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18 déc. 2021 · 23 min

Comment Étienne Lécroart construit-il ses BD avec les maths ?

Suivez son exploration, du théorème des quatre couleurs aux BD-objets, et découvrez comment contraintes et essais donnent forme à ses planches.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est vraiment une joie de retrouver les personnes qui nous écoutent pour l'exploration d'aujourd'hui.

  2. Intervenant 2

    Bonjour, ravie d'être là pour cette nouvelle immersion.

  3. Intervenant 1

    Alors, pour commencer, imaginons un instant une contrainte créative qui semblerait totalement absurde à la plupart des artistes. Par exemple, devoir dessiner une bande dessinée entière en utilisant uniquement les règles de l'algèbre booléenne.

  4. Intervenant 2

    Ah oui, ou bien structurer une intrigue selon le théorème des quatre couleurs. C'est vrai que dit comme ça, ça a l'air fou.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Sur le papier, on pourrait croire à un exercice de torture intellectuelle, quoi. Ou au minimum à une collision totalement contre-nature entre la logique mathématique pure d'un côté et la liberté absolue de la création artistique de l'autre, unique.

  6. Intervenant 2

    Absolument. Toute sa démarche prouve que s'imposer des théorèmes abstraits, loin de brider l'imagination, ça permet au contraire de forcer des portes narratives. Des portes qui seraient restées invisibles autrement.

  7. Intervenant 1

    C'est un paradoxe hyper puissant en fait. Dans l'imaginaire collectif, la mathématique c'est le royaume de la règle stricte, de la formule inflexible.

  8. Intervenant 2

    Ouais, la rigueur absolue.

  9. Intervenant 1

    Voilà, alors que la bande dessinée, le dessin, l'art en général, c'est censé être l'espace de l'évasion totale. Du coup, on peut se demander comment la sévérité redoutable d'une équation ou d'un problème topologique peut libérer la créativité ?

  10. Intervenant 2

    C'est toute la question. Et pour aborder ça, il faut d'abord regarder d'où vient cet auteur. On parle de quelqu'un qui est né en 1960, qui est issu des arts décoratifs et qui s'est d'abord fait connaître par le dessin de presse.

  11. Intervenant 1

    Oui, avec un humour très direct, très percutant d'ailleurs. On est loin du chercheur en topologie enfermé dans son laboratoire.

  12. Intervenant 2

    C'est clair. Son profil rend sa trajectoire d'autant plus inattendue en fait. Il a publié des albums majeurs, souvent aux éditions L'Association, on peut citer Père Vent chez Victor au milieu des années 90, Cercle vicieux en 2000 ou plus récemment Vanité.

  13. Intervenant 1

    Des œuvres très marquantes.

  14. Intervenant 2

    Oui, et le plus ironique dans cette histoire, c'est que son rapport initial aux mathématiques n'avait rien, mais alors rien, d'idyllique. Ses souvenirs de scolarité dans cette matière étaient même plutôt douloureux.

  15. Intervenant 1

    Ah oui, le fameux traumatisme de la craie sur le tableau noir devant une équation indéchiffrable. Beaucoup de gens s'y reconnaîtront.

  16. Intervenant 2

    C'est ça. Mais tout a changé grâce à une illumination au lycée. Une prise de conscience soudaine que l'ensemble de l'édifice mathématique ne reposait finalement que sur une seule fondation, la logique pure.

  17. Intervenant 1

    Juste la logique, oui.

  18. Intervenant 2

    Voilà. Le fait qu'une proposition en explique une autre, qui elle-même permet d'en déduire une troisième. Et en fait, cette chaîne implacable de causalité a résonné avec sa propre façon de construire des histoires.

  19. Intervenant 1

    Et c'est ce déclic qui l'amène, fin 1992, à cofonder un groupe au nom un peu mystérieux mais crucial pour notre discussion d'aujourd'hui, l'Oubapo, l'ouvroir de bandes dessinées potentielles.

  20. Intervenant 2

    Un groupe fondateur,

  21. Intervenant 1

    oui. Il le crée avec d'autres grands noms du 9e art, genre François Ayrault, Louis Trandheim ou Jochen Gerner. Le parallèle est bien sûr très direct avec l'Oulipo en littérature.

  22. Intervenant 2

    Tout à fait. L'ouvreur de littérature potentielle, qui a été fondée dans les années 60 par l'écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Lelionnet. Leur philosophie, c'était de produire de la littérature sous des contraintes formelles extrêmes. C'est

  23. Intervenant 1

    des pionniers dans ce domaine.

  24. Intervenant 2

    Oui, et l'exemple qui illustre parfaitement ce concept, ça reste la disparition de Georges Pérecq.

  25. Intervenant 1

    Ah, ce roman incroyable !

  26. Intervenant 2

    Exactement. C'est un roman entier, dense et très complexe, qui est écrit sans que la lettre E n'apparaisse une seule fois. Et la contrainte de ce lipogramme ne détruit pas le récit, bien au contraire. Elle crée un climat d'étouffement, une thématique de la perte et du manque qui devient le cœur même de l'œuvre.

  27. Intervenant 1

    C'est vertigineux quand on y pense. Et pour ramener ça à la bande dessinée et à l'obapo, j'aime bien imaginer cette contrainte mathématique comme l'architecture d'un grand bâtiment.

  28. Intervenant 2

    C'est une belle analogie ça.

  29. Intervenant 1

    Bah oui, quand on contemple une cathédrale ou une maison complexe, on se dit pas que les fondations, les poutres maîtresses ou les arcs boutants sont des prisons qui limitent l'architecte. Ce squelette, c'est précisément ce qui permet à l'ensemble de défier la gravité. Sans cette contrainte physique et mathématique de répartition des charges, l'œuvre elle s'effondre.

  30. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Et les contraintes génératrices formalisées par Loubapo fonctionnent exactement comme ses poutres matresses. Prenons la plurilecturabilité par exemple.

  31. Intervenant 1

    Ça sonne complexe ? Qu'est-ce que c'est exactement ?

  32. Intervenant 2

    C'est un principe géométrique appliqué à la lecture. Une même planche doit pouvoir être lue classiquement, de gauche à droite, mais aussi de haut en bas, en diagonale ou même en spirale. Et tout ça en conservant une narration cohérente.

  33. Intervenant 1

    D'accord. Donc la structure de la page devient multidirectionnelle.

  34. Intervenant 2

    Voilà. Il y a aussi l'itération, où l'on s'impose la répétition géométrique d'éléments visuels, ou l'expansion, où l'on insère de nouvelles cases selon des suites mathématiques précises.

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