
27 janv. 2018 · 22 min
Services secrets : pourquoi tant de mathématiciens ?
Dans cet épisode, suivez les maths du renseignement, des messages chiffrés aux graphes de communications, aux statistiques et à la cyberguerre.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Quand on demande d'imaginer l'espion le plus redoutable au monde, l'image qui vient à l'esprit, c'est presque toujours la même.
Intervenant 2
Ouais, on a tous le même cliché en tête, je crois.
Intervenant 1
Exactement. On visualise un agent en smoking, un pistolet avec silencieux à la moins, commandant un martini au bar d'un casino luxueux. Mais la réalité du renseignement moderne est vraiment tout autre.
Intervenant 2
Ah c'est clair, on est très loin de James Bond.
Intervenant 1
Aujourd'hui, l'agent secret le plus dangereux est sans doute assis dans un bureau sans fenêtre, une tasse de café tiède à la main, en train de faire de l'algèbre.
Intervenant 2
C'est le grand paradoxe de ce domaine effectivement. On associe spontanément l'espionnage à l'action physique, aux dangers immédiats, aux courses-poursuites.
Intervenant 1
Bah oui, c'est ce qui fait vendre l'étiquette cinéma quoi.
Intervenant 2
Voilà, mais le cœur du réacteur, la véritable guerre de l'information, elle se joue sur des tableaux noirs, dans des lignes de code et sur des serveurs gigantesques. En fait, les plus grands employeurs de mathématiciens au monde, bien devant les géants de la tech ou le monde académique, ce sont en réalité les agences de renseignement.
Intervenant 1
Et c'est exactement la mission de notre analyse aujourd'hui pour nos auditeurs. Déconstruire ce mythe de la barbouze musclée pour révéler le vrai visage du renseignement. On va plonger dans un univers où les équations remplacent les explosifs et où la rigueur mathématique est vraiment la meilleure des armes.
Intervenant 2
C'est un voyage assez fascinant, tu vas
Intervenant 1
voir. Bon, décortiquons tout ça. D'où vient cette relation qui est restée très longtemps secrète entre les mathématiques pures et les services de l'ombre ?
Intervenant 2
Alors, cette relation, elle s'ancre profondément dans l'histoire et plus particulièrement dans les grands conflits mondiaux. Si on prend la première guerre mondiale, par exemple.
Intervenant 1
Oui, donc on remonte à plus d'un siècle.
Intervenant 2
C'est ça. Loin des tranchées boueuses, il y a eu un véritable duel intellectuel, un affrontement de cerveau d'une intensité folle. D'un côté, on avait l'allemand Fritz Nebel,
Intervenant 1
Qui a créé un système assez réputé, non ?
Intervenant 2
Exactement. Il a créé en 1918 un système de chiffrement redoutable appelé le chiffre ADFGVX. Et de l'autre côté, on avait le cryptanalyste français Georges Pinvin, qui s'est acharné à décrypter ces messages pour anticiper les offensives ennemies.
Intervenant 1
Mais ce chiffre ADFGVX, concrètement, pourquoi il était si difficile à casser pour l'époque ? Je veux dire, on n'était plus sur de la simple substitution de lettres, j'imagine.
Intervenant 2
Ah non, absolument pas. C'était ce qu'on appelle un chiffre à transposition fractionnée. Pour l'époque, c'était une vraie prouesse mathématique.
Intervenant 1
Une transposition fractionnée, ça fonctionnait comment exactement ?
Intervenant 2
Le système fonctionnait en deux étapes. D'abord, on remplaçait chaque lettre du message par un couple de deux lettres choisies parmi A, D, F, G, V et X.
Intervenant 1
D'où le nom du code, en fait.
Intervenant 2
Voilà, c'est ça. Et ça se faisait en utilisant une grille de 6 par 6. C'est le vieux principe du carré de polybe. Mais ensuite, et c'est là que Nebel a été brillant, on appliquait une transposition par colonne basée sur un mot-clé secret. Et ça, ça mélangeait complètement les paires de lettres.
Intervenant 1
Donc, si je comprends bien, non seulement la lettre d'origine est coupée en deux morceaux, mais en plus, ces morceaux sont éparpillés à différents endroits du message final.
Intervenant 2
C'est exactement le principe.
Intervenant 1
Ça détruit totalement la structure du texte. Du coup, l'analyse de fréquence classique, qui consiste par exemple à repérer la lettre la plus courante, comme le E en français, ça devient complètement inutile, non ?
Intervenant 2
Ça devient un cauchemar statistique. Pour le casser, Georges Pinvin a dû développer des méthodes mathématiques inédites.
Intervenant 1
À la main, j'imagine, en 1918 ?
Intervenant 2
Complètement à la main. Il cherchait des modèles répétitifs dans des fragments de lettres éparpillés jour et nuit. Et le plus impressionnant, c'est qu'il a réussi.
Intervenant 1
Ah ouais, c'est
Intervenant 2
fou. Son travail a permis de lire les communications de l'état-major allemand, ce qui a littéralement sauvé Paris lors de l'offensive du printemps 1918.
Intervenant 1
Et c'est un exploit tactique inestimable. Mais ce qui est fascinant, c'est que personne ne l'a su sur le moment. C'est resté un secret absolu pendant des décennies.
Intervenant 2
Absolument personne. Le grand public et même l'armée allemande n'ont appris l'existence de ce succès cryptographique français qu'en 1967. Donc,
Intervenant 1
Pinvin et Nebel étaient déjà de très vieux messieurs à ce moment-là.
Intervenant 2
C'est ça. Et cette logique de l'ombre, elle s'est répétée lors de la Seconde Guerre mondiale, avec une figure qu'on connaît beaucoup mieux aujourd'hui.
Intervenant 1
Alan Turing, évidemment.
Intervenant 2
Voilà, le mathématicien britannique Alan Turing. Ses travaux sur la machine Enigma ont été cruciaux pour briser les codes nazis. Ça a raccourci la guerre de plusieurs années, mais le secret militaire a exigé le silence total.
Intervenant 1
C'est vrai, il est mort sans jamais connaître la moindre reconnaissance publique pour son rôle.
Intervenant 2
C'est tragique, mais stratégiquement, la logique est implacable.
Intervenant 1
Bah oui, c'est comme trouver la faille dans la stratégie d'un joueur de poker redoutable. Si, en plein milieu de la partie, tu cries sur tous les toits que tu as percé à jour son bluff et que tu connais ses tics, qu'est-ce qui va se passer ? L'adversaire va immédiatement changer de méthode.
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