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19 avr. 2021 · 24 min

Du traceur au robot peintre : le parcours de l’art numérique

Dans ce podcast, suivez les premiers dessins programmés, les œuvres interactives, puis la place laissée au hasard et à la machine dans la création.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes les oreilles curieuses qui nous rejoignent pour le podcast du magazine Tangente. Alors pour démarrer notre exploration d'aujourd'hui, il faut s'imaginer en 2017.

  2. Intervenant 2

    Oui, à la Fondation EDF, c'est ça ?

  3. Intervenant 1

    Exactement, dans les allées un peu feutrées de la Fondation EDF à Paris. Et là, il y a une foule qui s'arrête, mais littéralement bluffée devant une toile. Sauf que ce n'est pas l'œuvre d'un maître torturé dans son atelier. C'est un bras robotique, un bras qui peint, qui mélange ses couleurs et qui semble presque...

  4. Intervenant 2

    Presque réfléchir à son style.

  5. Intervenant 1

    Ouais, voilà, réfléchir à son propre style. Et c'est vraiment le point de départ de notre immersion du jour. On se base sur ce fascinant article qui s'appelle « Rencontres entre l'art et les mathématiques ».

  6. Intervenant 2

    Un très bon

  7. Intervenant 1

    article d'ailleurs. Super riche. Et pour ceux qui lisent Tangente, la beauté des mathématiques, c'est plus à prouver. On sait très bien que les équations ont une élégance

  8. Intervenant 2

    folle. Bien

  9. Intervenant 1

    sûr. Mais ce qu'on va décortiquer aujourd'hui, et c'est là que ça devient fou, c'est le moment où cette science exacte devient littéralement la matière première, le muscle et le sang d'un art numérique qui n'arrête pas de muter.

  10. Intervenant 2

    C'est ça.

  11. Intervenant 1

    Alors décortiquons ça. Comment on passe d'une formule abstraite, d'une ligne de code, à une émotion esthétique pure capable de nous faire frissonner ?

  12. Intervenant 2

    C'est toute la subtilité de cette bascule historique que la source met en lumière. Et je pense qu'il y a une distinction cruciale à faire d'emblée en fait.

  13. Intervenant 1

    Laquelle ?

  14. Intervenant 2

    Historiquement, l'humanité a toujours illustré la géométrie. Si on observe les motifs de l'art islamique par exemple.

  15. Intervenant 1

    Ah oui, les mosaïques, tout ça.

  16. Intervenant 2

    Voilà, on trouve des constructions algorithmiques d'une complexité vertigineuse. Ça sert à paver des surfaces avec une précision infinie. C'est magnifique.

  17. Intervenant 1

    C'est sublime.

  18. Intervenant 2

    Mais, et c'est le point important, les mathématiques sont une méthode de représentation. Ce qui se joue avec l'art numérique contemporain, c'est un changement total de paradigme.

  19. Intervenant 1

    C'est-à-dire qu'on ne fait plus juste dessiner la formule sur une œuvre.

  20. Intervenant 2

    Exactement. La technologie, l'ordinateur en l'occurrence, ne vient pas simplement dessiner une équation. Elle devient le moteur interne de l'œuvre. L'équation n'est plus le sujet représenté sur la toile.

  21. Intervenant 1

    D'accord.

  22. Intervenant 2

    Elle est le code génétique qui génère la toile elle-même.

  23. Intervenant 1

    Le code génétique, l'expression est super forte.

  24. Intervenant 2

    Mais c'est vraiment ça.

  25. Intervenant 1

    Et du coup, pour comprendre comment on a pu infuser cet ADN mathématique dans des œuvres d'art, il faut faire un petit bond dans le temps. les années 1960. Les

  26. Intervenant 2

    pionniers.

  27. Intervenant 1

    Oui. À cette époque, l'informatique, il faut s'en rappeler, c'est du matériel très lourd.

  28. Intervenant 2

    Ah oui, des ordinateurs de la taille d'une armoire.

  29. Intervenant 1

    C'est ça, des monstres. Et on commence tout juste à les coupler à ce qu'on appelle des

  30. Intervenant 2

    traceurs.

  31. Intervenant 1

    Pour ceux de notre audience qui n'ont jamais vu ces machines, il faut vraiment s'imaginer un bras mécanique, rigide, un bras qui tient un stylo au-dessus d'une grande feuille de papier.

  32. Intervenant 2

    Tout simplement.

  33. Intervenant 1

    Et ce bras, il reçoit des coordonnées X et Y pour exécuter des tracés à une vitesse fulgurante.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Et c'est là que l'histoire s'accélère vraiment, grâce à des pionniers comme Vera Molnar.

  35. Intervenant 1

    Ah, Vera Molnar.

  36. Intervenant 2

    Oui, cette artiste d'origine hongroise a très vite compris le potentiel de ces traceurs pour ce qu'on appelle le travail sériel. Sa démarche est hyper passionnante.

  37. Intervenant 1

    Vas-y, raconte-nous.

  38. Intervenant 2

    En fait, elle prenait une forme géométrique élémentaire, par exemple des carrés concentriques.

  39. Intervenant 1

    Ok.

  40. Intervenant 2

    Si un humain dessine 1000 carrés concentriques, à un moment donné, la fatigue, l'ennui, ça va rendre le trait chaotique, le stylo va trembler.

