
22 avr. 2026 · 25 min
Knuth et Conway : cinq signes vers l’immense
Dans ce podcast, suivez la montée des puissances aux flèches de Knuth, puis aux chaînes de Conway, jusqu’au nombre de Graham.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors aujourd'hui, on va faire une petite expérience de pensée.
Intervenant 2
Ah, j'aime beaucoup les expériences de pensée. Vas-y.
Intervenant 1
Si on place une armée de chimpanzés devant des machines à écrire, combien il en faudrait pour qu'ils tapent l'intégralité du roman Les Misérables de Victor Hugo par pur hasard ?
Intervenant 2
Oulah ! Alors ça, c'est le fameux paradoxe du singe savant, mais appliqué à un pavé de mille pages.
Intervenant 1
Exactement. Et bien la réponse qui est calculée d'après l'article fascinant qu'on explore aujourd'hui, un article qui s'intitule « Repousser les limites de l'imagination », cette réponse, elle est vertigineuse. Il faudrait un 1 suivi de 369 020. Ouais,
Intervenant 2
c'est juste impossible à visualiser en fait.
Intervenant 1
Mais carrément.
Intervenant 2
Et le plus troublant avec ce chiffre, c'est pas la probabilité mathématique en soi. C'est la physique de notre réalité qui pose problème. Possible.
Intervenant 1
Ah, tu veux dire qu'il n'y a pas assez de singes ?
Intervenant 2
Pas seulement les singes. Notre univers observable tout entier ne contient tout simplement pas assez de matière, pas assez d'atomes pour créer autant de chimpanzés. Ni même pour fabriquer autant de machines à écrire, d'ailleurs.
Intervenant 1
Ah ouais, d'accord. Le chiffre est littéralement plus grand que l'univers.
Intervenant 2
Voilà. On vient de formuler un nombre qui fait exploser les frontières du monde physique.
Intervenant 1
Eh ben c'est exactement ça la mission de notre exploration d'aujourd'hui. On va chercher à comprendre pour notre audience comment et surtout pourquoi les mathématiciens ont dû inventer de nouveaux langages. Des
Intervenant 2
typographies inédites même ?
Intervenant 1
C'est ça, des symboles pour exprimer des nombres tellement colossaux que l'univers lui-même est trop petit pour les contenir. Genre comment on fait pour manipuler un concept qui ne rentre même pas dans la réalité matérielle ?
Intervenant 2
Pour mesurer ce bond en avant qui est, disons-le, vertigineux, il faut d'abord regarder d'où l'on part.
Intervenant 1
Ouais,
Intervenant 2
un peu d'histoire. Avant d'utiliser des singes littéraires pour faire exploser l'espace-temps, l'humanité a d'abord dû apprendre à compter au-delà des choses qu'elle pouvait toucher avec ses mains,
Intervenant 1
quoi. Les moutons, les pièces de monnaie, ce genre de trucs ?
Intervenant 2
Exactement. Au Moyen Âge, disons dès le XIIe siècle, écrire de grand nombre, c'était un exercice super laborieux.
Intervenant 1
J'imagine, avec les chiffres romains et tout ?
Intervenant 2
Bah ouais, la compacité visuelle n'existait pas du tout. On alignait des symboles romains, ou pire, on écrivait des mots interminables.
Intervenant 1
L'article Manskjølme, d'ailleurs, qu'il a fallu attendre l'an 1500 environ pour qu'un mathématicien français mette un peu d'ordre dans tout ça, un certain Nicolas Chuket.
Intervenant 2
Oui, Chuket, c'est lui qui invente la notion d'échelle longue.
Intervenant 1
C'est-à-dire qu'il a introduit une terminologie claire pour nommer ses entiers gigantesques, les millions, les billions, les trillions, etc.
Intervenant 2
C'est une super belle avancée sur le paquet, on est d'accord, mais totalement inefficace pour l'algèbre.
Intervenant 1
Bah oui, faire des calculs avec des mots.
Intervenant 2
C'est d'une lourdeur insoutenable. Imagine, à la fin du XVIe siècle, un mathématicien pourtant brillant comme François Viette s'encombrait encore de mots latins pour décrire ses puissances.
Intervenant 1
Oh là là.
Intervenant 2
Genre pour dire x², s'il voulait parler d'une variable au carré, il écrivait en toutes lettres quadratum.
Intervenant 1
Ok, ça passe encore.
Intervenant 2
Pour un cube, il écrivait « cubum » et pour une puissance 4, alors là, la nomenplature devenait franchement comique. Il fallait écrire « quadrato quadratum »
Intervenant 1
Non, mais j'essaie d'imaginer un chercheur aujourd'hui, tu vois, qui essaierait de résoudre des équations différentielles en écrivant quadrato, quadratum à chaque ligne. C'est l'enfer.
Intervenant 2
C'est impraticable.
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu ça. Utiliser des mots comme ça, c'est comme essayer de vider un océan avec une petite cuillère. C'est épuisant et l'outil lui-même t'empêche de voir plus loin, en fait.
Intervenant 2
Exactement. L'outil limite la pensée. Et le vrai changement de paradigme arrive environ 50 ans plus tard, avec René Descartes.
