
16 déc. 2024 · 6 min
Sophie de Grouchy : du salon littéraire à la boutique
Dans cet épisode, suivez Sophie de Grouchy du salon littéraire à la confiscation de ses biens, puis de la boutique à sa reprise littéraire en 1799.
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Intervenant 1
Bienvenue dans cette nouvelle exploration, le podcast du magazine Tangente. Pour commencer aujourd'hui, imaginons, je ne sais pas, une équation historique à, disons, plusieurs inconnues.
Intervenant 2
Oui, c'est une bonne image,
Intervenant 1
ça. N'est-ce pas ? En plein cœur de la Révolution française, on a cette femme qui tient une petite boutique de lingerie et de portraits pour survivre à la terreur. Et en apparence, c'est une citoyenne complètement déclassée.
Intervenant 2
Mais en réalité, c'est carrément l'architecte clandestine de l'un des plus grands textes féministes des Lumières.
Intervenant 1
On va parler de Sophie de Grouchy, née vers 1763 et qui est trop souvent réduite au simple statut d'épouse de Nicolas de Condorcet.
Intervenant 2
Exactement. Et pour filer notre métaphore mathématique du début, elle serait en quelque sorte la fameuse variable cachée du système Condorcet.
Intervenant 1
C'est ça. C'est une donnée qu'on ne voit pas forcément au premier abord, mais sans laquelle tout l'édifice s'effondre.
Intervenant 2
La métaphore est super précise parce qu'une variable cachée, ça modifie fondamentalement le comportement de toute une fonction. L'histoire, en fait, a souvent considéré les épouses de savants comme de simples constantes, tu vois, des figures de soutien moral.
Intervenant 1
Ouais, la femme qui soutient son mari dans l'ombre, un grand classique.
Intervenant 2
Voilà, classique. Sauf que Sophie de Grouchy, elle, agissait vraiment comme un vecteur de changement actif. Pour comprendre un peu la mécanique de son influence, il faut d'abord regarder son intégration dans le milieu intellectuel parisien. Ça a commencé avec son oncle, le président Mercier Dupati.
Intervenant 1
Alors justement, l'histoire retient souvent de cette période l'image un peu cliché de la Salonnière. On imagine, je ne sais pas moi, des soirées mondiales à boire du thé en écoutant poliment des poèmes.
Intervenant 2
C'est vrai que vu d'aujourd'hui, ça fait très réseau social de l'époque.
Intervenant 1
C'est ça, une vitrine un peu superficielle où on croisait Beaumarchais ou André Chénier. C'était vraiment juste ça, non ?
Intervenant 2
Ah, mais il faut complètement oublier cette image d'Epinal. Son salon, c'est pas du tout un cercle de mondanité. Sous son impulsion, l'espace se transforme en véritable laboratoire de sciences politiques, carrément. Ah
Intervenant 1
ouais, un laboratoire.
Intervenant 2
Bah oui, on y croisait des figures radicales, genre le philosophe Thomas Paine. Et on n'y faisait pas que discuter de la pluie et du beau temps. On y modélisait littéralement les fondations d'une future république. Sophie de Grouchy orientait les débats, elle confrontait les théories.
Intervenant 1
Jusqu'au moment où la terreur vient tout briser. Parce que l'année 1794, c'est un point de rupture absolu. Sophie de Grouchy-
Intervenant 2
Tout à fait. Avec la mort de Condorcet, elle perd tout, ses biens sont totalement confisqués par l'État.
Intervenant 1
C'est une brutalité folle quand on y pense. Passer de l'épicentre intellectuel de l'Europe à la gestion quotidienne d'une petite boutique juste pour nourrir sa famille. En toute logique, cette fracture matérielle, ça devrait signer l'arrêt de ses travaux, théorique, non ?
Intervenant 2
Le temps pour la réflexion philosophique, c'est sûr que c'est un luxe quand tu luttes pour ta survie. Mais c'est là que sa résilience incroyable entre en jeu.
Intervenant 1
Elle ne s'effondrera pas donc ?
Intervenant 2
Non, pas du tout. Le capital financier a été saisi, ok, mais son capital culturel, lui, il est resté intact. Et dès qu'elle récupère une partie de ses biens en 1799, elle relance la machine à plein régime.
Intervenant 1
C'est fascinant. Elle fait quoi ? Elle réouvre un salon ?
Intervenant 2
Pas seulement, elle publie, elle traduit Thomas Paine et surtout elle s'attaque à la traduction de la théorie des sentiments moraux d'Adam Smith.
Intervenant 1
Attends, traduire un économiste et philosophe écossais de ce calibre, bon ok, c'est de la haute voltige conceptuelle, mais j'ai un peu de mal à voir le lien direct avec les idées de Condorcet sur le féminisme.
Intervenant 2
Sophie de Grouchy de Grouchy- Je comprends, le pont entre la philosophie écossaise et le droit de vote des femmes saute pas aux yeux. En fait, la connexion, elle est dans ce que Sophie de Grouchy ajoute à cette traduction. Elle y joint carrément ses propres essais, qu'elle appelle les lettres sur la sympathie. Et là, elle développe un postulat majeur.
Intervenant 1
Qui
Intervenant 2
est ? Elle dit que la sympathie, enfin l'empathie, la capacité à ressentir la douleur de l'autre, c'est le fondement même de la morale et des droits humains. Et surtout, elle stipule que cette capacité cognitive et émotionnelle, elle est universelle. Elle n'a pas de genre.
Intervenant 1
Ah, je vois où tu veux en venir. Donc si la base des droits est universelle, les droits politiques doivent l'être
Intervenant 2
aussi.
Intervenant 1
L'égalité, ça devient une conclusion logique, presque mathématique en fait. Si le principe A implique le droit B, et que A est présent chez les hommes et les femmes, B s'applique aux deux. C'est marrant, parce que c'est la même architecture argumentative qu'on retrouve chez Condorcet quand il plaide pour le droit de cité des femmes.
Intervenant 2
Mais c'est parce que la rigueur de ce raisonnement a totalement irrigué les travaux de son mari. D'ailleurs, elle devient plus tard l'éditrice de ses œuvres posthumes, ce qui est hyper symbolique. L'analyse minutieuse des textes aujourd'hui montre bien que le fameux plaidoyer de Condorcet porte l'empreinte directe de la réflexion de Sophie sur l'universalité de la conscience morale.
Intervenant 1
Wow, donc elle faisait pas juste relire les brouillons de son mari quoi ?
Intervenant 2
Ah non, elle lui fournissait carrément le socle théorique.
Intervenant 1
C'est quand même vertigineux comme parcours. De la modélisation politique dans un salon à la survie derrière un comptoir pour finalement imposer sa propre structure de pensée via la traduction et l'édition.
Intervenant 2
C'est clair, elle était vraiment la matrice d'une philosophie signée par un autre.
Intervenant 1
Ça soulève d'ailleurs une question fondamentale, je trouve, pour clore cette réflexion. Si les textes fondateurs de Condorcet sur l'égalité portent la marque indélébile de cette variable cachée, combien d'autres grandes théories, combien de théorèmes et de manifestes de l'époque des Lumières cachent en fait la signature intellectuelle d'une femme reléguée aux notes de bas de page de l'Histoire ? C'est une vraie question à méditer.
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