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15 févr. 2022 · 17 min

Quand le théâtre donne un corps aux mathématiques

Cet épisode suit le passage de l’abstraction à la scène : des vies de mathématiciens aux émotions, puis aux nombres et aux figures devenus personnages.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors aujourd'hui, on va faire un petit exercice mental pour commencer.

  2. Intervenant 2

    Oh, j'adore ça,

  3. Intervenant 1

    vas-y. Imaginez un instant une salle de théâtre plongée dans l'obscurité totale. Le petit murmure du public qui s'éteint, le rideau qui se lève.

  4. Intervenant 2

    Tension classique du début de spectacle,

  5. Intervenant 1

    quoi. Exactement. Les projecteurs s'allument et là, au centre de la scène, on ne trouve pas Hamlet avec son crâne ni Roméo. Le personnage principal qui s'avance sous la lumière, en pleine crise existentielle, c'est le nombre Pi.

  6. Intervenant 2

    Ah ouais, le nombre pique carrément. Et

  7. Intervenant 1

    il se demande hyper sérieusement s'il est un vrai nombre, un prénombre, ou juste une espèce de suite chaotique de décimales condamnées à jamais se répéter.

  8. Intervenant 2

    C'est une image fantastique. Et en fait, c'est le cœur même de notre exploration d'aujourd'hui, qui est basé sur un dossier vraiment fascinant qui s'inticule « Scène de maths ».

  9. Intervenant 1

    Parce que bon, l'idée de croiser les mathématiques et le théâtre, au premier regard, ça semble presque absurde, non ?

  10. Intervenant 2

    Totalement. Enfin, on associe généralement les maths au silence, à la froideur d'une feuille de papier, à une rigueur implacable. Alors que le théâtre, c'est la sueur, c'est organique, c'est le bruit, c'est l'émotion humaine.

  11. Intervenant 1

    Ouais, l'antithèse absolue en apparence.

  12. Intervenant 2

    C'est ça. Il y a d'ailleurs une metteuse en scène, Ariane Mouchonkine, qui aime très belles citations là-dessus. Elle dit que le théâtre, ça maintient une petite flamme allumée dans certains cœurs et ça sert à raconter des histoires vraies.

  13. Intervenant 1

    C'est super beau. Mais du coup, la grande question qu'on va se poser aujourd'hui, c'est comment le langage des maths, qui est perçu comme hyper désincarné, comment il peut alimenter cette petite flamme humaine ?

  14. Intervenant 2

    Voilà. Comment on fait cohabiter ces deux mondes ?

  15. Intervenant 1

    Il faut vraiment qu'on décortique ça. Parce que si on arrive à comprendre ce mécanisme, ça bouleverse complètement notre façon de voir la transmission des savoirs complexes.

  16. Intervenant 2

    C'est clair. Et la première étape, la porte d'entrée la plus logique que le théâtre a trouvée pour rendre les maths humaines ? C'est tout bêtement de mettre en lumière les humains qui les ont créés.

  17. Intervenant 1

    Bah oui, parce que la dramaturgie, ça a besoin de chair et de sang.

  18. Intervenant 2

    Absolument. Et l'histoire des sciences, elle regorge de destins qui n'ont rien à envier aux plus grandes tragédies grecques. Nos sources mettent en avant plusieurs œuvres théâtrales majeures là-dessus.

  19. Intervenant 1

    Comme la machine de Turing, non ?

  20. Intervenant 2

    Ouais, de Benoît Solès, qui a quand même raflé quatre Molières en 2019. Il y a aussi la pièce « Contre le temps » de Geneviève Billette, qui est centrée sur Évariste Galois. Et on peut citer « Les femmes de génie sont rares ? » de la metteuse en scène Anne Rouget.

  21. Intervenant 1

    Qui croise les destins de Marie Curie, Ada Lovelace et Émilie Duchâtelet, c'est bien ça.

  22. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Et ce qui est fascinant ici, c'est la façon dont la mise en scène utilise les drames personnels pour créer de l'empathie. L'homosexualité persécutée de Turing, les doutes de Lovelace.

  23. Intervenant 1

    D'ailleurs, arrêtons-nous une petite seconde sur Galois, parce que pour moi, c'est l'exemple parfait de cette fusion. On parle quand même d'un jeune homme qui est mort à 20 ans dans un duel au pistolet.

  24. Intervenant 2

    Ouais, un destin fulgurant,

  25. Intervenant 1

    quoi. Mais la veille de sa mort, sachant qu'il allait sûrement y passer, il reste éveillé toute la nuit pour rédiger frénétiquement son testament mathématique. C'est la base de la théorie des groupes.

  26. Intervenant 2

    L'urgence absolue.

  27. Intervenant 1

    C'est d'un romantisme noir total. C'est comme si on transformait une démonstration austère en tragédie shakespérienne. Mais je me fais un peu l'avocate du diable. Est-ce qu'on risque pas de se noyer dans le drame historique et de complètement occulter la rigueur de l'équation ?

  28. Intervenant 2

    C'est un vrai risque. C'est un équilibre super délicat. Mais le théâtre l'utilise vraiment comme un levier. L'urgence de Galois, son engagement politique radical, sa colère face à l'incompréhension. Tout ça, ça donne de la texture à sa théorie.

  29. Intervenant 1

    Ça rend les trucs palpables, en fait.

  30. Intervenant 2

    Exactement. Quand le public voit la théorie des groupes, non plus comme un chapitre chiant dans un manuel universitaire, mais comme le cri de désespoir d'un jeune homme pressé par la mort, la perspective change complètement.

  31. Intervenant 1

    L'abstraction devient vitale.

  32. Intervenant 2

    Voilà, c'est le prolongement d'une lutte. Et pareil pour Ada Lovelace, quand on met en scène sa charge mentale et ses doutes intimes alors qu'elle conceptualise le premier algorithme informatique de l'histoire, ça crée un pont direct avec nous.

  33. Intervenant 1

    Je vois très bien. On utilise la faille de l'humain pour faire passer la perfection de la science. Mais le dossier montre que ça va même plus loin que la simple biographie.

  34. Intervenant 2

    Ah oui, complètement. Les concepts mathématiques s'infiltrent carrément dans la fiction dramatique pour servir l'intrigue.

  35. Intervenant 1

    Il y a l'exemple de la pièce Incendie de Wajdi Mouawad, moi ça m'a frappé.

  36. Intervenant 2

    C'est magistral. Dans Incendie, Jeanne, l'un des personnages, elle enseigne la théorie des graphes. En gros, c'est l'étude mathématique des réseaux, avec des nœuds et des arrêtes qui les relient.

  37. Intervenant 1

    Et elle explique ça sur scène, genre littéralement full.

  38. Intervenant 2

    Oui, elle explique comment relier un point A à un point B, comment trouver le chemin le plus court. Et toute la pièce, c'est une quête hyper poignante où elle essaye de démêler les secrets traumatiques de sa propre famille.

  39. Intervenant 1

    C'est brillant parce que du coup, la théorie des graves, ça devient la carte pour naviguer dans son arbre généalogique. L'outil mathématique est le miroir de sa psychologie.

  40. Intervenant 2

    C'est exactement l'idée.

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