Les textes de Leacock nous arment intellectuellement contre ce vernis pseudo-scientifique qui justifie parfois des décisions sociales totalement absurdes.

  41. Intervenant 1

    Gardons donc notre esprit critique face aux équations qu'on essaie de nous vendre au quotidien. Pour conclure cette exploration, j'aimerais vous soumettre une idée.

  42. Intervenant 2

    Je vous écoute.

  43. Intervenant 1

    On a vu qu'en mathématiques, les axiomes sont des vérités de départ, arbitraires mais nécessaires, que l'on accepte sans démonstration pour construire un système. Alors, à votre avis, quels sont les axiomes absurdes qui régissent le fonctionnement de notre propre société aujourd'hui et que nous acceptons tous sans même y penser ?

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