Intervenant 1
Ah, Descartes, il fait quoi, lui ?
Intervenant 2
L'invention des exposants par Descartes, ça change absolument tout.
Intervenant 1
Ah, le petit chiffre en l'air.
Intervenant 2
Voilà. Au lieu d'aligner des mots ou de répéter bêtement des multiplications, on écrit simplement un petit nombre en haut à droite, le fameux A puissance B.
Intervenant 1
C'est tout bête, mais c'est vrai que c'est visuel.
Intervenant 2
Ce petit changement typographique, c'est une révolution conceptuelle majeure. On passe d'une vision géométrique qui était limitée à deux ou trois dimensions.
Intervenant 1
Le carré, le cube, quoi.
Intervenant 2
C'est ça. À une notation purement arithmétique qui peut, en théorie, s'étendre à l'infini.
Intervenant 1
Donc, pour reprendre mon analogie, la petite cuillère est remplacée par, je ne sais pas, une énorme pompe à eau.
Intervenant 2
Ou un vaisseau spatial, carrément.
Intervenant 1
Ouais, c'est une bonne image.
Intervenant 2
D'un seul coup, un nombre un peu effrayant comme, disons, 10 septillions, c'est-à-dire un 10 suivi de 24 zéros. Ça devient juste un inoffensif. 10 avec un petit 24 en haut.
Intervenant 1
10 puissance 24. C'est d'une élégance absolue. Et cette pompe à eau arithmétique, elle a permis des bonds de géants dans toutes les sciences, pour le coup. Parce qu'elle nous permet de manipuler les extrêmes de notre réalité.
Intervenant 2
Complètement. La chimie et la physique moderne reposent entièrement là-dessus.
Intervenant 1
T'as des exemples concrets pour les gens qui nous écoutent ?
Intervenant 2
Bien sûr. Sans la notation scientifique, qui est d'ailleurs née dans le sillage des logarithmes de John Napier, on ne pourrait pas manier le nombre d'Avogadro, par exemple.
Intervenant 1
Ah oui, les cours de chimie du lycée. C'est combien déjà ?
Intervenant 2
C'est environ 6,022 fois 10 puissance 23.
Intervenant 1
Voilà.
Intervenant 2
On s'en sert aussi pour estimer des quantités proprement inconcevables, comme le nombre total d'atomes dans tout l'univers observable.
Intervenant 1
Qui tourne autour de combien ?
Intervenant 2
Autour de 10 puissance 80.
Intervenant 1
Ok, 10 puissance 80. Et dans d'autres domaines ?
Intervenant 2
En théorie de l'information, on a le nombre de Shannon. Ça estime l'arbre des possibilités d'une partie d'échec. Et là, on est à 10 puissance 120.
Intervenant 1
Wow. Prenons un instant pour réaliser ce que représente ce 10 puissance 120. C'est un 1 suivi de 120 zéros. Ça pulvérise déjà largement le nombre d'atomes de l'univers dont tu viens de parler.
Intervenant 2
Et ouais, on a déjà dépassé la matière physique.
Intervenant 1
Et pourtant, si on revient à notre armée de chimpanzés du tout début de l'émission, eux, ils réclamaient un 1 suivi de 369 020 0 0. Donc là, on sent bien que même le super exposant de Descartes, il commence à sérieusement transpirer. Parce que pour écrire des nombres beaucoup, beaucoup plus grands de manière compacte, on doit commencer à empiler des exposants sur d'autres exposants, non ?
Intervenant 2
C'est exactement le problème. Visuellement, si tu fais ça, la notation de Descartes s'effondre.
Intervenant 1
Ah bon ? Pourquoi ?
Intervenant 2
On se retrouve avec ce qu'on appelle des tours de puissance. Imagine un 10 qui porte un petit 10 sur ses épaules, qui lui-même porte un autre petit 10, et ainsi de suite sur une vingtaine d'étages. Typographiquement, ça sort de la ligne d'écriture, ça envahit ta page vers le haut.
Intervenant 1
Ah oui, ça sort des marges.
Intervenant 2
Ça devient illisible et surtout indéchiffrable à l'œil nu. Tu ne peux plus compter les petits dix.
Intervenant 1
Donc, le problème d'échelle rattrape la mathématique. L'outil redevient la petite cuillère. Il fallait une nouvelle révolution.
Intervenant 2
Absolument. Et c'est un informaticien américain, Donald Knuth, né en 1938, qui va trouver la parade. On est en 1976. Et ce
Intervenant 1
qui est génial, c'est que son inspiration ne vient pas d'un tableau noir rempli d'équations, mais tout simplement de son clavier d'ordinateur.
Intervenant 2
Ouais, c'est l'informatique qui vient sauver les maths. Sur les claviers de l'époque, pour représenter un exposant dans un langage de programmation, on ne pouvait pas écrire en petit en haut à droite.
Intervenant 1
Les écrans ne faisaient que du texte en ligne,
Intervenant 2
quoi. Exactement. On utilisait un caractère ASCII simple, une flèche orientée vers le haut ou un accent circonflexe.
Intervenant 1
Le fameux petit chapeau.
Intervenant 2
Voilà. Et Knuth va formaliser cette contrainte purement informatique en une véritable notation mathématique.
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