  41. Intervenant 1

    Oui, c'est normal, la main fatigue.

  42. Intervenant 2

    Le machine, elle par contre, peut tracer ces carrés avec une perfection presque glaçante.

  43. Intervenant 1

    Une perfection

  44. Intervenant 2

    absolue. Sauf que la perfection n'est pas forcément de l'art, c'est froid. C'est vrai, c'est un peu clinique. Alors Vera Molnar va utiliser la programmation pour introduire, très volontairement, de minuscules variations.

  45. Intervenant 1

    Attends, c'est-à-dire comment on programme une variation artistique de façon intentionnelle ?

  46. Intervenant 2

    Au lieu de dire au traceur « dessine un trait de 10 cm à un angle de 90 degrés », le programme introduit une variable aléatoire mais contrainte.

  47. Intervenant 1

    Une variable aléatoire contrainte ?

  48. Intervenant 2

    Voilà. Il dit au bras, dessine ce trait, mais modifie l'angle aléatoirement, disons entre 89 et 91 degrés.

  49. Intervenant 1

    Ah, je vois.

  50. Intervenant 2

    Et soudainement, sur la répétition de centaines de carrés, cette micro-variation mathématique va créer une sorte de vibration sur le papier.

  51. Intervenant 1

    C'est génial. L'œuvre semble respirer en fait, s'animer.

  52. Intervenant 2

    Exactement. On n'est plus du tout dans la géométrie pure. On bascule dans une forme de matière vivante.

  53. Intervenant 1

    C'est un peu comme donner un rythme cardiaque à la machine, quoi.

  54. Intervenant 2

    C'est une belle image, oui.

  55. Intervenant 1

    Mais dans les sources, il y a un autre nom qui ressort massivement pour cette même période, c'est l'allemand Manfred Mohr. Apparemment, son exposition de 1971 au musée d'art moderne de Paris a fait l'effet d'une vraie bombe.

  56. Intervenant 2

    Ah oui, complètement.

  57. Intervenant 1

    L'exposition s'appelait « Une esthétique programmée ».

  58. Intervenant 2

    Oui, et pour cause. Manfred Mohr utilisait le Fortran IV.

  59. Intervenant 1

    Le fameux vieux langage d'IBM.

  60. Intervenant 2

    Exactement. Un langage pionnier. Et l'une de ses œuvres majeures s'intitule « Inversion logique ». C'est un véritable monument de rigueur.

  61. Intervenant 1

    Ah ouais ?

  62. Intervenant 2

    En fait, la structure de base de l'œuvre repose sur 63 petites structures, et chacune est enfermée dans un carré de 3 cm de côté.

  63. Intervenant 1

    Attends, 63 carrés de 3 cm, ça semble super austère dit comme ça. En quoi c'est une révolution esthétique ?

  64. Intervenant 2

    La révolution, elle réside dans la manière dont le contenu de ces carrés est généré. Manfred Mohr a créé ce qu'il a appelé le Programme 21. Le Programme 21,

  65. Intervenant 1

    ok.

  66. Intervenant 2

    Ce programme dicte une règle stricte. Chaque nouvelle structure se déduit de la précédente en ajoutant ou en supprimant une seule ligne.

  67. Intervenant 1

    Juste une ligne ?

  68. Intervenant 2

    Oui. C'est de la logique boolean pure en fait. Du vrai ou du faux appliqué au dessin. Et le choix de la ligne à ajouter ou à retirer est régi par des lois de probabilité.

  69. Intervenant 1

    Donc si je comprends bien, il laisse la machine jeter des dés numériques pour dessiner blocs ?

  70. Intervenant 2

    Alors, pas exactement. Et c'est justement là que la notion d'art intervient. Ces probabilités ne sont pas totalement aveugles. Elles sont filtrées par des critères esthétiques qui sont définis par Moore lui-même.

  71. Intervenant 1

    Ah d'accord, il met des garde-fous.

  72. Intervenant 2

    Exactement. Par exemple, le programme peut avoir pour instruction de refuser une combinaison de lignes si elle crée un espace trop dense.

  73. Intervenant 1

    Ou un truc illisible, j'imagine.

  74. Intervenant 2

    Voilà. Où s'y aileront les équilibres visuels du carré. Donc au final, c'est une vraie conversation mathématique entre l'algorithme et la vision de l'artiste.

  75. Intervenant 1

    Mais c'est hyper brillant. Et cette volonté absolue de maîtriser le code, ça va d'ailleurs structurer tout un mouvement par la suite.

  76. Intervenant 2

    Oui, le mouvement des algorithmes. Oui, pas de Photoshop ou d'outils grand public.

  77. Intervenant 1

    Rien de tout ça. L'artiste doit écrire ses propres lignes de code. Et quand on y réfléchit bien, on pourrait faire une analogie assez frappante avec les maîtres de la Renaissance.

  78. Intervenant 2

    Une analogie avec la peinture classique ? C'est audacieux, mais dites-moi plus.

  79. Intervenant 1

    Bah oui. À la Renaissance, un maître ne se contentait pas d'acheter des tubes de peinture au magasin.

  80. Intervenant 2

    Ça n'existait pas, de toute façon.

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